Création d'une clinique : intégrer l'écoconception - La Semaine Vétérinaire n° 2003 du 22/09/2023
La Semaine Vétérinaire n° 2003 du 22/09/2023

DOSSIER

Auteur(s) : Par Fabrice Jaffré

Il est généralement préférable, pour des raisons économiques et environnementales, de rénover sa clinique plutôt que d'en construire une sur un terrain nu. Quand ce n'est pas possible, il faut alors envisager de bâtir autrement, en diminuant, autant que faire se peut, l'impact environnemental de cette nouvelle réalisation. Ce sera l'occasion d'intégrer des mesures d'adaptation au changement climatique, notamment à l'élévation de la température.

L’une des clés de la réussite d'un projet de création ou de rénovation de clinique a toujours été de s'entourer d'interlocuteurs de qualité, garants de la faisabilité, du respect des délais et du budget. Dorénavant, doit s'ajouter la prise en compte du critère de l'impact environnemental, tant dans la phase de construction que dans celle d'utilisation.

Le maître d'œuvre, qu'il soit architecte, contractant général ou autre, a un rôle essentiel. Au-delà de l'évident respect des réglementations d'écoconception en vigueur – comme la RE2020 –, il devra posséder des compétences en la matière, ou au moins y être sensible et se montrer capable de dialoguer avec les bureaux d'études, les ingénieurs, les entrepreneurs, etc. En effet, cela peut vouloir dire, s'il n'est pas spécialiste du domaine, faire appel à des fournisseurs et des matériaux nouveaux, bref, sortir de sa zone de confort.

Bien évidemment, la composante économique est primordiale pour mener à bien le projet dans la durée, ou tout simplement pour obtenir le financement. Le vétérinaire sera donc parfois amené à faire des concessions ou à différer certains choses.

Pour une meilleure adhésion, il sera important d'intégrer l'ensemble de l'équipe le plus en amont possible. 

Anticiper l'emplacement et l'orientation

Pour penser un bâtiment de manière écoresponsable, il faut bien sûr prendre en compte son environnement et le climat local. L'orientation nord-sud est généralement privilégiée, afin de profiter au maximum de la lumière naturelle. On essaiera de diminuer l'emprise au sol, autrement dit le nombre de mètres carrés artificialisés, en favorisant les étages plutôt qu'un étalement.

Il est également intéressant d’estimer en amont, en sollicitant par exemple l'association VPB (Vétérinaires pour la biodiversité) qui orientera vers une personne spécialisée, les impacts du projet sur la biodiversité locale, pour les réduire au maximum et les compenser. Les toitures ou murs végétalisés peuvent par exemple devenir des relais entre les espaces verts en créant une zone de biodiversité. On tentera, dans la mesure du possible, de conserver les arbres présents qui, outre leur rôle de puits de carbone, fournissent de l’ombre, sont capables de refroidir l’air ambiant de 2 °C à 8 °C, font office de brise-vent, sont des nids à biodiversité et favorisent la trame verte.

Le maître d'œuvre devra aussi inclure dans la réflexion la « biodiversité grise », autrement dit l'impact sur la biodiversité des étapes en amont de la construction, comme l'extraction des matières premières et le choix des matériaux.

Choisir des matériaux écoresponsables

En France, le secteur du bâtiment représente plus de 25 % des émissions de gaz à effet de serre1. Dans une démarche d'écoconception, on s'appuiera sur des ressources biosourcées (paille, bois, chanvre) ou géosourcées (pierre, terre, chaux) disponibles sur le territoire. Des procédés modernes de fabrication rendent ces matériaux à la fois performants et compétitifs par rapport aux classiques, et contribuent à séquestrer durablement dans la structure du bâtiment le carbone issu de l'atmosphère.

Concernant les sols, le lino possède un faible impact carbone. On le choisira de bonne qualité afin de résister aux griffures des animaux. Le carrelage, très résistant dans le temps, représente un bon compromis coût/environnement pour une clinique vétérinaire, surtout s'il est écolabellisé, recyclé ou composite.

Les colles et les peintures biosourcées diminuent les émissions de composés organiques volatils (COV) dans les locaux de la clinique. « Comme ces peintures sont en général moins lessivables, nous avons prévu une remontée de carrelage d'1,2 m sur les murs », indique Claire Courraud (N06) (voir encadré).

Isoler efficacement

Parmi les critères de choix de l'isolant, on citera le prix, le bâti existant (dans le cadre d'une rénovation), l'isolation phonique attendue, notamment pour le chenil, et enfin bien sûr son impact environnemental. Ce dernier se mesure par l'énergie grise, qui tient compte de la fabrication, de l'utilisation et du recyclage en fin de vie de l'isolant choisi. Celle de la mousse de polyuréthane est ainsi vingt fois plus élevée que celle de la laine de chanvre ou de la ouate de cellulose soufflée. Les isolants naturels, outre le fait d'être plus respectueux de l'environnement, sont souvent plus économiques et permettent de réduire le taux d'humidité.

Les fenêtres sont cinq fois moins isolantes qu'un mur. Sur la face exposée au sud sera privilégié le facteur solaire2, en y ajoutant pour l'été des avancées de toit, des casquettes solaires ou des stores. Sur la face exposée au nord, on privilégiera le coefficient de transmission thermique3.

Optimiser le chauffage et la climatisation

Les solutions de chauffage écoresponsables ne manquent pas : pompe à chaleur – même si elle utilise un liquide frigorigène, puissant gaz à effet de serre –, poêle à bois et chaudière à granulés –malgré une forte émission de particules fines –, puits climatique (ou puits canadien), ou encore capteurs solaires thermiques. En ville, les réseaux de chaleur sont encore principalement alimentés par le gaz, mais leur part d'énergie renouvelable augmente régulièrement. Le choix, particulièrement complexe, se fera avec le thermicien en tenant compte de la zone géographique, des contraintes techniques, d'éventuelles autorisations nécessaires, de l'existence de subventions et de l'enveloppe budgétaire.

Effet collatéral d'une bonne isolation de la clinique, l'air ambiant est par défaut peu renouvelé. Or il doit l'être, pour éviter les condensations, les moisissures, l'accumulation de COV ou tout simplement les mauvaises odeurs dues aux animaux. Alors ventilation mécanique contrôlée (VMC) simple flux ou double flux ? La VMC double flux récupère les calories de l'air sortant, mais elle consomme davantage d'électricité. Le thermicien sera là encore de bon conseil.

Alain Audry (T80), praticien à Soulac-sur-mer (Gironde), a opté en 2008 pour un puits climatique, qui exploite la température quasi-constante du sol en profondeur (12 °C à 14 °C toute l'année) pour réchauffer ou rafraîchir la clinique. « En hiver, l'association puits canadien, capteurs solaires thermiques et ventilation double flux est très efficace », précise-t-il.

Comment lutter contre la chaleur intérieure en été ? La climatisation utilise des fluides frigorigènes, dont les fuites potentielles pendant le cycle de vie participent au réchauffement climatique. De plus elle est très énergivore. Si elle doit s'imposer, l'Agence de la transition écologique (ADEME) invite à une utilisation raisonnée, et rappelle que régler la climatisation à 26 °C plutôt qu'à 22 °C divise par deux la consommation d'électricité.

Les puits climatiques et certaines pompes à chaleur sont réversibles, et font donc office de climatisation l'été. Pierre-Yves Hugron (N94) apprécie la personnalisation par pièce : « En été, le thermostat est réglé à 25 °C, mais on a ouvert la possibilité de descendre à 22 °C, option souvent choisie par l'équipe en chirurgie. »

Un toit végétalisé, grâce à l'évapotranspiration réalisée par les plantes, permet de baisser la température de 2 °C à 5 °C à l'intérieur, en plus de la climatisation naturelle par les arbres et les haies à proximité. L’évacuation de la chaleur peut également s'effectuer par le haut, la nuit, grâce à des fenêtres de toit (avec ouverture et fermeture automatiques).

Enfin, le cool roofing, qui consiste à peindre le toit plat avec une peinture blanche réflective, annonce une baisse de 6 °C à 7 °C à l'intérieur des bâtiments en été.

Miser sur l'eau de pluie

La récupération de l'eau pluviale nécessite l'installation d'une cuve hors-sol ou enterrée. Cette eau ne peut être légalement utilisée que pour l'arrosage des espaces verts, le remplissage des chasses d'eau des W.-C., le lavage des sols ou de la voiture et, moyennant certaines conditions, l'alimentation du lave-linge. Claire Courraud a prévu une cuve de 3 m3 pour récupérer l'eau de pluie. « Elle nous servira à nettoyer le chenil ainsi qu'à arroser les espaces verts. En revanche, elle ne remplira pas les chasses d'eau des W.-C., puisqu'il y aura des toilettes sèches, pour l'équipe, mais également pour les clients, en accompagnant cette mesure de beaucoup de pédagogie. »

Économiser l'électricité

Difficile de parler de clinique écologique sans évoquer les panneaux solaires. Le coût d’installation d’un système d’une puissance de 6 kWcrevient, posé, à moins de 8 000 €, aide à l'investissement déduite. Outre l'utilisation directe en journée, l'électricité peut alimenter une batterie pendant les heures d'ensoleillement. Même si les panneaux ne sont pas installés dès la première année, il est intéressant de l'anticiper avec le maître d'œuvre. Cela permet de prendre en compte le surpoids qui sera généré sur le toit, de placer dès le début les attaches et le passage des câbles, ou encore de prévoir un système de collecte des eaux de ruissellement des panneaux.

Et l'éolien ? « Avec l'architecte, nous avons étudié la pose d'éoliennes de toit horizontales, mais cela s'est avéré peu efficace, puisque nous sommes en fond de vallée, et cher », résume Pierre-Yves Hugron (voir encadré).

Penser aussi à l'extérieur

Une première mesure est de privilégier les matériaux permettant l'infiltration d'eau pour les allées et le parking, comme du gravier ou des pavés filtrants. Par rapport au bitume, cela favorise l'infiltration d'eau, et diminue également la température au sol en cas de grosse chaleur. Difficile malgré tout d'éviter le ruissellement en cas de forte pluie. Claire Courraud a anticipé ce cas de figure : « Nous allons mettre en place une noue, sorte de fossé végétalisé qui va absorber les pics de ruissellement. » L'eau s'infiltrera ensuite progressivement dans le sol, plutôt que de rejoindre le réseau d'eaux pluviales.

Concernant l’éclairage extérieur de la clinique, on pourra paramétrer une extinction automatique des éclairages la nuit, hors période de garde, afin de préserver la biodiversité nocturne.

Samuel Gannac (T11)

Vétérinaire à Lourdes (Hautes-Pyrénées)

« Trouver des interlocuteurs compétents est compliqué »

Notre nouvelle clinique verra le jour en 2024. Nous avions en tête dès le début de partir sur un bâtiment écoresponsable. Nous avons été confrontés à un manque de connaissances spécifiques, que ce soit sur les plans techniques, réglementaires, assurantiels, et à la difficulté de trouver des personnes de bon conseil. J'y ajoute le manque de temps à allouer en menant de front le travail quotidien. Mais nous voulons être fiers du projet final, à la fois du bâtiment, de son utilisation et de l'aménagement du parking et des espaces verts.

Claire Courraud (N06)

Vétérinaire en Loire-Atlantique

« Le thermicien fait partie de l’équipe de construction»

Les travaux pour la nouvelle clinique vont démarrer début 2024. J'ai fait appel à un contractant général, qui est mon seul interlocuteur et gère le projet immobilier de A à Z, en tenant compte de mes exigences et de mes préférences. Je suis moteur dans la volonté de réduire l'impact environnemental de la clinique, que ce soit concernant la construction ou l'utilisation future, et je profite de mes connaissances acquises lors de la rénovation de ma maison. Mais j'ai en face de moi une personne à l'écoute et ouverte sur le sujet, qui se charge de vérifier avec le thermicien la faisabilité technique et économique, dans le respect des normes.

Pierre-Yves Hugron (N94)

Vétérinaire à Domancy (Haute-Savoie)

« Il importait pour nous de faire notre part »

La clinique a été construite en 2017. J'avais choisi un architecte connu pour son appétence environnementale. Il a fallu dépenser des dizaines de milliers d'euros dans les devis de l'architecte, de l'ingénieur en thermodynamie et des bureaux d'étude, avant même que le chantier ne commence. Mais avec six années de recul, je ne regrette rien. Ici, en altitude, nous constatons encore plus rapidement les impacts du changement climatique, comme les glaciers qui fondent, le permafrost qui dégèle. Il était important pour nous de faire notre part. Nous avons abandonné avec joie notre passoire thermique avec chaudière au fuel pour un ensemble ossature en bois, pompe à chaleur réversible et VMC double flux. Moins impactant pour la planète, il nous permet également des économies d'énergie tout en offrant de bonnes conditions de travail à l'équipe, en été comme en hiver.

Et la rentabilité ?

Une construction écologique est en moyenne de 10 % à 20 % plus onéreuse qu’une construction classique. Cette différence peut être réduite en sollicitant des aides financières. On questionnera à ce sujet le maître d'œuvre ou les collectivités locales. Les économies d'énergie réalisées à l'usage diminueront bien sûr le coût global, en sus de changements de comportements visant à davantage de sobriété.

Le choix d'écoconception aura tout à gagner à être valorisé auprès des clients, des futurs collaborateurs, des différents partenaires. C'est aussi un investissement sur l'avenir, plus sain pour la planète, mais aussi pour l'équipe, les clients et les animaux grâce aux matériaux biosourcés. Une façon de donner encore un peu plus de sens à son métier.

  • 1. urlz.fr/nCcd
  • 2. Le facteur solaire est le pourcentage de rayonnement solaire qui passe à travers la fenêtre.
  • 3. Le coefficient de transmission thermique désigne la déperdition de chaleur intérieure vers l'extérieur.
  • 4. Le watt-crête, ou Wc, correspond à l’unité de mesure utilisée pour mesurer la puissance maximale qu’un panneau solaire est capable de fournir dans des conditions optimales.
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