La situation tendue des services vétérinaires en abattoir - La Semaine Vétérinaire n° 2016 du 05/01/2024
La Semaine Vétérinaire n° 2016 du 05/01/2024

Santé publique vétérinaire

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

Deux rapports du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux montrent que la pénurie de main-d’œuvre est une problématique majeure dans les services vétérinaires en abattoir. Plusieurs recommandations sont faites pour améliorer la situation.

L’attractivité des métiers d’inspection en abattoir est au cœur de deux récents rapports1 et 2 du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER). Dans un contexte connu de pénurie de main-d’œuvre, ces deux missions d’expertise devaient se pencher, d’une part, sur les conditions de recrutement et de rémunération des agents, et, d’autre part, sur les conditions de travail et leurs conséquences sur la performance de l’inspection. Deux missions mais avec un objectif global similaire : identifier les axes d’amélioration quant à l'attrait des postes, afin d'appuyer le plan attractivité des abattoirs lancé par le ministère depuis 2019. À la fin 2022, étaient dénombrés 1 471 auxiliaires et 275 vétérinaires, titulaires (fonctionnaires) et contractuels, en poste à mi-temps et plus, en inspection permanente3 en abattoirs de boucherie, volailles, lagomorphes. Ces métiers n’attirent plus : 210 postes (à mi-temps et plus) sont apparus vacants, à raison de 150 auxiliaires et 60 vétérinaires. Avec pour conséquence des réductions forcées de temps d’abattage dans certains établissements, voire carrément une fermeture d’une journée par semaine.

Soixante abattoirs sans vétérinaire officiel

Du côté des auxiliaires, les contractuels représentent 30 % des effectifs (soit 441 sur 1 471), lesquels sont confrontés à un taux de vacance supérieur à 15 % dans une trentaine de départements. Quant aux titulaires, ils ne restent pas longtemps en poste, avec des régions plus concernées que d’autres : un auxiliaire "technicien de 1er grade" sur deux n’y resterait pas plus de 3 ans. Outre la question des effectifs, s'ajoute « un vrai problème de compétences » pour les auxiliaires, qu'ils soient titulaires ou contractuels, en lien avec la réduction de la durée de formation et l'insuffisance de tutorat.

Du côté des vétérinaires, ils sont 275, dont 80 % de contractuels4. Il n’y aurait pas de vétérinaire attitré dans près de 60 abattoirs, alors même que la réglementation européenne impose que les auxiliaires soient « en permanence » sous leur supervision. Les contraintes de recrutement portent essentiellement sur les vétérinaires contractuels et sont liées à des causes multiples dont le manque d’attractivité notamment – le salaire d'un vétérinaire contractuel débutant est de 3 340 euros bruts mensuels, ce qui est généralement inférieur à celui proposé à un salarié vétérinaire en clientèle mixte –, mais aussi plus prosaïquement le manque de diplômés vétérinaires sur le marché. On retrouve également cette difficulté au niveau des vétérinaires titulaires, puisque depuis plusieurs années les places au concours des inspecteurs de santé publique vétérinaire (ISPV) ne sont pas toutes pourvues. Ainsi, pour 2023, ils étaient 16 admis pour 38 places.

Pour les experts du CGAAER, « les agents des services vétérinaires n’ont jamais été aussi peu nombreux et si peu formés (…)  La crédibilité et la légitimité même des services de contrôle en abattoir sont gravement exposées (…) Leur responsabilité pénale, tout comme celle de l’État, n’a jamais été autant engagée (…) Les risques de contentieux avec l’Union européenne pour non-respect de la réglementation ainsi que les risques médiatiques et économiques, y compris à l'international, de cette carence sont considérables ». D’ailleurs, certains abatteurs n'hésitent pas à contester des décisions, allant même jusqu'à « demander des gages de compétence pour les agents en charge de les inspecter ».

Un défaut de fidélisation

Cette pénurie de main-d’œuvre est associée à un turnover important, qui inclut les démissions et les ruptures conventionnelles. On en dénombre 33 chez les auxiliaires titulaires ces 4 dernières années. Le turnover apparaît comme le facteur principal de « la dégradation de la compétence des agents et de la difficulté à conserver des équipes complètes en place ». Plusieurs causes sont évoquées : les mauvaises conditions d'accueil et de management ; l'absence de tutorat par des agents expérimentés ; les relations dégradées avec l'abatteur ; les locaux vétustes ; la rémunération insuffisante par rapport à d'autres emplois ; le manque de reconnaissance ; la faible diversification des tâches ; les difficultés à pouvoir suivre des formations, etc. Dans certains cas, le turnover est « d’une telle intensité qu’il constitue un facteur de déstabilisation des directions départementales, qui doivent se mobiliser pour assurer des recrutements réguliers et garantir les suppléances ». Concrètement, c’est un vétérinaire des directions départementales qui peut être amené à se déplacer sur site pour effectuer la saisie d’une carcasse. Les démissions ou ruptures conventionnelles des auxiliaires pourraient être liées à un manque de soutien de la hiérarchie tant face aux professionnels de l'abattoir qu'aux associations de protection animale.

C’est l’abatteur qui a la responsabilité de mettre à disposition des locaux (techniques, administratifs, de repos, etc.) pour les services vétérinaires. Dans certains cas, leur mauvais état pourrait même remettre en cause l’agrément sanitaire, « car ils nuisent à la qualité des contrôles officiels en portant atteinte au travail quotidien des agents et à l’attractivité des métiers de l’inspection. » Il y a aussi des manquements quant à la prévention des risques inhérents à ces activités, en particulier celui concernant le suivi par la médecine du travail, qui apparaît inadapté voire inexistant. Enfin, la formation à la prise de poste, pourtant obligatoire, est à la peine dans plusieurs établissements. Tout comme le suivi de formations continues, alors même que l'obligation d'acquisition et de maintien des compétences est bien spécifiée dans la réglementation européenne.

Malgré tout (et étonnamment), les experts du CGAAER relèvent que les conditions de travail donnent globalement satisfaction.

Des premières mesures actées

Dans ce contexte, une première série de recommandations a été émise concernant le recrutement et la formation. Les experts conseillent notamment de lancer une stratégie de communication positive, avec une agence spécialisée ; de revaloriser les salaires des vétérinaires contractuels ; de proposer plus rapidement des contrats à durée indéterminée à tous les contractuels ; de recruter des vétérinaires étrangers ; d’améliorer la formation. Ils recommandent aussi d’envisager une reconnaissance de la pénibilité des métiers, ce qui pourra avancer l’âge de départ à la retraite.

Une deuxième série de recommandations concerne les conditions de travail. Elle vise à permettre à la fois de fidéliser le personnel et d’asseoir la qualité de l’inspection sanitaire. Et donc in fine d'assurer « la préservation de la santé publique ». Il est préconisé, entre autres, d’identifier les abattoirs les plus en difficulté tant pour l’hébergement que le personnel, afin qu'ils soient visés en priorité par des mesures correctrices ; de constituer un groupe de travail sur la pénurie de personnel, afin de trouver les solutions les plus adaptées à chaque contexte – à ce propos, les experts prônent la création de « brigades de remplacement territoriales » – ; de créer une "task force", afin d'appuyer les établissements en matière de médecine de prévention et d’avoir des personnes coordinatrices à l’échelon régional en appui des services départementaux pour œuvrer au mieux à la bonne organisation des inspections.

Plusieurs de ces mesures sont déjà actées ou en cours : le recrutement de vétérinaires officiels contractuels étrangers, ressortissants de l’Union européenne, est possible par décret du 19 octobre 2023 ; la revalorisation des salaires des vétérinaires contractuels est théoriquement prévue. Pour mémoire, en septembre 2022, ceux des auxiliaires contractuels avaient ainsi été revalorisés mais uniquement dans les 15 départements identifiés comme les plus déficitaires. À suivre donc.

  • 1. Jérôme Burq et Philippe Seinger, « Recrutement et rémunération des agents d'inspection vétérinaire affectés en abattoir » : urlz.fr/oT2h
    2. Didier Gueriaux et Arthur Tirado, « Conditions d'exercice des agents d'inspection vétérinaire affectés en abattoirs, et aux conséquences potentielles sur la qualité de l'inspection » : urlz.fr/oT2m
  • 3. Tous les abattoirs de boucherie ainsi que les abattoirs de volailles et de lagomorphes d'un tonnage annuel supérieur à 15 000 tonnes ont l'obligation d'avoir un service permanent d'inspection vétérinaire.
  • 4. Il y a aussi 190 vétérinaires exerçant moins d'un mi-temps, en poste dans les petits abattoirs ou faisant des remplacements ponctuels.
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