Des accidents du travail toujours plus nombreux - La Semaine Vétérinaire n° 2006 du 13/10/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2006 du 13/10/2023

Socioprofessionnel

DOSSIER

Auteur(s) : Par Irène Lopez

Les accidents du travail chez les vétérinaires praticiens salariés s’élevaient à 648 en 2021, soit une hausse de près de 11 % par rapport à 2020. Les femmes et les débutants sont particulièrement touchés. Pourtant les risques sont aujourd’hui bien identifiés et des outils existent pour les prévenir. État des lieux.

Les chiffres présentés dans la brochure éditée par l’Institut national de recherche et de sécurité* (INRS), en collaboration avec l’Assurance maladie, sont volontairement provocateurs : les accidents du travail occasionnent 30 000 journées perdues par an et 43 jours d’arrêt par accident du travail. Outre les blessures et séquelles, « pour chaque accident […], ce sont le fonctionnement et la rentabilité de votre cabinet qui sont touchés », déclare Olivier Le Berre, chef de département Études, veille et assistance documentaires, en charge du développement de l’offre pour les petites entreprises à l’INRS. Il explique : « À travers ces chiffres, nous souhaitons sensibiliser les vétérinaires et leurs équipes. Les accidents du travail sont encore trop nombreux dans le secteur. » Ils ont même augmenté selon les dernières données recensées par la Caisse nationale de l'Assurance maladie (Cnam) : 648 accidents du travail sont à déplorer en 2021 pour les 24 076 salariés du secteur, soit une hausse de 11 % par rapport à l’année précédente. Si les données ne concernent que les salariés (celles des professions libérales sont difficilement identifiables et ne font l’objet d’aucune agrégation), il semble relativement juste de déclarer qu’elles sont le reflet de l’ensemble de la profession.

Les femmes débutantes plus exposées

65 % des accidents du travail concernent la tranche d’âge 20-29 ans, ce sont donc les jeunes salariés, ceux qui rentrent dans l’emploi et qui commencent leur carrière professionnelle, qui sont davantage exposés. Le personnel plus aguerri n’en est pas pour autant exempt. « Même avec de l’expérience, la fatigue augmente le risque d’être blessé. Par ailleurs, on peut aussi communiquer son propre stress à l’animal », déclare Joëlle Finez Leteneur, administratrice du Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral (SNVEL), qui exerce à Coincy, près de Douai (Nord). Elle avoue : « J’ai pris beaucoup de risques au début de ma carrière. » Toujours selon les chiffres recensés par la Cnam, 90 % des accidents concernent des femmes. Olivier Le Berre relativise cette statistique : « La profession est majoritairement féminine, toutes générations confondues. De plus, parmi les nouveaux entrants dans la profession, 76 % sont des femmes et débuter dans le métier expose davantage aux risques de la profession. » Enfin, selon les dernières données existantes, la taille de l’entreprise n’est pas un élément discriminant.

Morsures et griffures en tête

A hauteur de 64 %, les morsures, griffures et coups occasionnés par les animaux constituent la première cause des accidents du travail. Les membres supérieurs, y compris les mains et les doigts, arrivent en tête de la répartition, selon le siège des lésions. Viennent ensuite les membres inférieurs (11 %), puis le dos (7 %). Dans près d’un cas sur trois, il s’agit de plaies ouvertes. 18 % des accidents du travail sont liés aux manutentions manuelles, 9 % aux chutes de plain-pied,3 % aux chutes de hauteur, 3 % à un outillage à la main, etc. Une autre source de blessures ou d’atteinte à la santé est l’utilisation de produits chimiques. Bien souvent, les vétérinaires n’ont pas conscience de leur exposition. « À leur décharge, ce sont avant tout des professionnels du soin et pas des professionnels des risques », justifie Olivier Le Berre. Éric Mazillier, ingénieur conseil à la caisse régionale d’Assurance maladie d’Île-de-France (Cramif), détaille : « Les conséquences pour la clinique quand un membre de l’équipe est en arrêt suite à un accident de travail vont de la désorganisation du travail, à la difficulté à remplacer la personne absente, entraînant ainsi du surmenage pour l’équipe et du retard dans les plannings. En outre, cela génère du stress supplémentaire pour satisfaire les propriétaires des animaux et de possibles risques de tension dans l’équipe. »

Des solutions existent

Pour illustrer les actions de prévention lors des manutentions manuelles, prenons l’exemple du port d’un animal lourd. La situation à risque identifiée est l’action de soulèvement depuis le sol et le port de l’animal qui vont générer des contraintes musculaires au niveau du dos notamment. La solution repose sur les équipements tels que des tables de consultation et de chirurgie à hauteur réglable, une table-brancard adaptable et un diable pour le transport de charges. « Positionnez les équipements informatiques de façon à éviter les postures contraignantes. », surenchérit l’INRS, dans sa brochure aux conseils pratiques. Concernant les morsures et griffures, « Passez à l’action, intime l’INRS. Interrogez le propriétaire au sujet de son animal (peur, agressivité) pour remplir la fiche médicale et consultez-la avant l’examen. Informez les propriétaires sur les méthodes permettant d’éviter que leur animal soit agressif en consultation. Fournissez et faites porter des gants (notamment en cuir) selon le type d’animal. Utilisez tout moyen de contention adapté à l'espèce : muselières, couvertures, sacs de contention, pinces mouchette, lassos, barrières à césarienne, etc. » Si la sédation est également évoquée, Joëlle Finez Leteneur apporte une précision : « Avec un training médical de bonne qualité, mené de concert avec des propriétaires responsables et consciencieux (apprentissage du port de la muselière, manipulations physiques de l’animal en douceur dès la période de socialisation), cela serait plus facile… Les soigneurs réussissent ainsi à améliorer la contention dans les zoos » Quant au risque chimique, une attitude à avoir est de repérer les produits chimiques grâce aux pictogrammes et aux fiches de données de sécurité et de ventiler les locaux afin d’extraire les polluants. On peut également substituer les produits les plus dangereux par d’autres qui le sont moins. En ce qui concerne l’exposition aux gaz anesthésiants ou agents anesthésiques volatils, une étude de cas historique du Niosh (National Institute for Occupational Safety and Health) datant de 1977 a identifié l’utilisation d’halothane, d’oxyde d’azote et de méthoxyflurane. Aujourd’hui, selon la base de données d’exposition professionnelle aux agents chimiques Colchic – qui regroupe l’ensemble des mesures d’exposition effectuées sur les lieux de travail par les huit laboratoires interrégionaux de chimie des caisses d'assurance retraite et de la santé au travail (Carsat)/Cramif et les laboratoires INRS) –, ces gaz ont principalement été substitués par des agents moins toxiques, tels l’isoflurane et le sévoflurane.

Un outil gratuit pour formaliser les risques

Si les solutions sont là, encore faut-il identifier les risques. Pour cela, un document existe : le DUERP, document unique d'évaluation des risques professionnels, conforme aux exigences de la loi n° 201414-788 du 10 juillet 2014. Olivier Le Berre commente : « Ce document unique est une obligation légale et réglementaire pour l’employeur, mais c’est d’abord quelque chose qui est extrêmement utile pour protéger la santé de vos salariés. » Le DUERP doit comporter l’inventaire des dangers et le résultat de l'évaluation des risques identifiés dans l'entreprise ainsi que la liste des actions de prévention des risques et de protection des salariés. Avant le 31 mars 2022, toutes les entreprises quel que soit leur effectif, devaient mettre à jour ce document, a minima une fois par an. Les TPE (très petite entreprise) de moins de 11 salariés sont désormais exonérées de cette mise à jour annuelle, mais doivent l'actualiser à chaque modification de l’environnement de travail, comme l’acquisition d’un nouveau matériel par exemple. Pour faciliter la formalisation du DUERP, un outil en ligne intuitif, spécifiquement dédié aux vétérinaires, a été conçu. Il s'agit de OiRA, outil interactif d’évaluation des risques en ligne*, créé par l'INRS dans le cadre d’un travail mené avec l’Assurance maladie-risques professionnels et le SNVEL. Olivier Le Berre explicite : « OiRA sert à réaliser de façon interactive l’évaluation des risques professionnels grâce à un questionnaire simple. » Risque par risque, le professionnel clique sur les  mesures déjà mises en place et peut en ajouter. C’est sur cette base qu’il pourra évaluer si le risque présent dans son entreprise est maîtrisé ou non. L’utilisateur peut ensuite sélectionner des mesures standard à implémenter au plan d’action ou ajouter des mesures supplémentaires propres à sa situation de travail. À la fin de la navigation, le professionnel télécharge un rapport qu’il pourra utiliser comme document unique sous la forme d’un fichier word et un plan d’action au format excel. Eric Mazillier s’adresse aux utilisateurs et tient à les rassurer  : « Vous pouvez commencer par une session de test, avant de vous lancer. C’est une opportunité qui vous est offerte. Tout ce que vous pourrez renseigner à l’intérieur de cet applicatif n’est pas utilisé, il n’y a aucune utilisation des données personnelles. » Si la réalisation du DUERP met les professionnels en conformité avec les exigences réglementaires, il permet avant tout de préserver la santé du vétérinaire et celle de ses salariés. La brochure de l’INRS le rappelle : « Les actions de prévention ne sont pas forcément coûteuses et les accidents du travail ne sont pas une fatalité. »

Témoignage

Nous avions fait évoluer notre procédure, une manière de ne prendre aucun risque

Céline Porret Condamin (T16)

Consultante chez Tirsev, vétérinaire à la clinique des Mûriers à Saint-Bonnet-de-Mure (Rhône), en exercice dans une clinique à Villefontaine (Isère) juqu'en 2021

A la clinique, la grande majorité des accidents du travail concernaient des morsures aux mains. J’ai moi-même été mordue à la main par un chat au début de ma carrière, à une époque où les choses étaient moins structurées. Dans un tel cas, en tant que libéraux, nous avions l’habitude de désinfecter et nous automédiquer. Ce que j’ai fait. A l’époque tout s’est bien passé, mais il faut garder en tête qu’une morsure peut avoir des conséquences graves. En tant que responsables d’une équipe avec mes associés, nous avions le réflexe d'envoyer les collaborateurs blessés aux urgences. Je dois reconnaître que la prise en charge n’était pas toujours optimale. Débordés ou par méconnaissance, les urgentistes suturaient vite et ne prescrivaient pas toujours des antibiotiques alors que ce sont des plaies qui s’infectent rapidement. En interne, nous avions alors fait évoluer notre procédure. En cas de blessure à la main, le collaborateur était invariablement adressé à la Clinique de la main, à Lyon. Certes, la prise en charge y était très « agressive » (chirurgie systématique à l’époque), mais c’était une manière de ne prendre aucun risque quant à l’avenir de la main touchée. 

Témoignage 

Quel que soit l’accident du travail, il faut l’anticiper dans son contrat de prévoyance

Bertrand Guin

Vétérinaire rural pendant trente-neuf ans à La Clayette (Saône-et-Loire) au sein d’une structure comprenant 4 associés en rurale, 3 vétérinaires en canine et 5 ASV.

En 2016, j’étais en train de vacciner un lot de jeunes bovins lorsque j’ai reçu un coup de pied. Résultat : une fracture du plateau tibial et un arrêt de travail de cinq mois. L’animal avait été changé d’environnement et était probablement un peu nerveux. Il se peut également que je sois passé derrière lui trop rapidement… Il aurait fallu que j’exige un couloir de contention. Très souvent, nous acceptons des conditions de travail que nous ne devrions pas accepter. Depuis, j’ai changé ma pratique. Les accidents du travail existent dans toutes les professions. Mais un arrêt de travail au sein d’une structure vétérinaire, en période de pénurie de professionnels, la fragilise. Pendant mon arrêt, les trois autres associés ont fait le travail de quatre personnes. Pour les décharger, je me suis attelé aux tâches administratives. Quel que soit l’accident ou la maladie professionnelle, ce risque doit être anticipé. Pas forcément en moyens humains mais plutôt financiers et en organisation du travail. Chaque professionnel libéral devrait envisager un contrat de prévoyance dont les indemnités, le cas échéant, serviront à rémunérer un remplaçant. Le choix de ce contrat doit être réfléchi lors d’une discussion avec ses associés. Il en va de la bonne organisation du travail au sein de la structure vétérinaire. 

Entretien

J’ai l’impression que les risques restent trop souvent banalisés

Christelle Teroy-Waysbort (L98)

Vétérinaire et co-fondatrice de l’Association de protection vétérinaire (APV)

Christelle Teroy-Waysbort exerce à Claye-Souilly en Ile-de-France depuis vingt ans. En 2014, mordue par un croisé dogue argentin de 75 kilos, elle perd l’usage de son bras pendant un an. À son retour au cabinet médico-chirurgical qu’elle partage avec son mari, elle ne cesse de se former au comportement des animaux et de promouvoir la prise en compte de leurs émotions.

Quel est l’état des lieux des risques inhérents à la profession ?

La morsure reste l’accident numéro 1 dans les milieux canins. En milieu rural, c'est le coup de pied. Bref, c’est toujours le risque traumatique qui prédomine. Aujourd’hui encore, j’ai l’impression que ces risques restent trop souvent banalisés et mal gérés. Pourtant un accident ne survient jamais vraiment par hasard. Il y a des toujours des éléments favorisants. Cette réflexion sur les éléments favorisants a été le point de départ de l’APV. En effet, suite à mon accident, j’ai cherché à comprendre ce qui avait bien pu se passer, ce qui avait pu m’échapper dans le comportement de l’animal et comment j’aurais pu m’en prémunir. L’association regroupe essentiellement des confrères tous bénévoles qui s’intéressent au comportement de l’animal. L’association est un terrain de rencontres. À travers des réunions confraternelles, des conférences et des ateliers pratiques, notre but est de faire bénéficier à un maximum de personnes des connaissances actualisées sur les comportements des animaux et la gestion de leurs émotions et ainsi participer à notre mise en sécurité. Notre dernière journée de conférences s’est tenue le 30 septembre à Maisons-Alfort, dans le Val-de-Marne. 

Vous avez créé l'APV en 2015. Qu’est-ce qui a changé en huit ans ?

Je me suis formée. Je suis titulaire d’un certificat d'études approfondies vétérinaires en médecine du comportement des animaux domestiques. En outre, l’approche pet friendly est arrivée dans les structures vétérinaires même si, en France, nous sommes encore très en retard par rapport à l’Amérique du Nord. Le soin s’accompagne davantage de la prise en charge des émotions. Celles de l’animal comme celles du propriétaire. Travailler sur les émotions de ce dernier, c’est d’abord le rassurer, puis le responsabiliser en lui délivrant un message clair afin de l’impliquer dans toutes les phases du soin. Il fait partie à part entière du triptyque « propriétaire, animal, soignant ». Tout le monde doit pouvoir coopérer, notamment lors des contentions. Le propriétaire, quand il est bien « briefé », est le premier satisfait de pouvoir aider son animal. Il devient alors pro actif et n’est pas déchargé de l’animal dès lors qu’il entre dans la clinique. Cette attitude fait partie des méthodes que nous partageons lors de nos conférences et autres communications. Dans notre clinique, le propriétaire accompagne toujours nos soins et actes techniques lorsque cela est possible.

Que faudrait-il faire pour réduire le nombre d’accidents du travail ?

Comme dans tous les domaines, le levier est pédagogique. La solution repose sur la formation pour apprendre aux vétérinaires à anticiper. Or, se former à la prise en compte des émotions n’est pas rapide. Ce sont, en outre, des formations dont l’application « marketing » peut paraître faible. Une première limite est donc financière. De plus, gérer les émotions relève de l’impalpable. Une seconde limite est sa mise en pratique, car elle suppose l’adhésion de toute la structure pour que tout cela fonctionne durablement.

  • * Pour en savoir plus sur les documents et les outils cités : inrs.fr/veterinaires
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