La douleur arthrosique : une approche One Health riche d’enseignements - La Semaine Vétérinaire n° 2014 du 08/12/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2014 du 08/12/2023

Symposium

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Amandine Violé

Fléau chez l’humain comme chez le chien, en lien avec un mode de vie sédentaire commun, l’arthrose est un exemple parlant en pathologie comparée. La recherche bénéficie ainsi aux deux espèces, tant du côté de l’évaluation de la douleur que du développement de thérapies biologiques ciblées.

Dans le cadre de l’approche One Health et à l’occasion de la Journée mondiale contre la douleur, l’Institut Analgesia (première fondation consacrée à l’innovation contre la douleur en France), la marque TVM (du groupe Dômes Pharma) ainsi que le réseau vétérinaire CAPdouleur se sont réunis le 13 octobre dernier, à Lyon (Rhône), pour échanger autour de la douleur causée par l’arthrose humaine et animale. Auprès d’une centaine de médecins et de vétérinaires, différents experts se sont succédé, désireux de métisser leurs connaissances.

L’arthrose, maladie du siècle

L’arthrose est la maladie articulaire la plus répandue en France. Preuve en est, une augmentation de 130 % des cas a été constatée en moins de trente ans, en raison d’un vieillissement progressif de la population. Parmi les plus de 65 ans, 65 % présentent de l’arthrose, et, selon les estimations, une personne sur deux devrait développer de l’arthrose du genou ou de la hanche au cours de sa vie. Chez nos compagnons à quatre pattes, 70 % des chiens de plus de 9 ans et des chats de plus de 11 ans en sont atteints. Sur la population totale d’animaux domestiques recensés, ce sont 20 % d’entre eux qui sont touchés, a rappelé Éric Troncy de la faculté de médecine vétérinaire de l'université de Montréal (Canada).

Si plusieurs facteurs de risque ont été identifiés, deux d’entre eux apparaissent essentiels, chez l'humain comme chez l'animal : l’âge et le surpoids. La génétique doit également être considérée, eu égard à des prédispositions chez certaines races de chiens de grande taille, dont les labradors, goldens retrievers, rottweilers, bergers allemands, colleys1.

Liée à des dysfonctionnements impliquant tous les composants articulaires, l’arthrose associe une destruction du cartilage, une inflammation de la membrane synoviale et un remodelage de l’os sous-chondral. Alors que les grandes lignes de sa physiopathologie sont bien connues, les causes de la douleur qui en résulte, restent relativement mal comprises.

Une affection plurielle, des douleurs différentes 

Si la recherche tend à préciser quelles structures tissulaires et quels messagers interviennent dans le processus algique (cytokines pro-inflammatoires, nocicepteurs, médiateurs tels que le Nerve Growth Factor (NGF), cible des traitements anti-NGF actuellement disponibles en médecine vétérinaire2), des avancées sont à noter du point de vue de sa caractérisation. La communauté scientifique s’accorde à dire qu’il n’existe plus un seul type d’arthrose ni de douleur mais plusieurs « phénotypes». « Cette distinction est indispensable car les cibles thérapeutiques diffèrent en retour », souligne le professeur Berenbaum, du service de rhumatologie, à l'APHP-hôpital Saint-Antoine et au centre de recherche Saint-Antoine (CRSA) associé à l'UPMC-Inserm.

Les profils arthrosiques peuvent être définis selon :

- L’origine sous-jacente, qu’elle soit post-traumatique (cas très fréquent chez le chien), métabolique ou liée au vieillissement.

- La nature des articulations touchées.

- Les mécanismes moléculaires et cellulaires impliqués localement.

Cette approche reste toutefois exploratrice et non du domaine clinique.

Les phénotypes identifiés de douleurs, le plus souvent mixtes, sont :

- La douleur nociceptive, qui résulte de l’activation de récepteurs périphériques par une lésion tissulaire locale. Lors d’arthrose, cette stimulation peut être mécanique ou inflammatoire.

- La douleur neuropathique, issue d’une lésion ou d’une pathologie du système nerveux somatosensoriel.

- La douleur nociplastique, générée par une sensibilisation centrale via une dérégulation des systèmes de contrôle de la douleur, et ce en l’absence de lésion tissulaire ou d’une affection causale.

L'évaluation multidimensionnelle des douleurs arthrosiques

Définie depuis 2020 par l'International Association for the Study of Pain (IASP) comme une « expérience désagréable sensorielle et émotionnelle, associée ou ressemblant à ce qui est associé à une lésion tissulaire réelle ou potentielle », la douleur est un phénomène complexe, dont l'expression dépasse ses distinctions physiopathologiques. Anne-Priscille Trouvin, du service de rhumatologie et de médecine de la douleur de l’APHP-hôpital Ambroise Paré, rappelle ainsi qu’elle est avant tout une expérience subjective extrêmement variable d’un patient à l’autre, dont la prise en charge impose une évaluation à plusieurs degrés.

« Il existe peu de cas d’arthrose primaire en médecine vétérinaire, particulièrement chez le chien. Une cause sous-jacente (dysplasie, atteinte ligamentaire) ainsi qu’un historique traumatique sont très souvent présents. Une évaluation étiologique précise doit être réalisée dans un premier temps », note Thibaut Cachon (L 03), membre de l'European College of Veterinary Surgeons (ECVS), chirurgien au CHUV de VetAgro Sup Lyon. Une évaluation toutefois incomplète dans la mesure où la douleur n’apparaît pas nécessairement corrélée aux dommages tissulaires objectivés, du moins à l’échelle individuelle.

« L’évaluation cognitive et affective des patients est primordiale », souligne Anne-Priscille Trouvin. « Comment ressentent-ils la douleur ? Pour certains, la sensibilisation est telle qu’ils peuvent expérimenter de l’allodynie ou de l’hyperalgésie ». La spécialiste insiste par ailleurs sur l’impact social qui peut en découler avec, à la clé, une baisse d’activité physique, un isolement, une dépression… Des composantes que l’on retrouve également chez les animaux domestiques, en particulier chez ceux n’exprimant aucun symptôme clinique. Certains signes : refus de contact, changements comportementaux, irritabilité, perte d’appétit, peuvent alors alerter.

Les intervenants sont revenus sur la nécessité de généraliser l’utilisation de grilles de douleur standardisées. Un domaine dans lequel la santé connectée pourrait bien avoir toute sa place, à l’instar de l’application CAPdouleur CSOM (Client Specific Outcome Measures), adaptée des grilles CSOM évaluatives de la douleur chronique en rhumatologie humaine.

La thérapeutique non pharmacologique, pierre angulaire

Si plusieurs traitements médicamenteux sont disponibles en médecine humaine et vétérinaire, la plupart restent purement symptomatiques. Les enjeux de la recherche s’orientent vers le développement de thérapeutiques biologiques ciblées, visant à ralentir l’évolution du processus arthrosique. Tous les spécialistes s’accordent toutefois sur la nécessité d’instaurer, en premier lieu, un ensemble d'actions non médicamenteuses.

Le maintien d’une activité physique régulière et le contrôle du poids constituent le socle de ces mesures hygiéniques. Une perte de poids hebdomadaire allant de 0,5 % (chez le chat) à 2 % (chez le chien) du poids objectivé est à envisager chez des animaux en surcharge pondérale. Des consultations nutritionnelles peuvent ainsi compléter l’accompagnement. En médecine humaine, l’approche intégrative des patients s’accompagne en outre de solutions complémentaires telles que : thérapies cognitives et comportementales, hypnose médicale, acupuncture, cures thermales, yoga, etc. De la même manière, ostéopathie, acupuncture et physiothérapie peuvent s’intégrer dans un parcours de soins vétérinaires pluridisciplinaire.

« Nous devons former une alliance thérapeutique forte avec les propriétaires et, pour ce faire, leur éducation est indispensable », note Thierry Poitte (T 83), fondateur de CAPdouleur. « Il est important que nos propositions soient en accord avec leurs objectifs, réalistes et individualisés. Notre médecine doit être préventive et proactive. » Et de préciser : « Arthrose et douleur doivent être prises en charge le plus tôt possible. Elles nécessitent un suivi répété sur le long terme, dont nous sommes, nous vétérinaires, les garants ».

  • 1. Anderson K.L., O’Neill D.G., Brodbelt D.C., et al. Prevalence, duration and risk factors for appendicular osteoarthritis in a UK dog population under primary veterinary care. Sci Rep, 2018;8:5641. urlz.fr/oIo4
  • 2. Les anticorps monoclonaux anti-NGF sont les principes actifs de Librela et Solensia, commercialisés par Zoetis.
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