Vers un réseau d'épidémio-surveillance pour les animaux de compagnie  - La Semaine Vétérinaire n° 2011 du 17/11/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2011 du 17/11/2023

Surveillance sanitaire

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Marine Neveux

« Animaux de compagnie : de la traçabilité à l’épidémiologie », tel était le thème du colloque organisé par Ingenium animalis, gestionnaire du fichier national I-CAD, le 27 octobre dernier au Palais du Luxembourg. L’objectif : aimanter les acteurs de la filière autour de la création d’un réseau de surveillance sanitaire pour les animaux de compagnie (Respac).

Politiques, représentants du ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, vétérinaires, écoles vétérinaires, éleveurs, responsables institutionnels ont répondu présent à l’invitation d’Ingenium animalis pour fédérer les énergies et communiquer sur un consensus autour de la création d'un dispositif de collecte et d’analyse des données de santé des animaux de compagnie en France.  

Des enjeux sanitaires

« Dans un contexte de maladies émergentes en perpétuelle évolution, il est nécessaire d’aller plus loin afin de mieux prévenir », déclare tout de go notre confrère Arnaud Bazin (A 81), sénateur du Val-d'Oise, président de la section Animal et Société du Sénat. « La surveillance ne doit plus se cantonner à ce que nous connaissons, mais doit permettre d’anticiper l’apparition de nouvelles maladies en exploitant les données d’une surveillance syndromique », ajoute-t-il. La traçabilité est un des éléments clés pour enrayer la diffusion des maladies, « son efficacité repose sur un système fiable répertoriant les déplacements d’animaux, dans la mesure où ceux-ci sont identifiés. En retour, la réglementation doit être à la hauteur de ces enjeux, éditer des règles cohérentes, applicables… ». Des défis s’ouvrent donc, et le sénateur ne manque pas de rappeler des textes parfois non appliqués, faute d’arrêtés d’application publiés ou d'inadaptation aux réalités de terrain. Il attire aussi l’attention sur « de nombreux animaux intraçables aujourd’hui, car n’étant soumis à aucune obligation d’identification, et qui présentent pourtant des risques sanitaires potentiels d’autant qu’ils sont détenus comme animaux de compagnie : lapins, cobayes, rats, chinchillas, mais aussi des galliformes non destinés à la consommation ainsi que de nombreux oiseaux ». Aujourd’hui, le risque sanitaire mérite de prévaloir, et pour cela « la profession vétérinaire est l’interface unique et incontournable. »

En effet, les enjeux de la traçabilité et de la surveillance sont multiples, comme l’a rappelé Karen Bucher, sous-directrice de la santé et du bien-être animal à la Direction générale de l’alimentation (DGAL) : enjeux sanitaires certes, mais aussi contre la maltraitance.  

Jean-Luc Angot, envoyé spécial de Prezode (Prévenir l'émergence de maladies zoonotiques), rappelle la définition de la Santé publique vétérinaire, mise à jour en juin 2021, avec l’introduction de la notion distinctive d’« animaux sauvages » et d’« animaux domestiques » et celle de « bien-être des animaux » ; des notions à mettre en lien avec le concept One Health, qui comprend la santé des écosystèmes. Le risque sanitaire lié aux animaux de compagnie pourrait être sous-estimé. Or, c'est cette catégorie qui est par définition la plus en contact avec les humains ; faisant partie de la famille, le risque s'avère proche. Un rapport de l’Académie de médecine recensant tous les agents pathogènes potentiellement zoonotiques devrait être remis en fin d'année. Prezode travaille également sur une cartographie des risques de zoonoses. En outre, au Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux (CGAAER), Claire Laugier et Dominique Chabanet, inspecteurs généraux de santé publique vétérinaire, travaillent sur une mission de conseil pour la mise en place d’une organisation sanitaire visant la détection et le contrôle précoces des zoonoses majeures transmises par les animaux de compagnie. Le Réseau d'épidémio-surveillance pour les animaux de compagnie (Respac) est ainsi une initiative d'actualité.

Des exemples européens

Alan Radford, professeur d’informatique de santé vétérinaire à l'université de Liverpool (Royaume-Uni), est venu présenter le modèle anglais Savsnet (Small animal veterinary surveillance network). Il utilise les données de santé électroniques pour la recherche et la surveillance des maladies animales. Les données proviennent de deux sources : les vétérinaires praticiens et les données d’analyses biologiques. « Cela nous permet d’avoir les données en temps réel », explique-t-il.  

Øyvind Fylling-Jensen (Norvège) a présenté la plateforme Pyramidion, développée par DyreID dont il est le président. Cette plateforme est détenue par l'Association vétérinaire norvégienne, qui gère la base de données d’identification des animaux de compagnie. Les vétérinaires sont les fournisseurs de données. Pyramidion est intégré aux logiciels vétérinaires. Une fois le diagnostic effectué, les données sont automatiquement envoyées à Pyramidion. Øyvind Fylling-Jensen met aussi en avant la surveillance en temps réel des maladies des animaux de compagnie en Norvège, ou encore la veille sur l'antibiorésistance.

Les perspectives du Respac

La réflexion sur le Respac mûrit, comme l'explique Éric Guaguère, vice-président de l’Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie (Afvac). Un groupe de réflexion a été créé, il y a quatre ans. En 2022-23, les réunions de travail ont précisé la feuille de route de ce réseau. « Il y aura un énorme travail à faire sur l’exploitation et la récolte de ces données, évalue notre confrère. C'est un projet ambitieux et indispensable, qui répond à un besoin sociétal. Nous nous sommes intéressés à son cadrage fonctionnel et financier. L’objectif principal d’un tel réseau est la veille sanitaire, la mise en place d’alertes et une meilleure connaissance des animaux de compagnie. »

L'idée du recueil de données repose sur des vétérinaires sentinelles, avec le but d’amorcer le projet et d’avoir des données fiables et interprétables. « Les modalités de collecte se feront sur différentes plateformes, par nos logiciels métiers. On a aussi envisagé de recourir à la plateforme Calypso ». Volontariste, Éric Guaguère conclut : « C’est une nouvelle dynamique pour la filière animaux de compagnie. Il faudra faire beaucoup de pédagogie auprès des vétérinaires et de tous les acteurs concernés ».

Jean-François Rousselot, président de l’Afvac, renchérit : « Nous entendons mieux soigner, mieux protéger. Ce réseau donnera des informations capables de renseigner sur l’évolution des maladies, (...) et d'assurer la sécurité de l’humain, de l’animal et de l’environnement. Tout ceci en échange des données fournies par les différents acteurs. »

Des questions liées aux données

Le projet suscite moult questions, des inquiétudes aussi. « À qui appartiennent les données ? », soulève Estelle Prietz, du Conseil national de l’Ordre des vétérinaires (CNOV). En outre, il existe déjà des remontées obligatoires pour les vétérinaires, aussi s'interroge-t-elle : « Est-ce une nouvelle porte d’entrée vers des informations qui doivent être remontées aux autorités ou est-ce une voie facultative ? »

La commercialisation des données est également une question sensible soulevée par plusieurs congressistes.

Jeanne Brugère-Picoux (A 69), membre de l'Académie nationale de médecine et présidente honoraire de l'Académie vétérinaire de France (AVF) estime qu’il manque la connexion avec les médecins : « Il faut communiquer auprès des praticiens de la santé humaine ; le vétérinaire doit prévenir du risque de portage asymptomatique. Il manque le croisement avec les laboratoires d'analyses des maladies humaines ».

« L’Ordre accompagnera ce réseau », déclare pour sa part Christophe Hugnet (L 93), membre du CNOV, qui invite par ailleurs à garder en tête le respect du secret professionnel : « Il faudra l’envisager pour tout ou partie de certaines données ».

« Les vétérinaires sentinelles sont sur le terrain, explique Laurent Perrin (L 84), président du Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral (SNVEL). Il faut un retour, car s'il n'y a pas de remontées du terrain, l’information se tarit très vite ».

Pour conclure, Marie-Christine Cadiergues (T 91), enseignante et chercheuse à l’École nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT), estime que « c’est un élément indispensable pour nos métiers. Il va y avoir une nécessité de montée en puissance vers l’épidémio-surveillance des animaux de compagnie ».

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