Arrêter l'épointage des dents chez les porcelets - La Semaine Vétérinaire n° 2011 du 17/11/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2011 du 17/11/2023

Conduite d’élevage porcin

FORMATION MIXTE

Auteur(s) : Anthony Gonçalves, vétérinaire Breizhpig

Les porcelets naissent avec huit dents pointues1. Les autres dents de lait vont pousser par la suite, avant de tomber après huit mois afin de laisser la place aux dents définitives. Ces huit dents leur servent à se défendre pour avoir accès à une tétine. Cette compétition entraîne des lésions à la mamelle lors de la tétée, et sur la face des porcelets lors des bagarres1. Pour les limiter, l’éleveur peut recourir à l’épointage2. Cette opération consiste à aplanir les huit dents, afin d’obtenir une surface lisse. Si la réglementation interdit cette mutilation en routine, une dérogation définit qu’il est possible d’épointer, en cas de preuves de blessures aux mamelles des truies ou aux oreilles ou à la queue d’autres porcs. L’arrêt de l’épointage s’inscrit dans le cadre des attentes sociétales actuelles et pourrait à l'avenir être visé par la nouvelle réglementation européenne sur le bien-être animal. Y parvenir est possible, à la condition d’ajuster la conduite d’élevage.

Des risques de blessures dès les premiers jours de vie 

Au cours des 3 à 5 premiers jours, les porcelets se font leur place à la mamelle. C’est à ce moment que l’on voit apparaître le plus de lésions3. Les porcelets les plus gros et vigoureux vont s’approprier les tétines antérieures, qui sont plus productives. La compétition est majeure les deux premiers jours. Une fois cette période passée, la hiérarchie à la mamelle est faite. Les lésions cicatrisent et régressent3. Il est à noter que les adoptions sont susceptibles de déstabiliser cette hiérarchie, conduisant à de nouveaux conflits3.

Des dents intactes vont occasionner des lésions et de la douleur à la truie. Cette dernière peut en venir à refuser l’accès à la mamelle. Or, le risque de congestion mammaire est augmenté sans tétée. Les truies vont se lever et se coucher plus fréquemment, rester debout, se coucher sur le ventre ou s'asseoir en « chien assis ». Les porcelets ne pouvant pas se nourrir convenablement vont rester sous la truie. Le risque que la truie écrase des porcelets augmente. Une truie douloureuse peut devenir agressive envers l’humain mais également envers ses porcelets.

Les lésions de la face des porcelets sont des portes d’entrée potentielles pour des agents pathogènes.

L’épointage, une source potentielle de douleur

La réduction des coins n’empêche pas l’apparition de lésions de la face et de la mamelle mais peut les limiter, selon la plupart des études1, 4. Cependant, cette pratique est susceptible d’entraîner des hémorragies, des fractures, des abcès et des nécroses dentaires5. Par rapport à la technique du meulage, l’épointage par coupe des dents à la pince cause davantage d’anomalies dentaires et peut occasionner des fractures ou laisser des bords tranchants aboutissant à l’effet inverse de celui escompté. Les dents deviennent plus blessantes qu’avant.

Par ailleurs, la douleur causée par ces anomalies que ressent le porcelet aura certes un effet dissuasif sur les bagarres et les morsures, mais également sur l’alimentation. Elle peut alors conduire à une mauvaise nutrition du porcelet. De manière générale, la douleur générée peut être importante et de longue durée. Un porc ne perd ses dents de lait qu’à partir de huit mois, or il part généralement à l’abattoir entre 6 mois et 7 mois et demi. Les anomalies dentaires vont donc persister durant la totalité de la vie du porc charcutier. 

Côté éleveur, l’épointage est une tâche pénible et répétitive car effectuée sur un grand nombre de porcelets. Il peut être associé à de la fatigue, de la douleur, des tendinites et d'autres troubles musculo-squelettiques6, pouvant conduire à des erreurs malgré l’expérience et la volonté de bien faire.

Des méthodes d'arrêt progressif

L’arrêt du meulage a comme avantage non négligeable d’améliorer le confort de travail : moins d’interventions, de fatigue, de troubles musculo-squelettiques. Si certaines études montrent un gain de croissance la première semaine2, les résultats sur les performances économiques globales sont contradictoires d’une étude à l’autre2, 7, 8. Les conclusions s'avèrent notamment mitigées sur les gains de poids des porcelets et sur la mortalité9.

Un arrêt progressif de l’épointage est recommandé, en commençant par ne pas meuler les porcelets d’un certain nombre de portées. L’objectif de ces essais est de s’habituer à observer et travailler avec des porcelets aux dents intactes, sans que cela risque d’entraîner des répercussions sur l’ensemble de la bande. Ces tests permettent aussi de s’assurer que les conditions de vie sont optimales pour arrêter cette pratique. Si l’éleveur s’aperçoit que les essais sont positifs, il peut alors envisager d’arrêter le meulage de l’ensemble des porcelets.

La première méthode consiste à ne plus épointer les porcelets des cochettes. Puis, de bande en bande, d’augmenter le rang de portée dont on n’épointe pas les dents des porcelets. Les cochettes s’habitueraient dès leur première lactation à allaiter des porcelets aux dents intactes, facilitant ainsi les lactations suivantes.
La seconde méthode consiste à ne pas épointer la moitié des portées sur une ou deux bandes : une portée sur deux, par exemple. Puis, selon les résultats obtenus par ces deux méthodes, l’arrêt définitif peut être décidé.

Observation et conditions de vie : les deux clefs de la réussite

Le temps dégagé par l’arrêt de la pratique est à transformer en temps d’observation des animaux. Le suivi des portées est la clef de la réussite, surtout pendant les deux premiers jours de vie des porcelets. Les indicateurs à utiliser sont : le comportement des animaux et les lésions des truies et des porcelets. Des grilles de suivi peuvent être utilisées pour notifier ces lésions. Le but est de pouvoir intervenir rapidement, en traitant la douleur d’une truie agitée ou qui écrase ses porcelets et, si possible, en diminuant le nombre de porcelets sur une portée avec beaucoup de lésions.

Ces essais sont à réaliser quand les conditions sont favorables : production laitière, poids de naissance, conditions sanitaires, ambiance calme3… Il faut limiter au maximum la compétition à la tétine. La truie doit pouvoir se nourrir et boire en quantité suffisante avec une eau et des aliments de qualité. Elle doit produire suffisamment de lait pour nourrir tous ses porcelets. La température et l’ambiance doivent être maîtrisées. La douleur à la mise bas et en début de lactation peut nécessiter l’utilisation d’un anti-inflammatoire.

Par ailleurs, le rapport tétine/nombre de porcelets sous la truie doit, dans l’idéal3, être proche de ou inférieur à 1. Si un porcelet n’a pas de place à la mamelle, il cherchera à s’en faire une, ce qui occasionnera des lésions. Une truie non tarie d’une bande précédente peut devenir une nourrice et intégrer une nouvelle bande pour allaiter une portée reconstituée de porcelets surnuméraires. L’apport de lait ou d’aliments pré-starter peut être un substitut à un manque de lait maternel. Enfin, le déplacement et l’adoption de porcelets peuvent également aider à équilibrer les portées.

Le meulage sélectif, d’une routine à un acte curatif

Il est parfois nécessaire de meuler quelques portées pour limiter les adoptions, ou lorsque le recours à des nourrices n'est pas possible, ce qui aboutit à des nombres importants de porcelets sous les truies. De même, si durant l’observation une portée présente des lésions importantes, il est envisageable d’épointer les porcelets. Une truie agressive, douloureuse et/ou qui écrase ses petits peut aussi nécessiter de procéder à une réduction des dents. L’historique des portées précédentes permet d’identifier des truies à risque.

De manière générale, la reprise du meulage des dents est préconisée quand les répercussions du non-meulage sont trop importantes. L’augmentation du nombre de lésions et de leur sévérité, de la quantité de porcelets écrasés, de la multiplicité de cas de méningites, d'arthrites ou d’épidermites sont des causes de reprise du meulage systématique. La reprise n’est pas pour autant une fatalité. Elle permet surtout de se donner du temps pour mettre en place des mesures afin de corriger les failles.

  • Références bibiographiques
  • 7. Sinclair A.R.L. Behavioural and physiological consequences of tooth resection in commercial piglets : implications for welfare. Edinburgh Research Archive. 2022: 338p. urlz.fr/onFI
    (https://era.ed.ac.uk/handle/1842/39259)
  • 8. Marchant-Forde J.N., Lay Jr D.C., McMunn K.A, et al. Postnatal piglet husbandry practices and well-being : the effects of alternative techniques delivered separately. Journal of Animal Science. 2009;87(4):1479-92. urlz.fr/onER
    (https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/18997073/)
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