Produits jetables ou lavables ? Pas si simple… - La Semaine Vétérinaire n° 2018 du 26/01/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2018 du 26/01/2024

DOSSIER

Auteur(s) : Par Axelle Favier (L 23), vétérinaire, membre du bureau d'ÉcoVéto et autrice de la thèse "Prévention et gestion écoresponsable des déchets en pratique vétérinaire", VetAgro Sup (2023)Fabrice Jaffré (N 91), vétérinaire, membre d'ÉcoVéto, dirigeant de Kena conseil (conseil en transition écologique)

Le secteur de la santé est générateur d'une grande quantité de déchets. Les cliniques vétérinaires ne font pas exception, notamment avec l'utilisation de nombreux produits jetables. Le meilleur déchet est celui qu'on ne produit pas… Mais que faire en pratique pour les diminuer en amont ?

La santé représente en France 8 % des émissions de gaz à effet de serre (GES)1. Le secteur est aussi responsable de 4 % de la quantité annuelle de déchets, qu'ils soient d'activité de soins ou non. Ce qui fait qu'il est parfois qualifié de « pollueur silencieux ». Les données disponibles sur la quantité de déchets produits en pratique vétérinaire sont rares. Une enquête de 2022 auprès de diverses structures a permis d’estimer la production de déchets non dangereux résiduels au tri à environ 25 litres par jour et par vétérinaire équivalent temps plein2. Que deviennent ces déchets ? Ils sont majoritairement incinérés ou enfouis, entraînant une pollution des sols et de l'eau, une pollution de l'air et des émissions de GES.

Comment alors réduire l’impact environnemental des déchets produits par l’activité vétérinaire ?  La démarche présentée ici s'appuie sur la méthode dite « 3R » ou « hiérarchie des modes de traitement ». Elle consiste à favoriser par ordre de priorité la réduction des déchets, puis la réutilisation et le réemploi, et enfin le recyclage.

Réemploi et réutilisation

Le réemploi consiste à donner une seconde vie à un objet, directement et avant qu’il ne soit jeté. Par exemple, les cartons de livraison peuvent être récupérés par la centrale d'achat. Certaines entreprises rachètent du matériel vétérinaire d’occasion, afin de le reconditionner et le revendre. La réutilisation se distingue du réemploi car elle nécessite une étape de « retraitement », tel qu’un nettoyage, une réparation ou un contrôle. C'est le cas des déchets en papier passés à la déchiqueteuse, qui peuvent être réutilisés afin de servir de litière pour les chats hospitalisés.

Attention, le retraitement de dispositifs à usage unique (art. L5211-3-2 du Code de la santé publique)3, et en particulier la restérilisation de matériel médico-chirurgical non réutilisable (circulaire n°669 du 14 avril 1986)4, est interdit en France. Qu'en est-il de leur réemploi sans retraitement ? Il n'est a priori pas illégal, bien qu'il comporte des risques et engage la responsabilité du vétérinaire qui le pratique. Par exemple, les seringues peuvent être réemployées pour des euthanasies, ou sur de courtes durées pour un même animal et avec des produits compatibles. Il est conseillé de les identifier pour éviter les erreurs.

Recyclage

Si la production du déchet n’a pu être évitée ou s'il n'a pu être réutilisé, il faut envisager son recyclage. Concernant les déchets d’activité vétérinaire, l’idéal est de contacter directement le centre de tri dont dépend la clinique pour clarifier les consignes, puis de les communiquer à l’équipe. Afin d’encourager le tri, des poubelles sélectives doivent être présentes dans toutes les salles ainsi que dans les voitures des vétérinaires itinérants. Dans l’enquête réalisée en 2022, seul un tiers des vétérinaires itinérants interrogés disposaient d’au moins une poubelle de recyclage dans leur voiture, alors que celle-ci était à chaque fois présente dans leur structure2.

Réduction

Le levier le plus important est la réduction de la production de déchets. En 2019, une enquête d'ÉcoVéto auprès de vingt cliniques vétérinaires visait à mesurer la quantité de plastique jeté par semaine. Ce sont 428 g de déchets plastiques qui sont générés par semaine et par vétérinaire, soit environ 20 kg par an. Et encore, les quantités issues de cliniques vétérinaires déjà sensibilisées aux gestes écologiques sont probablement inférieures à la moyenne des cliniques.

Une grande partie des déchets produits est issue de l'utilisation de consommables jetables : alèses, seringues, perfuseurs, gants, masques, calots, blouses, sans oublier leurs emballages spécifiques. Ces produits sont également responsables d'une forte consommation de matières premières, d'eau et d'énergie, pour leur fabrication. Leur réutilisation posant des problèmes légaux, l’alternative la plus sûre est donc de passer à du matériel réutilisable.

Les déclinaisons réutilisables suscitent souvent une forme de méfiance. Elles imposent des phases de nettoyage ou de stérilisation parfois coûteuses en énergie et en eau, avec l'utilisation de produits potentiellement nocifs pour l'environnement, sans oublier l'aspect économique du temps de nettoyage.

Afin de comparer objectivement les options jetable et réutilisable, il est nécessaire de bien considérer tout le cycle de vie de chaque matériel et de prendre en compte différents aspects (impact carbone, consommation énergétique et en eau, production de déchets, etc.), grâce à une méthode normalisée appelée « analyse de cycle de vie » (ACV). Par exemple, pour une seringue, l'analyse complète des émissions de carbone doit prendre en compte l'extraction des matières premières, la fabrication, la stérilisation, le transport, l'utilisation, le nettoyage (dans le cas des seringues réutilisables) et la gestion de la fin de vie (recyclage, incinération, enfouissement, etc.). C'est là toute la difficulté des comparaisons sérieuses. Elles sont peu fréquentes en médecine humaine, sauf dans le secteur du textile (blouses, champs opératoires). Elles sont quasiment inexistantes en médecine vétérinaire, alors que les processus de nettoyage peuvent sensiblement changer les résultats. Malgré tout, certaines études permettent d'obtenir une tendance (voir sous-papier en page xx).

Le faible nombre d'études comparant le jetable et le durable rend difficile une analyse objective intégrant l'impact environnemental, la sécurité et l'aspect économique. Une revue systématique publiée en 2022 a cependant conclu à l'intérêt de l’adoption de matériels médicaux réutilisables pour réduire la plupart des impacts sur l’environnement, à l’exception de la consommation d’eau5.

On ne peut que souhaiter voir de telles études se multiplier, y compris dans le secteur vétérinaire. Cela motiverait sans doute les industriels à développer des dispositifs médicaux réutilisables lorsque l'ACV en a prouvé l'intérêt. Parallèlement, il faudrait améliorer la filière du recyclage du jetable.

En attendant, le vétérinaire a tout intérêt à limiter l'usage du jetable, ce qui augmente également la résilience de la clinique face à la fluctuation des prix et aux risques de pénurie. Négliger l'impact environnemental en se focalisant uniquement sur la santé de l'animal occulterait le fait que l'impact environnemental entraîne un risque pour la santé animale.

Sandrine Gillier (A 12)

Vétérinaire à Les Fins (Doubs)

Un retour d’expérience pour changer ses pratiques

La réduction des déchets en clinique vétérinaire est l’une des missions du groupe « Bonnes pratiques » de l’association ÉcoVéto. À partir de publications scientifiques et d’avis d’experts, le groupe a rédigé un recueil de recommandations. Sur le canal dédié du forum de l’association, les adhérents peuvent échanger sur ce qu’ils ont changé à la clinique. Par exemple, remplacer les alèses jetables par des serviettes de seconde main, ou utiliser des champs opératoires en tissu, lavés puis stérilisés dans des boîtes. L’essuie-tout est avantageusement remplacé par des microfibres humides, qui ont une action antibactérienne mécanique. Cela prend plus de temps mais le volume des poubelles diminue et les vétérinaires font des économies ou relocalisent leurs dépenses dans de la main-d’œuvre locale.

Adeline Linsart (N 04)

Cogérante associée du CHV Saint-Martin d'Allonzier-la-Caille (Haute-Savoie)

Plus facile de trier les déchets que de diminuer leur production 

Nous sommes tout le temps à la recherche de nouvelles pratiques écoresponsables. On les teste dans certains services et, si c'est concluant, nous les diffusons dans tout le CHV. Nous testons en ce moment des surchaussures lavables. L’un de nos objectifs en 2024 est de remplacer l'essuie-tout, que nous utilisons pour nettoyer les tables, par des microfibres. Nous allons essayer également de développer le tri du métal (plaques, clous, stent, etc.), qui a un potentiel de valorisation économique. Sur le reste, on cherche des pistes, on réfléchit, mais pour l'instant, on doit admettre que l'on est bien plus avancés sur notre gestion des déchets liés au jetable que sur notre diminution de production des déchets !

Patrice Autret (N 91)

Praticien canin à La Chapelle-sur-Erdre (Loire-Atlantique)

Réduire au strict minimum le jetable

Pour s'essuyer les mains ou nettoyer la table, nous avons un temps utilisé des serviettes réutilisables, mais la procédure de nettoyage n'était pas toujours respectée. Nous sommes donc revenus aux bobines de papier absorbant recyclé. Cela fait plusieurs années que nous utilisons au strict minimum les alèses jetables. Pour l'hospitalisation, nous utilisons des rouleaux de tapis anti-escarres, découpés aux dimensions de nos cages, et lavables en machine. Concernant les champs, nous utilisions principalement des jetables tant que nous n'avions pas d'autoclave. Maintenant nous utilisons les deux : champs jetables et champs tissés. Nos sabots chirurgicaux passent bien en autoclave et durent 2 à 3 ans sans problème.

Produits jetables ou réutilisables : quels sont les vainqueurs en matière d’impact écologique ?

Alèses : avantage aux lavables

Les alèses jetables peuvent être remplacées par des tapis anti-escarres, des serviettes ou des alèses lavables.

L'avantage des serviettes est qu'il est facile de s'en procurer de seconde main, afin de limiter leur impact environnemental. Il est possible de demander aux propriétaires d'apporter leur propre serviette. Les animaux peuvent ainsi bénéficier d'odeurs familières et le nettoyage est reporté sur le propriétaire. Une sensibilisation affichée en salle d'attente (du type « Réduisons les déchets ensemble »), engagera les propriétaires dans cette démarche.

Ces pratiques ont un intérêt certain pour la réduction des déchets. Mais qu'en est-il de l'impact environnemental global ? Deux études de 2023 comparent les ACV des alèses jetables et lavables et concluent à l’intérêt des alèses réutilisables1, 2. Ces dernières permettraient une réduction de 71 % de la consommation d’énergie, de 61 % des émissions de GES, de 57 % de la consommation d’eau et de 97 % de la production de déchets. Et économiquement ? Aucune étude n’ayant été publiée sur le sujet, notre consœur Floriane Lanord (A 12) s’est pliée à l'exercice3. D’après ses calculs, à chaque cycle, l’entretien d’une alèse réutilisable revient à 20 centimes, soit le coût d’une alèse jetable (voir encadré). La différence se fera donc sur le coût d’achat des alèses réutilisables, qui est dérisoire ramené au nombre d’utilisations, voire qui peut être nul en cas de récupération de serviettes de seconde main.

Essuie-tout : lingette lavable 1 - papier jetable 0

Dans le cadre du séchage après un lavage hygiénique des mains, les méthodes alternatives au papier absorbant ont fait débat. La serviette suspendue à usage multiple est à éviter, car elle reste humide, ce qui favorise la multiplication des bactéries et donc la transmission des germes d'une personne à une autre4.

Le séchoir à main de type « High-Speed Hands-In » (dans lequel on glisse les mains) a montré un intérêt environnemental par rapport aux rouleaux de coton et au papier absorbant5. Cependant, dans le cadre d'une structure vétérinaire où il peut y avoir des poils en suspension dans l'air et où le bruit est une source de stress pour les animaux, ce type de séchoir est plutôt déconseillé.

L'intérêt environnemental des rouleaux d'essuie-mains en tissu lavable n'est pas clairement établi par rapport au papier absorbant6. La solution qui semble la plus hygiénique et écologique est l'utilisation de lingettes propres, lavées après chaque utilisation6, 7.

Par ailleurs, la désinfection avec une solution hydroalcoolique est reconnue comme étant plus rapide et plus facile à utiliser, d’une efficacité supérieure aux savons désinfectants et entraînant moins d’effets indésirables pour le personnel8, 9, 10. Cette technique évite l'utilisation d'essuie-tout et réduit considérablement la consommation d'eau11. Attention, si les mains sont d’apparence souillée, la désinfection doit être précédée d’un lavage au savon doux6.

Pour le nettoyage des surfaces, le papier absorbant peut être remplacé par une lingette en microfibres, à condition de l’utiliser avec des produits biodégradables, afin d'éviter de polluer les effluents. Des tissus propres peuvent être utilisés en salle d'échographie pour essuyer le gel échographique. On peut également enlever le gel avec une corne de pâtissier en silicone.

Blouses et champs : tissu 1 - jetable 0

Le secteur du textile (blouses et champs chirurgicaux) est celui qui rassemble le plus d'études, du moins en médecine humaine. Ces dernières concluent systématiquement à une plus faible empreinte environnementale des textiles réutilisables par rapport aux jetables12, 13. L'étude d'Eric Vozzola et al.13 a montré que les versions réutilisables permettaient une réduction de la production de déchets solides de 84 %, en plus d'une réduction de la consommation d'énergie de 64 %, d'une réduction des émissions de GES de 66 % et d'une économie de la consommation d'eau de 83 %.

Gants : match à rejouer

Les gants à usage unique non stériles ont un impact environ dix fois inférieur aux gants à usage unique stériles14, et génèrent moins de déchets (moins d'emballages). On favorisera donc leur utilisation pour l'examen d'une plaie, un soin d'abcès, une exploration transrectale, une vidange de glandes anales, etc. Le papier d'emballage des gants stériles pourra faire office de champ, par exemple sur le guéridon de chirurgie lors d'une opération de convenance. II n'existe pas de gants stériles réutilisables, mais il est possible de réduire leur impact négatif sur l'environnement en s'attaquant à leur surconsommation et à leur mode de fabrication15.

1. Blank B. A. Comparative Life Cycle Assessment of Disposable and Reusable Absorbent Mats, Delft University of Technology, 2023. urlz.fr/pjvO

2. Griffing E., Overcash M. Reusable and Disposable Incontinence Underpads : Environmental Footprints as a Route for Decision Making to Decarbonize Health Care, Journal of Nursing Care Quality. 2023;38(3):278-85. urlz.fr/pjvG

3. Lanord F. Ma clinique sans alèse, Déjeuner ÉcoVéto (2020). urlz.fr/pjvB

4. « Guide de bonnes pratiques. Hygiène vétérinaire en pratique itinérante, cabinet, clinique et centre hospitalier », QualiteVet et ÉcoAntibio (2020). urlz.fr/pjvm

5. Reynolds, K. A., Sexton, J. D., Norman, A. et McClelland, D. J. Comparison of electric hand dryers and paper towels for hand hygiene: a critical review of the literature. Journal of Applied Microbiology. 2021;130(1):25-39. urlz.fr/pjva

6. Gregory J. R., Montalbo T. M., Kirchain R. Analyzing uncertainty in a comparative life cycle assessment of hand drying systems. The International Journal of Life Cycle Assessment. 2013;18(8):1605-17. urlz.fr/pjuZ

7. Pico V. Guide de bonnes pratiques écoresponsables en activité de soins vétérinaires. Thèse de doctorat vétérinaire, ENVT, 2016. oatao.univ-toulouse.fr/17306

8. Moszkowicz D., Hobeika C., Collard M. et al. Recommandations pour la pratique clinique SFCD-ACHBT : hygiène au bloc opératoire, Journal de Chirurgie Viscérale. 2019;156(5):448-59. urlz.fr/pjuz

9. Mann A. C. In Small Animal Surgery Are Alcoholic Hand Rubs Superior to Scrubbing Brushes and Antimicrobial Soap at Reducing Bacterial Counts?, Veterinary Evidence. 2016;1(4):7. urlz.fr/pjun

10. Keck N. et al. (2017) Procédures d'hygiène des établissements vétérinaires et contrôle de leur efficacité. Le Point Vétérinaire n° 372, du 1er janvier 2017. urlz.fr/pjtB

11. Using energy and water responsibility, webinaire de Vet Sustain, 2022. urlz.fr/pjtQ 

12. Rutala, W. A. et Weber, D. J. A review of single-use and reusable gowns and drapes in health care. Infection Control and Hospital Epidemiology. 2001;22(4):248-57. urlz.fr/pjtW

13. Vozzola E., Overcash M. et Griffing E. An Environmental Analysis of Reusable and Disposable Surgical Gowns. AORN journal. 2020;111(3):315-25. urlz.fr/pjtY

14. Jamal H., Lyne A., Ashley P., Duane B. Non-sterile examination gloves and sterile surgical gloves: which are more sustainable?, The Journal of Hospital Infection, 2021;118:87-95. urlz.fr/pjtp

15. Gamba A., Napierska D., Zotinca A. Measuring and reducing plastics in the healthcar sector. HealthCare Without Harm, 2021. urlz.fr/pju7

  • 1. Rapport « Décarboner la santé pour soigner durablement », The Shift Project, avril 2023. urlz.fr/lRpB
  • 2. Favier A. Prévention et gestion écoresponsable des déchets en pratique vétérinaire. Thèse de doctorat vétérinaire (2023).
  • 3. Légifrance : urlz.fr/pjpi
  • 4. Circulaire : urlz.fr/pjpA
  • 5. Keil M., Viere T., Helms K., Rogowski W. The impact of switching from single-use to reusable healthcare products: a transparency checklist and systematic review of life-cycle assessments. European Journal of Public Health. 2023;33(1):56-63. urlz.fr/pjr7
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