Une faible estime de soi des étudiants vétérinaires - La Semaine Vétérinaire n° 2003 du 22/09/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2003 du 22/09/2023

Enquête étudiants vétérinaires

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Tanit Halfon

Le dernier focus de l’association Vétos-Entraide, tiré de l’enquête réalisée courant 2022 sur l’état de santé mentale des étudiants des quatre écoles nationales vétérinaires, s’intéresse à l’estime de soi académique. En baisse par rapport aux précédents résultats, elle apparaît comme un bon indicateur du niveau de bien-être des étudiants.

Les étudiants vétérinaires ont-ils une bonne estime d’eux-mêmes ? C’est la question explorée dans le nouveau focus de l’association Vétos-Entraides, tiré de l’enquête réalisée courant 2022 sur le mal-être des étudiants des quatre écoles nationales vétérinaires. Pour les deux auteurs, Marie Babot et Thierry Jourdan, le traitement de cette thématique était une évidence : « L'estime de soi académique et dans sa continuité l'estime de soi professionnelle sont des composantes de l'estime de soi au sens large. Elles contribuent à la légitimité de chacun dans sa fonction, à une meilleure efficacité et à un mieux-être au travail. L’estime de soi serait liée à la motivation, la performance, la satisfaction au travail, la stabilité émotive, la gestion efficace du stress et des conflits et enfin au bonheur. C'est pourquoi il nous semble important de l'étudier chez les élèves, d'identifier les leviers pour la développer et la stabiliser », expliquent-ils. Et d’ajouter : « Il convient pour le lecteur de prendre conscience qu'une estime de soi moyenne dans tous les domaines est moins opérationnelle qu'une plus haute estime de soi pour la réussite académique et le bien-être, ainsi que de bonnes relations avec les autres. Il ne s'agit pas de confondre une très bonne estime de soi avec le fait d'avoir la grosse tête : c'est une forte instabilité de l'estime de soi qui induit des réactions sociales indésirables. »

22 % des élèves se disent en dessous de la moyenne

Quels résultats ? Il apparaît que l’estime de soi académique est globalement faible : seuls 14 % des étudiants considèrent être au-dessus de la moyenne. 63,8 % estiment être dans la moyenne, et les 22,2 % restants en dessous. C’est nettement moins bien qu’en 2018 où il n’y avait que 9 % des étudiants qui pensaientêtre en dessous de la moyenne, mais a contrario 22 % au-dessus. Ces résultats sont à mettre en regard des nombreux verbatims recueillis au cours de l’enquête, révélant des sentiments de peur de ne pas être à la hauteur. Il n’y a pas de différences significatives suivant le sexe ni l’école. En revanche, la mauvaise estime de soi est plus susceptible de concerner les étudiants issus des concours B et C, par rapport à ceux issus de la voie A.

Évidemment, plusieurs liens statistiques ont été mis en évidence, dont certains avec des indicateurs de santé physique et mentale. « Nous avons étudié les liens statistiques entre l'estime de soi académique ainsi que son instabilité avec les éléments traitant du noyau de soi et des composantes du mal-être et du bien-être, mais aussi avec les autres variables étudiées dans ce questionnaire. L'objectif est d'une part de vérifier les liens entre l'estime de soi des étudiants et le bien-être étudiant et leur projection professionnelle et d'autre part d'identifier les variables sur lesquelles il est possible d'intervenir pour favoriser chez les étudiants une meilleure et plus stable estime de soi », précisent Marie Babot et Thierry Jourdan. Le bilan s’avère mitigé. Les étudiants qui se sentent en dessous de la moyenne, sont plus susceptibles de souffrir physiquement (très grosses fatigues, fort stress, troubles somatiques) et psychologiquement du travail à fournir. Ce sont aussi ceux qui sont plus à même de songer à quitter le cursus. Il y a aussi un lien très significatif entre le niveau académique estimé et la tristesse, le fait d’avoir des idées noires, le burn-out.Être pourvu d'une estime de soi académique instable va aussi dans le même sens, avec des étudiants plus à même de se sentir triste, avoir des idées noires et de se trouver moins intelligents.

Une vision appauvrie de l’avenir professionnelle

Comme l’expliquent Marie et Thierry Babot-Jourdan – étant donné que les variables relatives au noyau de soi et à une bonne santé mentale sont systématiquement associées à l'estime de soi – « en conséquence l'estime de soi moyenne des étudiants vétérinaires est un indicateur très fort de mauvaise santé mentale, et accomplir dans de bonnes conditions le parcours académique, puis professionnel est beaucoup moins évident. » Par ailleurs, « l'estime de soi est un mécanisme d'autoprotection du psychisme et permet de surmonter plus facilement les épreuves par des stratégies plus opérationnelles. Les élèves à moindre estime de soi académique trouvent leurs études moins épanouissantes et s'adaptent moins à l'enseignement et à ses modalités. Leurs capacités à encaisser le rythme de travail et à n'en pas ressentir des conséquences physiques ou psychiques sont diminuées. Les peurs sont augmentées y compris celle de devenir de "mauvais véto", et une bonne estime de soi est aussi reliée aux représentations du futur professionnel au travers des capacités de travail et des prétentions salariales. » Pour ce dernier point, très concrètement, les étudiants qui se considèrent en dessous de la moyenne, sont plus susceptibles d'attendre un salaire compris entre 1 500 et 2 000 euros nets par mois, et moins entre 2 000 et 2 500 euros. De manière générale, 70 % des répondants de l'enquête estiment pouvoir gagner à la sortie de l'école entre 1 500 et 2 500 euros nets par mois.

« Ne plus jamais parler de bon ou de mauvais vétérinaire »

« Avoir une meilleure estime académique de soi, c’est une meilleure réussite scolaire, une plus grande aptitude à faire face à la charge de travail, aux rotations cliniques, aux difficultés en stages ; une diminution de la peur de l’échec ; une hausse des initiatives et la prise de risque pour se lancer, pour innover ; une amélioration des rapports sociaux au sein des écoles, puis dans les premiers emplois », soutiennent Marie et Thierry Babot-Jourdan. Pour eux, « l'estime de soi académique est un excellent indicateur de suivi des étudiants vétérinaires et de leurs capacités à mobiliser leurs ressources. » Les écoles ont évidemment un rôle à jouer. «  Entretenir et développer une estime de soi individuelle et collective plus haute et plus stable des élèves, peut faire l'objet d'un programme tout au long du cursus. Les compétences psychosociales en font partie. Les relations interpersonnelles entre les directions et personnels et les étudiants peuvent être améliorées plus systématiquement de manière volontariste, et les ressources humaines des écoles ont besoin elles aussi de soutien et de considération. Valoriser ce qui va bien, motiver quand il existe des insuffisances, soutenir quand la marche est trop haute, ne plus jamais parler de bon ou de mauvais vétérinaire. » Ils recommandent aussi de lancer des campagnes d’information, portées par les étudiants, sur les « effets pervers des réseaux sociaux » : « Les comparaisons sociales diminuent les chances d'être heureux. L'émulation oui, la compétition non. » Les professionnels auraient aussi un rôle à jouer. « Un nouveau pacte social et académique vétérinaire est à construire. »

Pas de lien avec l'orientation professionnelle

À noter que l’analyse des données de l’enquête ne révèle pas de lien significatif entre le souhait de devenir vétérinaire non-praticien et son niveau académique ressenti. Néanmoins, les étudiants ayant une mauvaise estime de soi sont aussi ceux qui sont plus susceptibles d’avoir peur de devenir des mauvais vétérinaires.  

  • Pour aller plus loin : tous les focus des enquêtes sont mis en ligne sur le site de Vétos-Entraide : urlz.fr/nCmb
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