Raisonner la sélection canine - La Semaine Vétérinaire n° 2016 du 05/01/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2016 du 05/01/2024

Élevage

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

La récente décision de la Cour Suprême de Norvège sur l’interdiction de l’élevage du cavalier king-charles pose la question des pratiques de sélection canine. Face à certaines dérives constatées en matière de santé des animaux, des solutions existent. Le point avec Françoise Lemoine (A 91), présidente du Groupe d’étude en reproduction, élevage, sélection (GERES) de l’Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie (AFVAC). 

L’interdiction de certaines races est-elle une partie de la solution pour lutter contre les dérives de la sélection ?

Non. La décision norvégienne (voir encadré) est totalement hors-sol, d’autant plus qu’il n’y a pas été associé d’interdiction d’importation, de détention ou d’exposition. En outre, il y a un risque qu’émerge une nouvelle race canine pour répondre à une certaine demande, sans aucun contrôle. La vraie solution est d’aider les clubs de race à aller dans le bon sens, via des programmes de sélection, ce qui est tout à fait possible, et applicable pour toutes les races. Pour ce qui est de la décision des autorités norvégiennes, il se trouve que les programmes de sélection des cavaliers étaient plus récents que ceux des bulldogs. La Cour Suprême a considéré que les résultats étaient insuffisants pour les épagneuls nains.

Pourquoi certaines races semblent-elles plus touchées que d’autres par les dérives de la sélection ?

Cela résulte à la fois d'une demande du grand public et d’erreurs des gestionnaires des races concernées.

Que peut-on faire pour le grand public ?

Un premier travail serait à faire au niveau du grand public, afin que chacun puisse prendre conscience du mauvais état de santé de certains chiens. Le fait d'être « mignon » ne doit pas être le critère de choix d’un animal. Cela passe par l’arrêt de l’utilisation de l’image de ces animaux dans des publicités ou autres communications grand public, qui entretient l’effet de mode. Les vétérinaires peuvent et doivent contribuer à l’éducation du grand public.

Toutefois, il faut tout de même dire que l’acheteur ne dispose d’aucun critère qualité facilement lisible qui puisse le guider dans son choix au moment de l’adoption d’un animal, à l'exemple d'un système de labellisation des élevages. Un système qui bien évidemment donnerait une place importante aux critères de santé et de bien-être animal.

Quels seraient les autres leviers pour une sélection plus raisonnée ?

Au niveau des clubs de race, il y aurait tout intérêt à travailler avec un pool de vétérinaires référents de différentes spécialités, qui puissent les accompagner dans l’élaboration de programmes de sélection pertinents. Avant toute évolution réglementaire, il me semble qu’intégrer des compétences vétérinaires dans les clubs de race serait déjà un très grand pas vers une démarche scientifique rigoureuse de sélection. Actuellement, ces clubs ne sont pas obligés d’avoir un vétérinaire dans leur commission élevage.

La mise en place d'une grille de sélection pour une race donnée est une démarche progressive, qui doit s’appuyer à la fois sur les données cliniques et sur celles issues de différents types d’examens complémentaires recueillis sur les sujets. Les tests génétiques ne sauraient être suffisants. Ils ne sont qu'une aide. La clinique doit rester primordiale.

Dans ce cadre, le coût est parfois un vrai facteur limitant. Par exemple, pour les cavaliers king-charles, le club de race travaille sur le risque de maladies cardiaques avec l’appui d’éminents spécialistes. C'est une réussite, mais cela devient plus difficile pour le risque de syringomyélie, du fait du prix de l’IRM. L’idéal serait de l’imposer à tous les reproducteurs, mais cela entraînerait de facto une répercussion pour les acheteurs au niveau du prix. La tentation serait alors grande de se tourner vers des chiens produits hors du circuit et non inscrits au Livre des origines français (LOF).

Certaines questions peuvent se poser sur les examens de confirmation : ils pourraient aussi intégrer des critères de bonne santé, en plus des critères morphologiques. Parallèlement, il a été totalement oublié qu’initialement toutes les races de chiens ont été créées pour répondre à une utilisation précise. La morphologie était adaptée au travail demandé. Ne faudrait-il pas penser plus souvent à ce critère lors des recommandations en matière de jugement de beauté ?

Enfin, il serait intéressant que les éleveurs communiquent mieux auprès de leurs clients sur les risques de maladies associées à la race de l’animal, via des fiches santé par exemple. Cela inciterait les nouveaux détenteurs à mieux comprendre les maladies de leur animal et à mieux les faire suivre.

Le cadre réglementaire est-il suffisant ? La révision de la réglementation européenne sur le bien-être animal pourrait-elle amener des opportunités pour avancer vers une sélection plus raisonnée ?

Il faudrait déjà que ce cadre soit bien appliqué, avec les contrôles associés. Ces évolutions sur le bien-être animal ne doivent pas être la source de disparitions arbitraires de races ni être à l'origine d’une humanisation des chiens et des chats.

Les cavaliers king-charles dans le viseur

Le 10 octobre 2023, la Cour Suprême de Norvège1 a jugé que « l’élevage des chiens cavaliers king-charles était contraire à la loi sur la protection des animaux, tandis que l’élevage de bulldogs anglais était possible dans le cadre d’un programme d’élevage spécifique ». Cette décision clôt une affaire opposant la Société de protection des animaux de Norvège (NSPA) au Club canin norvégien (NKK), depuis 2020. Cette année-là, l’association de protection animale avait déposé une plainte2 contre le Club canin norvégien, les clubs de race concernés et plusieurs éleveurs, pour violation de l’article 25 de la loi sur le bien-être des animaux d’élevage. Le tribunal d’Oslo avait rendu un premier verdict corroborant la position de l’association, en jugeant que l’élevage de ces deux races n’était pas compatible avec la loi. Ce qui avait motivé le NKK à faire appel. Le deuxième jugement avait permis d’annuler la décision sur l’élevage du bulldog, tout en confortant l’interdiction de la reproduction du cavalier king-charles. La Cour Suprême avait alors été saisie par les deux protagonistes, notamment pour obtenir de plus amples clarifications juridiques sur cette décision.

Vers des programmes de croisement de race

À travers cette décision, la Cour Suprême a estimé que les tribunaux avaient la compétence pour interdire l’élevage de certaines races en regard de la loi sur la protection des animaux. Pour les cavaliers king-charles, la Cour Suprême a estimé que : « Lorsqu’au moins 15 % des chiens développent des affections neurologiques comme le syndrome de type Chiari, cela signifie que la poursuite de l’élevage de la race Cavalier, comme c’est le cas aujourd’hui, sera en violation de la loi. » Pour les bulldogs, le programme d’élevage a montré de bons résultats quant à la réduction du syndrome brachycéphale, ce qui permet de dire que : « La poursuite de l’élevage conformément à ce programme d’élevage ne sera pas contraire à la loi ». Par contre, si les résultats ne sont pas au rendez-vous, aboutissant à « une proportion significative de chiens atteints du syndrome d’obstruction des voies respiratoires de degrés 2 et 3, la poursuite de l’élevage serait alors en violation de l’article 25 ». Cette décision n’a toutefois pas fait l’unanimité des juges.

Interrogé, le Kennel Klub norvégien estime que cette décision est inquiétante car elle pourrait ouvrir la voie à des décisions politiques pour des interdictions d’autres races. Sans compter que l’intervention du judiciaire dans une décision de ce genre pose question. Ce verdict offre toutefois la possibilité d'envisager l’utilisation des cavaliers dans des projets de croisement, dont le lancement est d’ores et déjà prévu par le Kennel Klub. Pour continuer à travailler avec cette race, tous les éleveurs sont invités à y participer, y compris les éleveurs amateurs.

  • 1. « Breeding of Cavalier King Charles Spaniels is a violation the Animal Welfare Act, while breeding of English Bulldogs under a certain breeding program is not », site de la Cour Suprême norvégienne : urlz.fr/oYRs
  • 2. « Lawsuit, trial, judgment and appeal », site du Norsk Kennel Klub : urlz.fr/oYSJ
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr