Cohabiter avec les grands prédateurs, l'exemple du loup - La Semaine Vétérinaire n° 2015 du 15/12/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2015 du 15/12/2023

Biodiversité

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Pierre Dufour

Le traditionnel module « biodiversité » du congrès de l’Afvac s’est intéressé à la problématique de la cohabitation avec le loup et à l’éducation des chiens de protection.

Éric Hansen, directeur Provence-Alpes-Côte d’Azur et Corse à l’Office français de la biodiversité (OFB), a comme responsabilité la diagnose des brebis potentiellement attaquées par des loups. Ils sont, selon lui, responsables de 12 000 attaques de brebis chaque année. Dans ces cas, les éleveurs sont indemnisés à hauteur du prix de l’animal, ce qui correspond annuellement à 32 millions d'euros d’aides publiques. Les loups se localisent principalement dans le Sud-Est, surtout dans les Alpes-Maritimes, où la majorité de la reproduction a lieu, même si des « émissaires » sont envoyés dans d’autres départements : de 22 à 52 départements entre 2018 et 2023. Les derniers chiffres de 2022, obtenus selon la méthode Capture Marquage Recapture (CNR), rapportent 1 096 loups. Un « prélèvement » de ses loups est autorisé à hauteur de 19 % de la population estimée. Mais « malgré une augmentation du nombre de loups, on assiste à une stabilisation du nombre d’attaques », explique Éric Hansen. « Concernant l’agressivité contre des humains, les rares cas répertoriés n’ont concerné que des situations où l’homme était agressif envers le loup et que ce dernier n’avait aucun moyen de fuir ».

Un « plan d’action loup » décrié

Selon, Véronique Luddeni (T 92), en charge des questions de biodiversité au Syndicat national des vétérinaires d'exercice libéral (SNVEL), le dernier « Plan Loup » (2024-2029) est très décevant, tant pour les syndicats d’éleveurs que pour le Conseil national de la protection de la nature (CNPN) dont elle fait partie, mais également pour le Groupe National Loup, les ONG et les associations. Ce plan a été mis en place malgré la prise de position du CNPN en sa défaveur. En effet, il remettrait potentiellement en question le statut juridique du loup, aujourd’hui « strictement protégé ». Elle déplore qu’on vive « contre le loup » et non pas avec. De son côté, alors qu'il évoquait l’importance de la protection de la biodiversité et le rôle du vétérinaire dans la préservation de celle-ci, Benoît Assémat (T 83), inspecteur général de santé publique vétérinaire (IGSPV) au ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, a rappelé que la réintroduction du loup dans le parc de Yellowstone (États-Unis) a permis l’augmentation du nombre d’arbres, en limitant le surpâturage des cervidés.

Être un bon chien de protection, cela s’apprend

Parallèlement, entre 2018 et 2023, le nombre de chiens de protection est passé de 3 661 à 6 616. Or ces animaux sont responsables d’attaques sur des randonneurs. Selon Guillaume Sarcey (L 90), vétérinaire comportementaliste, « la race et la génétique n’expliquent pas le comportement ». Ces chiens sont soumis à des chocs traumatiques (prédation avec les loups, combats hiérarchiques), qui rendent difficiles les auto-contrôles, la socialisation et la stabilisation de l’état émotionnel. Pour lui, l’idée selon laquelle ces chiens ne doivent pas être socialisés aux humains, en étant directement placés dans le troupeau après le sevrage, est fausse. Une étude, menée sur 28 chiens1, visant à comparer l’élevage « mixte » (avec socialisation aux humains) avec l'élevage « classique », montre que ce dernier produit des chiens significativement plus dangereux. « Ils présentent soit une dyssocialisation primaire, c'est-à-dire qu'ils ne savent pas communiquer socialement et fonctionnent sur un système de peur/agression avec tout le monde, soit une phobie sociale, liée à une privation sensorielle avec les humains qui les rend dangereux avec ceux qui ne leur sont pas familiers ». D’autres études révèlent que les chiens de protection issus d’un élevage « classique » ne montrent pas d’attachement significativement plus important au troupeau2. Autrement dit, être un bon chien de protection, cela s’apprend ! Par ailleurs, ces chiens peuvent éprouver de possibles douleurs chroniques liées à l’épuisement, des états anxieux aggravés par les pertes d’auto-contrôle, des atteintes organiques, etc. À cet égard, notre confrère préconise des repos intermittents à la bergerie. Dans les cas de morsure, il conseille d’évaluer les chiens directement dans leur milieu de vie.

  • 1. Sophie Delfante : « Peut-on affirmer que les chiots destinés au gardiennage de troupeau en montagne et élevés en bergerie au sein du troupeau présentent, à l’âge adulte, un niveau de risque significativement plus important que les chiots élevés à la maison en présence d’humains ? », mémoire pour l'obtention du Diplôme universitaire de psychiatrie vétérinaire (2014) ; Marion M., Béata C., Delfante S., et al. Study of aggressiveness in livestock-guarding dogs based on rearing method. Journal of Veterinary Behavior, 2018:25;14-16. urlz.fr/oRpx
  • 2. Virginie Pont : « Existe-il une corrélation entre le degré de proximité des chiens de protection avec leurs troupeaux et leurs modalités d’élevage entre deux et six mois ? », mémoire pour le Diplôme universitaire de psychiatrie vétérinaire (2018).
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