Vers des élevages durables ? - La Semaine Vétérinaire n° 2006 du 13/10/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2006 du 13/10/2023

Agriculture

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Par Clothilde Barde

À l’occasion de la journée « Élevage et société », organisée le 21 septembre 2023 par l’Académie vétérinaire de France, le PJean-Louis Peyraud, ingénieur agronome et docteur-ingénieur de l’École nationale supérieure agronomique de Rennes, a donné quelques pistes de changements à mettre en œuvre en élevages de ruminants pour avoir des systèmes agroalimentaires circulaires et durables.

« Même s’il est nécessaire de maintenir l’élevage, notamment pour des questions de santé1il faut le repenser au cœur de systèmes agroalimentaires circulaires et durables pour pouvoir répondre aux attentes sociétales », a indiqué le Pr Jean-Louis Peyraud, ingénieur agronome et docteur-ingénieur de l’École nationale supérieure agronomique de Rennes. Ainsi, dans un contexte de changement climatique, le dernier rapport de la FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) sur l’impact de l’élevage montre que les 8 gigatonnes de CO2 entropique (soit 14 % des gaz à effet de serre (GES)) produits par l’élevage à l’échelle mondiale sont dus pour 37 % aux bovins allaitants, 30 % aux bovins laitiers, 10 % aux porcs, 10 % aux productions de volailles et d’œufs, etc. Au niveau du territoire français, ce sont 19 % des émissions nationales de GES qui sont imputables à l’agriculture et 60 % de ces 19 % sont liés à l’élevage. Pour réduire drastiquement les émissions de GES (-18 % en 2030 par rapport à 2015), les politiques publiques demandent au secteur agricole de se concentrer sur la production de méthane dans les prochaines années car son potentiel de réchauffement globale est 28 fois celui du CO2 à 100 ans (sur 100 ans, le pouvoir de réchauffement global du méthane sera 28 fois plus fort que celui du CO2) et, comme sa demi-vie est courte (10 ans), une réduction des émissions de méthane aura un effet rapide sur le climat.

Des ressources mieux utilisées

Les différents scénarios proposés (INRAE (Institut National de la recherche agronomique et de l’environnement), France 2030, etc.) s’accordent à dire qu’il faudrait donc moins d’élevages de ruminants et plus de cultures pour nourrir la population mondiale, ce qui réduirait l’impact carbone de l’élevage ainsi que l’utilisation des ressources. « Toutefois, jusqu’où aller dans la réduction de la production et de la consommation ? s’est interrogé le conférencier. En effet, même si la réduction de l’élevage apparaît comme LA solution selon les approches par analyse de cycle de vie, cette vision est trop simpliste, car elle oublie les services que peut rendre l’élevage. » De fait, comme il l'a indiqué, « 80 à 95 % des aliments consommés par les ruminants élevés en prairies herbagères ne sont pas consommables par l’homme ». Parmi les conséquences de la diminution de l’activité d’élevage en France, le professeur souligne l’importance des risques économiques. Selon lui, « si à l'avenir la consommation ne décroît pas, la quantité d’importations devra être augmentée et nos marchés à l’export risqueront d’être perdus ». De plus, cela conduirait à un risque d’augmentation des émissions de GES si l’on transfère les productions vers des régions moins efficientes2. Par ailleurs, comme l'a souligné Jean-Louis Peyraud, si la population de bovins diminue en Europe, la surface de prairies permanentes sera moins importante, ce qui augmentera le déstockage de carbone, la perte de biodiversité et le risque de survenue d’incendies (si ces prairies sont remplacées par des forêts). De plus, « quel serait alors le devenir des zones marginales non mécanisables ? », se demande le conférencier.

Une meilleure efficience

Selon lui, « le problème est que l’on a poussé trop loin notre logique productiviste, ce qui a conduit à produire beaucoup plus par unité de production, et dans le même temps, les territoires se sont spécialisés. Les capacités des animaux ont atteint des limites et les écosystèmes se sont dégradés par perte de biodiversité et par l’augmentation de la quantité de nitrates dans les zones d’élevage ». Or, l’élevage peut jouer quatre rôles fondamentaux : le recyclage des biomasses non consommables par l’homme, la production d’engrais naturels, l’aide à la diversification des cultures et la reconquête de la qualité des écosystèmes. Ainsi, comme le montre une étude de 20223, l’élevage permet de réaliser des transferts d’effluents et de biomasse végétale grâce à des leviers d’actions circulaires. De plus, comme l'a rappelé le conférencier, « en travaillant sur l’efficience de l’élevage, on pourrait gagner 1 % par an de réduction d’émissions de méthane ». Pour cela, une des pistes évoquées par le conférencier est la sélection génétique. Cette procédure permet notamment de réduire le poids des animaux afin que ces derniers soient moins émetteurs de GES,  mais aussi de diminuer le nombre d’animaux « improductifs »3. Les éleveurs pourraient aussi développer les pratiques d'engraissement des animaux en fin de cycle de production, notamment dans les troupeaux laitiers élevés au pâturage. Enfin, des additifs alimentaires (acides gras polyinsaturés (3-nitrooxypropanol, algues rouges) peuvent éventuellement être ajoutés à la ration pour diminuer la production de méthane, mais, selon le conférencier, ces solutions ne sont pas parfaites en raison du manque de disponibilité des matières premières et des difficultés d’acceptabilité.

Une durabilité sur le long terme

Par ailleurs, pour obtenir une meilleure autonomie protéique des élevages, produire des aliments locaux et moins d’engrais minéraux, réduire la surface nécessaire pour nourrir les animaux et augmenter la résilience en carbone de l'élevage, le conférencier recommande de diversifier les rotations des sols, notamment avec des légumineuses. Pour cela, il faut, selon lui, « réintroduire des prairies artificielles dans les rotations céréalières, mettre en place des prairies multispécifiques avec des oléoprotéagineux, des mélanges de grains et d’ensilages et enfin améliorer la biotechnologie des fourrages ». De plus, on peut redonner de la valeur aux effluents en valorisant l’azote des lisiers pour produire des engrais minéraux, du compost ou des enzymes. « Actuellement, la mise en place d’une bioéconomie circulaire des effluents de l’élevage est possible », a-t-il indiqué. Pour une durabilité à long terme des systèmes, la fertilité des sols est indispensable. Pour cela, il est possible de mettre en place des prairies sur les terres arables, car cela permet de stocker le carbone mais aussi de limiter l’érosion des sols et d’en augmenter l’activité biologique. De plus, ces prairies jouent également le rôle de « hotspot de biodiversité », car ce sont environ 50 % des espèces végétales endémiques en Europe qui dépendent du biotope des prairies permanentes5. "Il reste néanmoins encore de nombreux obstacles à franchir, car les bénéfices environnementaux de l’élevage ne sont pas forcément bien perçus", a ajouté le conférencier. Pour cela, il faudrait envisager de mettre en place de nouveaux modèles économiques avec des politiques publiques encourageantes. « La réalité est donc complexe et le message est trop simpliste. Pourtant l’élevage a des aspects négatifs et positifs pour chaque performance. L’approche circulaire est une bonne option pour développer des systèmes alimentaires plus efficients et réduire les émissions de GES. De plus, avec la diversité des systèmes, on aura une meilleure efficience des systèmes alimentaires », a-t-il conclu.

  • 1. Lire l'article à ce sujet dans notre prochain numéro du 20 octobre 2023.
  • 2. urlz.fr/nTt9
  • 3. Beal T., Ortenzi F. Priority micronutrient density in foods. Front Nutr. 2022;7(9):806566. Erratum in : Front Nutr. 2022;25(9):908592. Erratum in : Front Nutr. 2023;11(10):1195752. urlz.fr/nTuY
  • 4. urlz.fr/nTv4
  • 5. , Jean-Michel Gobat J.-M, Aragno M., Matthey W. Le sol vivant : bases de pédologie – biologie des sols. 2édition revue et augmentée. Les Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. Gérer l'environnement ; 2003, 568 p.
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