Comment redonner du sens au travail - La Semaine Vétérinaire n° 2014 du 08/12/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2014 du 08/12/2023

Santé mentale

ENTREPRISE

Auteur(s) : Par Anne-Claire Gagnon

La thématique du 9e colloque de l’association Soins aux professionnels de la santé, « Comment redonner du sens à leur travail ? », n’a pas manqué d’interpeller les participants, tant cette question est centrale pour tous les professionnels de la santé, y compris les vétérinaires qui se retrouvent face à ces mêmes problématiques. Décryptage. 

Par essence, le travail des professionnels de santé est fondamental. Pourtant, il y a une épidémie de démissions et d’arrêts-maladies pour burn-out, qui, conjugués à une perte d’attractivité (1 000 postes vacants en pharmacie, par exemple), vont rendre délicates les quinze prochaines années.

Métiers de santé, entre vocation et sacerdoce

Lors du colloque1 qui s'est tenu le 31 août à Montpellier (Hérault) et a réuni en présentiel 46 intervenants et 140 participants, l’association Soins aux professionnels de santé (SPS) a donné la parole non seulement aux responsables nationaux et locaux, mais aussi aux étudiants des différentes professions et aux patients, dont le regard et les attentes sont éclairants.

Thomas Coutrot, chercheur à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), a rappelé en premier lieu la définition du travail : « Une activité socialement organisée de transformation ou de préservation du monde ». Cette organisation du travail est à la fois essentielle (pour la prévention des risques) et conduit au déploiement ou à l’étouffement des professionnels. Les études qu’il a conduites ont montré que le management par les chiffres dans le domaine de la santé provoque une incohérence éthique, avec des effets délétères sur la santé de celles et ceux qui prennent soin des autres.

Dans les métiers du « care » [« prendre soin de l’autre »], les salariés trouvent globalement beaucoup de sens à leur travail, car leur sentiment d’utilité sociale est très fort. Mais ce sens est menacé par l’organisation du travail : les procédures de mesure et de contrôle des temps alloués à chaque acte entraînent une intensification des tâches à effectuer et l’impression de mal travailler, voire de maltraiter les patients. Sous le couvert d’une pseudo-rationalisation, l'activité est réduite à des gestes purement techniques, ce qui ne convient évidemment pas à ces métiers relationnels2.

Une jeune génération lucide et pleine d'attentes

Les représentants des étudiants en sciences (infirmiers, pharmaciens, sages-femmes et jeunes chirurgiens viscéraux) ont interrogé leurs pairs avec une maturité et une précision remarquables. Comment tolérer que les chirurgiens travaillent, en toute sécurité pour leurs patients, de 73 à 83 heures/semaine ? Avec 1h30 de consultation à consacrer à 20 patients ? Comment faire mieux connaître le beau métier des sages-femmes, qui compte 20 % de places vacantes, 10 % de démissions en cours de formation, ou les filières porteuses en pharmacie, telles que l’industrie ou le One Health, qui sont occultées ? Comment, surtout, faire cesser la maltraitance institutionnelle qui « casse » les stagiaires, toutes professions confondues, avec des tuteurs non formés et des taux de harcèlement préoccupants : 34 % des internes se sentent harcelés moralement et de façon fréquente, 29 % subissent des remarques à caractère sexuel, et 4 % ont été agressés sexuellement sur leur lieu de travail. Tous les étudiants ont appelé à réhumaniser leurs formations et leur travail.

À la demande de sa doyenne, Isabelle Laffont, la faculté de médecine de Montpellier a mis en place depuis trois ans un module de formation obligatoire abordant le savoir-être et la communication, la relation au patient, la méditation, la communication non-violente, etc.

Xavier de Boissezon, du centre hospitalier universitaire de Toulouse, a souligné qu’en améliorant la qualité de vie au travail, on diminue le risque d’erreurs tout en assurant une qualité de recrutement.

Un partenariat patients-soignants gagnant

La collaboration des soignants avec les patients experts (d’une maladie) ou partenaires (d’une équipe) a beau avoir été mise en place par la Loi Kouchner, les résistances des professionnels perdurent. Le soignant a peur de partager, craint de lâcher-prise. La confiance et la coopération mettent du temps à s’établir et les patients experts ont souligné l’ambivalence des personnels paramédicaux et médicaux, partagés entre l’envie et la peur de collaborer avec eux. La valeur commune est pourtant le bien du patient, qui a tout à gagner de cette collaboration, même si elle révèle souvent la vulnérabilité des soignants. Ensemble, une coconception des solutions est possible, centrée sur le patient.

Pauline Maisani, directrice de l’hôpital Pitié-Salpêtrière (Paris), qui s’est formée au Québec, a insisté sur la nécessité de sortir de l’archaïsme pyramidal qui prévaut encore trop. Depuis fin 2016, L’AP-HP a lancé la démarche Label Hospitalité3, à laquelle chaque unité hospitalière peut adhérer.

Les patients ressources en oncologie souhaitent le développement de la pair-aidance et disent combien les patients apprécient les sourires, un geste et des paroles chaleureuses.

En pédiatrie, Christine Sagnes-Raffy, médecin coordinatrice en Occitanie, souligne l’intérêt pour la sécurité de l’enfant opéré que le parent l’accompagne jusqu’au bloc.

Un apprentissage du bien soigner

« Reste qu’à ce stade, la santé ne va pas bien. Les soignants ont été maltraités par vingt à trente années de mauvais choix politiques », a constaté Vincent Bounes, vice-président de la Région Occitanie et spécialiste en anesthésie au CHU de Toulouse, qui en appelle à un plan Marshall. C’est important que les lycéens sachent la réalité des métiers du soin et que les soignants reçoivent des conseils en santé mentale pour savoir faire face à certaines situations ; cela pourrait se faire en intégrant la psychiatrie dans les CHU.

Éric Henry, président de SPS, n’a pas mâché ses mots en appelant certains Ordres et syndicats professionnels qui ne bougent pas sur les souffrances professionnelles, à s’interroger sur leurs freins.

Le constat ayant motivé la création de la mission « Santé des soignants, innovons et agissons ensemble » a le mérite d’être franc : « On n’est pas bon sur la santé des soignants ! ». Les résultats de la consultation nationale auprès de 50 000 soignants ont été rendus publiques le 9 octobredernier. Ils ont conduit à proposer des actions autour de la responsabilité professionnelle, des besoins professionnels spécifiques, de la santé mentale, de l’accès aux soins et de la prévention des troubles.

Face à la fluidité actuelle du monde et à l'omniprésence de Dr Google, les soignants ont surtout besoin d’être reconnus comme des personnes de confiance (plus que d’autorité). Le constat qu’en fait Florence Benichou, spécialisée dans la prévention des risques psychosociaux, est que les soignants aiment leur métier mais pas les conditions dans lesquelles ils l’exercent (charge administrative, manque de temps, de reconnaissance). Marc Ychou d’UniCancer tient à préciser que « le problème, c’est de trouver du temps pour soigner », au milieu du flot de process qui étouffent les soignants et les privent de leur bon sens. L’hôpital, la clinique, le cabinet sont avant tout des entreprises humaines pour soigner des humains.

Quand l’excès de process tue le sens

Depuis mai 2023, un centre de prévention de l’épuisement professionnel des soignants (PEPS)5 a vu le jour au CHU de Toulouse. Au CHU de Montpellier, Xavier Capdevila milite pour une réorganisation du temps de travail avec quatre jours pour soigner et une journée pour respirer (rencontrer les collègues, participer à des colloques, mener des recherches). Pour Lamine Gharbi, président à la Fédération de l'hospitalisation privée (FHP), l’avenir est à la semaine de 4 jours. « Si l'on n’aime ni les malades ni les collaborateurs, il faut changer de métier ! » Pour Lionel Wilzius, directeur adjoint d’une maison de retraite publique, « le sens du travail tout le monde l’a, mais il est étouffé par les injonctions ». Dans son établissement, il a travaillé avec une psychologue, avec une approche Montessori, pour que la bienveillance soit une réalité et que le management se fasse à 360°, sans cloisonnement. Et le fait que patients, administration et soignants puissent se parler résout beaucoup de problèmes en redonnant du sens et, surtout, du plaisir à travailler.

Parmi les manques criants, l’absence de médecine du travail et de médecin traitant pour les libéraux pousse au déni et à l’automédication, conduisant parfois à des issues fatales. Comme beaucoup de Français (61 %), les soignants sont aussi prêts à travailler moins pour gagner moins ; et les employeurs à embaucher pour déléguer les tâches (à des assistantes médicales, par exemple). Au SOS Médecins de Toulouse, chacun a construit son planning, ce qui s’est traduit par plus de travail, choisi en toute liberté, et de l’innovation (avec l’échoscopie, notamment).

Être acteur de son changement

Diversifier les fonctions rend aussi heureux de travailler. Marine Crest-Guilluy, médecin, en a témoigné, elle qui a fait sa thèse sur la déprescription et s’est formée en micronutrition et microbiote intestinal. Dans son cabinet de généraliste, elle s’est entourée de thérapeutes d'autres disciplines, non médicales (sophrologie, haptonomie, ostéopathie, régulation émotionnelle, drainage lymphatique, luminothérapie, naturopathie), pour offrir à ses patients une approche pluridisciplinaire et prendre le temps de s’occuper d’eux (elle connaît même le nom de leur chat). En septembre dernier, elle a fait des consultations de prévention avec les mamans, pour que leurs enfants passent un bon hiver et que tout le monde soit autonome. Une approche véritablement intégrative, qu’elle a pleinement choisie, car faisant sens pour elle.

Trouver sa place

En conclusion, François Vialla, professeur de droit, a conjugué le droit et la grammaire, autour de l’accent qui change tout le sens d’une phrase, selon l’autoritaire « chacun à sa place » ou l’équanime « chacun a sa place »6. Le système de santé français, très vertical, érige le médecin en dirigeant des petites mains qui donnent les soins, dans des structures où la performance pousse à produire du soin, condamne les auxiliaires de santé à des tâches répétitives, qui vident leur travail de son sens, et les mènent aux antipodes de leurs aspirations. « Vivre de son travail ne suffit plus, il faut aussi vivre bien dans son travail ». Casser les silos et l’atomisation des soins dont soignants et soignés pâtissent doit conduire à travailler en commun, dans une considération et reconnaissance mutuelle, pour redonner sens, ensemble, aux métiers de la santé.

  • 1. Replay du Colloque disponible sur YouTube : urlz.fr/oJfT. Consultation des actes du Colloque : urlz.fr/oJg1 
  • 2. Voir l'article de Thomas Coutrot et Coralie Perez « Le sens du travail, enjeu majeur de santé publique », in Le Monde du 26 juin 2023. urlz.fr/oJ2G
  • 3. Label Hospitalité : aphp.fr/patient-public/label-hospitalite
  • 4. Rapport sur la santé des professionnels de santé du 9 octobre 2023 par Alexis Bataille-Hembert, Marine Crest-Guilluy et Philippe Denormandie. urlz.fr/oJ9B 
  • 5. urlz.fr/oJbo
  • 6. François et Benjamin Vialla ont publié leur intervention dans la revue Droit et santé N°115, septembre 2023. urlz.fr/oJeY
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