Prise en charge de la gingivo-stomatite chronique féline - La Semaine Vétérinaire n° 2011 du 17/11/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2011 du 17/11/2023

Dentisterie

FORMATION CANINE

Auteur(s) : Mylène Panizo

Conférencier

Florian Boutoille, diplômé de l’European Veterinary Dental College, spécialiste en dentisterie et stomatologie au centre hospitalier vétérinaire Atlantia (Nantes)

Article rédigé d’après une webconférence organisée par le laboratoire Virbac, le 4 mai 2023.

La gingivo-stomatite chronique féline (GSCF) est une maladie complexe dont la prise en charge est souvent difficile. Selon les études, elle affecte entre 0,7 et 12 % des chats,  principalement d’âge moyen (7 ans). Cette affection étant très douloureuse, l’animal est généralement présenté en consultation pour dysorexie voire anorexie, perte de poids, ptyalisme, halitose ou encore défaut de toilettage.

Diagnostiquer une GSCF

La GSCF est un ensemble de lésions inflammatoires touchant plusieurs territoires buccaux. Elle comprend une gingivite voire une parodontite, une stomatite labio-jugale et une stomatite caudale.

Elle résulte de la présence concomitante d’une maladie parodontale, d’infections dentaires, d’une calicivirose (présente dans 92 % des cas de GSCF selon les données bibliographiques récentes) et d’un dysfonctionnement immunitaire local. Le critère de chronicité est important pour définir cette maladie (l’animal est réfractaire aux traitements médicaux usuels).

La présence de rétrovirus (FIV, FeLV), d’affections chroniques (diabète, insuffisance rénale), ou une défaillance du système immunitaire sont des facteurs favorisant le développement d’une GSCF.

Il convient de différencier une maladie parodontale d’une gingivo-stomatite. La présence de lésions en regard des arcades dentaires révèle une bucco-stomatite (inflammation de la muqueuse alvéolaire et labio-jugale). L’observation d’une stomatite caudale (inflammation de la muqueuse buccale caudale, plus ou moins associée à une extension à l’oropharynx et à la zone sublinguale) définit une GSCF. Le diagnostic différentiel est important à connaître : lors d'une maladie parodontale, la guérison est totale après la réalisation d’extractions dentaires, ce qui n’est pas toujours le cas lors de GSCF. En cas de lésion unilatérale, il faut également envisager la présence d’une tumeur ou d’un granulome pyogénique (dû à une lésion auto-traumatique qui se surinfecte). Des lésions caudales bilatérales peuvent aussi être dues à une stomatite éosinophilique : celle-ci se différencie d’une GSCF notamment par des lésions généralement plus blanchâtres en surface.

Il est essentiel de grader la stomatite pour pouvoir correctement suivre l’animal. Il convient donc de noter les éléments suivants :

- La surface labio-jugale atteinte, c’est-à-dire l’étendue de l’inflammation (se repérer par rapport aux dents).  

- La surface de la muqueuse caudale atteinte (de 0 à 100 %).

- L’index de saignement (de 1 à 4) : 1 = inflammation modérée sans saignement, 2= inflammation marquée sans saignement, 3= inflammation marquée avec saignement au toucher, 4 = inflammation marquée avec saignement spontané.

- La présence d’ulcères linguaux : leurs nombres et leurs diamètres, ainsi que leurs caractères inflammatoires ou non.

- Le poids et l’état général de l’animal.

Enfin, dès le diagnostic posé, il est très important de prévenir le propriétaire que leur animal ne va pas guérir rapidement, voire jamais.

Réaliser des extractions dentaires multiples

Il est recommandé de traiter toutes les infections d’origine dentaire, afin de diminuer les sources de stimulation antigénique chronique (la charge bactérienne de la plaque dentaire). Il faut assainir la cavité buccale radicalement et efficacement. Réaliser des extractions dentaires multiples fait donc consensus. Il est nécessaire d'enlever toutes les dents touchées par la parodontite, les dents lésées mais aussi celles en regard des zones inflammées.

Il est conseillé de réaliser un bilan préopératoire complet (biochimie, hématocrite, statut FIV-FeLV, etc.), car il s’agit d’une intervention lourde et les animaux sont souvent débilités par leur GSCF.

La réalisation d’une PCR calicivirus, très souvent positive, reste conseillée pour objectiver l’atteinte virale et expliquer le caractère multifactoriel aux propriétaires.

Des radiographies dentaires sont importantes à effectuer, afin d’identifier les résorptions dentaires et permettre d’extraire les dents dans de bonnes conditions.

En raison de la longueur de l’intervention (deux heures minimum), il est indispensable d’intuber l’animal, d’effectuer un relais anesthésique gazeux, de lutter contre l’hypothermie et de maintenir la volémie.

L’analgésie est primordiale avant, pendant et après la chirurgie : elle doit être multimodale et comprendre des morphiniques, des agonistes alpha-2 et des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), si possible. La réalisation de blocs régionaux (lidocaïne, bupivacaïne) est conseillée, tout comme l’administration de kétamine à faible dose (0,1-0,5 mg/kg).

Il est capital d'utiliser du matériel adapté, associé à de bonnes techniques (en particulier réaliser des lambeaux et suturer les sites d’extraction).

En postopératoire, les morphiniques sont administrés pendant 24 à 48 heures, et l'anti-inflammatoire (du méloxicam) pendant 5 jours ou plus. Une antibiothérapie est également prescrite pendant 10 jours : la clindamycine à 11 mg/kg/j ou de l’amoxicilline-acide clavulanique à 12,5 mg/kg/12h peuvent être utilisées.

Il est très important d'établir un suivi de l’animal : le premier contrôle s’effectue généralement trois semaines après l’intervention. La guérison clinique (absence de traitement après les extractions) est constatée dans environ 60 % des cas, une amélioration significative (réduction du besoin en médicaments) dans 20 à 30 % des cas, et aucune amélioration voire une aggravation dans 20 à 30 % des cas. Ces chiffres doivent être communiqués au propriétaire en amont.

Le pronostic est similaire qu’il s’agisse d’une extraction totale ou d’une extraction partielle (en laissant les crocs). Si ces derniers sont en bon état et l’inflammation en regard est faible, il est possible de les laisser (intervention moins lourde). Mais dans ce cas il faut prévenir les propriétaires qu’il sera peut-être nécessaire de les extraire plus tard.  

Gestion des cas réfractaires aux extractions dentaires 

La prise en charge des animaux réfractaires aux extractions est difficile et doit être individualisée. Il n’y a pas de consensus à l’heure actuelle et beaucoup de traitements prescrits en pratique n’ont pas d’autorisation de mise sur le marché dans le contexte d’une GSCF. Il est nécessaire de traiter les surinfections afin d’assainir au maximum la cavité buccale (gel antiseptique, antibiothérapie) car il n’est pas possible d’agir directement sur le dérèglement immunitaire local. Il faut également gérer l’inflammation : AINS, corticoïdes à dose minimale efficace, immunomodulateurs tels que la ciclosporine ou l’interféron. L’utilisation de cellules souches pourrait être une solution d’avenir car elles semblent avoir une action immunomodulatrice intéressante dans ce contexte. La prise en charge de la douleur est primordiale. Elle doit être multimodale et ajustée en fonction des effets constatés sur l’animal : AINS, buprénorphine par voie orale, tramadol, gabapentine (à 5 mg/kg deux fois par jour, elle a un effet orexigène et réduit le stress), cannabidiol, ou encore anticorps monoclonaux (le frunévetmab a un effet variable et il n’existe pas d’études sur son action à ce jour dans le contexte des GSCF).

  • Références :
  • Fried W.A., Soltero-Rivera M., Ramesh A., et al. Use of unbiased metagenomic and transcriptomic analyses to investigate the association between feline calicivirus and feline chronic gingivostomatitis in domestic cats. American Journal of Veterinary Research. 2021;82(5):381-394. urlz.fr/om1z
  • Jennings M.W., Lewis J.R., Soltero-Rivera M.M., et al. Effect of tooth extraction on stomatitis in cats: 95 cases (2000-2013). Journal of the American Veterinary Medical Association. 2015;246(6):654-60. urlz.fr/om13
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