Lésions cutanées : quelles sont les particularités thérapeutiques chez le chat ? - La Semaine Vétérinaire n° 2005 du 06/10/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2005 du 06/10/2023

Dermatologie

FORMATION CANINE

Auteur(s) : Laurent Masson

CONFÉRENCIERS

DOMINIQUE HERIPRET, diplomate ECVD, praticien au CHV Pommery à Reims (Marne)

SYLVIA MASSON, diplomate ECAWBM, praticienne à la clinique de la Tivollière à Voreppe (Isère)

Article rédigé d’après des conférences présentées aux journées du Gedac (Groupe d'études en dermatologie des animaux de compagnie) en juin 2023 à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine).

En dermatologie féline, il convient de ne pas oublier quelques particularités liées à cette espèce. Tout d’abord métaboliques : l’intestin du chat, plus court que chez le chien, est compensé par un transit plus lent (stase gastrique) et une perméabilité digestive plus grande. La liaison aux protéines est aussi plus importante, si bien que les médicaments sont moins disponibles (volume de distribution moins élevé). Ce métabolisme différent entraîne une augmentation de la demi-vie des médicaments chez le chat par rapport au chien.

Quelle voie d’administration privilégier ?

Il est préférable d’administrer les médicaments avec le repas soit pour une meilleure absorption, comme pour le lotilaner (10 % d’absorption seulement si donné en dehors des repas), soit pour diminuer le risque d’œsophagite comme avec les cyclines. Il est recommandé d’éviter le goût salé ou la saccharine chez le chat, en faisant par exemple reconditionner en gélule les médicaments pour éviter un mauvais goût lié au fractionnement ou à la pulvérisation des comprimés.

La voie cutanée topique est sous-utilisée chez le chat, en raison de difficultés d’application ou des risques supposés de toxicité en raison du léchage. Or la biodisponibilité des molécules par voie cutanée est forte chez cet animal, en raison de la finesse de sa peau. Si le chat le tolère, un traitement proactif (2-3 jours par semaine) avec des dermocorticoïdes en spray est intéressant lors d’alopécie auto-induite ventrale, en évitant le léchage pendant 30 minutes. Cependant, la finesse de sa peau peut aussi conduire à une atrophie cutanée plus précoce lors d’emploi régulier de dermocorticoïde. Les pommades à base de bétaméthasone (pharmacopée humaine) sont utilisables sur les zones non accessibles au léchage (tempes, au-dessus des yeux) et en portant des gants lors de l’application.

Quels molécules et dosages choisir?

En dermatologie féline, il faut retenir que le premier médicament antiprurigineux reste un antiparasitaire externe pendant au moins 3 mois car, en France, 70 à 85 % des cas de prurit félin sont liés aux piqûres de puces (pullicose ou dermatite par hypersensibilité aux piqûres de puces (DHPP)). Ensuite restent à disposition :

- les glucocorticoïdes, dont l’emploi ne doit pas être diabolisé, mais rationalisé. Il faut en général doubler les doses par rapport au chien pour obtenir un effet similaire, soit 1 mg/kg de prednisolone pour un effet anti-inflammatoire, 1 à 2 mg/kg pour un effet anti-allergique et 2 à 4 mg/kg pour un effet immunomodulateur. La dexaméthasone peut être prescrite à 0,2-0,4 mg/kg/j chez les chats semblant mal répondre à la prednisolone (troubles de la métabolisation chez certains chats). En revanche, la prednisone n’est métabolisée en prednisolone (métabolite actif) qu’à 21 %, ce qui rend cette molécule inappropriée chez le chat. En cas d'obésité, il convient de modérer la dose en se basant sur une estimation du poids de forme. Les risques liés à leur utilisation (diabète, Cushing, hyperfragilité cutanée, décompensation de cardiomyopathie dilatée, etc.) sont moins dépendants de la dose utilisée que de la durée du traitement. C’est pourquoi en dermatologie féline, il est déconseillé d’utiliser la corticothérapie à jours alternés et les injections de corticoïdes retards, et au contraire de privilégier des traitements de moins d’une semaine. Par ailleurs, en l’absence de données univoques, il est possible de n’administrer qu’une prise par jour, surtout pour un chat difficile, avec un repas, à n’importe quel moment de la journée (absence de rythme circadien chez le chat) ;

- la ciclosporine est prescrite avec ou sans repas à une dose plus élevée que chez le chien (7 mg au lieu de 5 mg/kg) et pendant au moins 3 à 6 semaines pour constater une amélioration clinique, puis la fréquence est adaptée (tous les 2 jours, voire 3). Il convient de l’éviter chez les chats FIV/FeLV positifs, d’évaluer la nécessité de la vaccination (contre-indication des vaccins vivants) et d'évaluer le risque de toxoplasmose (chat chasseur). Elle est souvent difficile à utiliser chez le chat en raison de son amertume et des effets secondaires digestifs prépondérants (hypersalivation, anorexie, vomissement, diarrhées). La réalisation d’une courbe de poids est conseillée (amaigrissement possible au fil du traitement). Il faut éviter l’association avec la clindamycine (diminution d’efficacité de la ciclosporine). Un suivi biologique n’est pas nécessaire. Elle est intéressante chez le chat diabétique lors de prurit cervicofacial, de complexe granulome éosinophilique félin (CGE) en seconde intention, mais semble moins efficace lors d’ulcère labial ou d’alopécie auto-induite ;

- concernant les antifongiques, la dose thérapeutique de la griséofulvine est de 50-60 mg/kg/j idéalement en 2 prises, avec un repas. Il est important de ne pas associer l’itraconazole à la céfovécine (risque d’insuffisance hépatorénale) ;

- les antihistaminiques fonctionnent peu chez le chat (rôle mineur de l’histamine lors d’allergie dans cette espèce). C’est un médicament de prévention, en relais d’une cure de glucocorticoïdes. Attention au risque de rétention urinaire lors de l’utilisation de chlorphéniramine à plus de 2 mg/kg/j ;

- l’oclacitinib : bien que son utilisation soit rapportée (à double dose par rapport au chien), cette molécule est absolument déconseillée par le laboratoire fabricant et ne doit donc plus être utilisée dans cette espèce;

- la gabapentine est utile à titre diagnostique lors de suspicion de prurit « neurogène » (prurit cervicofacial) à la dose de 5-10 mg/kg 3 fois par jour. Son élimination est rapide, mais elle présente une bonne biodisponibilité orale (80 %). Diminuer à 2 fois/j en cas d’endormissement anormal ;

- Enfin, le palmytoylethénaolamide peut aider au traitement du CGE, en prévention des rechutes.

Relever le défi de l’observance

Mais le plus gros défi thérapeutique chez le chat peut être l’observance… En médecine du comportement, et en dermatologie, on a souvent l’occasion de traiter des maladies chroniques et la prise de médicaments est alors un point clef de la réussite thérapeutique, surtout en l’absence de formes injectables à longue action.

Le chat, proie et prédateur à la fois, est un animal qui se sensibilise vite. L’impulsivité des séquences de prédation peut ressortir en consultation ou lors de la prise du traitement. Il est important de demander au propriétaire s’il connaît les préférences alimentaires de son chat (thon, yaourt…) et de l’inciter dès son plus jeune âge à mettre en place un rituel solide qui fonctionnera toute la vie de l’animal pour anticiper la prise de médicament par voie orale.

Il faut se méfier des sections de comprimé amer ou de leur pulvérisation, voire de l’ouverture de la gélule. Si besoin, il est possible de demander à des pharmacies de reconditionner les comprimés avec des arômes spéciaux pour chat et également parfois sous forme liquide. Si le chat n’accepte pas du tout la prise orale, le recours au lance-pilule est possible. Idéalement, il convient de faire une démonstration de son utilisation en consultation auprès du propriétaire, ce qui permet aussi de vérifier la compliance du chat lors de cet acte (en sachant que cela sera peut-être plus difficile pour les propriétaires une fois l'animal retourné dans son environnement habituel).

Enfin, certains chats ne sont pas soignables, car « intouchables ». Pour eux, une prise en charge comportementale est indispensable, pour pouvoir ensuite traiter les affections dermatologiques. La facilité d’administration sera le premier critère de choix : les compléments alimentaires ne résoudront pas facilement des états psychologiques pathologiques, mais sont de bonnes options en cas de maladie débutante. Les phéromones sont tout à fait adaptées lors d’affection qui touche les marquages territoriaux du chat.

Les psychotropes à action rapide (gabapentine, prégabaline) sont utiles avant les visites pour limiter le risque de sensibilisation ou aider à la désensibilisation lors de séances d’entraînement médical. Ceux à action plus longue (clomipramine, fluoxétine, venlafaxine) permettent de gérer les affections comportementales qui sont cause ou conséquence d’une affection dermatologique. Ces molécules ne seront efficaces que si elles correspondent bien au traitement adéquat. Il est néanmoins possible d’y avoir recours pour évaluer dans un premier temps leur effet sur le comportement : en cas de réponse positive, il importe d’apporter un diagnostic précis pour affiner la prise en charge. Le risque majeur étant des rechutes, fréquentes.

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