Vaccination, entre nécessité et défis - La Semaine Vétérinaire n° 1997 du 07/07/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1997 du 07/07/2023

Conférence

DOSSIER

Auteur(s) : Michaella Igoho-Moradel

« Vaccination, immunité : l’approche Une Seule Santé » était le thème de la rencontre du deuxième cycle annuel de conférences « Une Seule santé » organisé par les rédactions de 1Health (dont fait partie La Semaine Vétérinaire) et de L'Obs le 15 juin dernier à l’Hôtel de ville de Lyon. L’occasion d’aborder les atouts de la vaccination et les défis auxquels elle fait face et plus largement la question de l’immunité dans une approche globale.

Alors que l’Hexagone traverse l’une des épizooties d’influenza aviaire (IAHP) les plus dévastatrices de son histoire, et que les autorités sanitaires optent pour une stratégie vaccinale en vue de la contrer, s’est tenue en juin une nouvelle conférence du cycle « Une Seule santé » afin de parler de la vaccination. Elle s’est déroulée à Lyon, un terreau fertile à l’innovation et à la recherche. La métropole a accueilli la première école vétérinaire au monde et son activité industrielle est particulièrement dynamique en matière de vaccins. Le sujet est d’autant plus d’actualité dans un contexte de défiance vis-à-vis de ces derniers. Une action concertée des professionnels de la santé humaine, de la santé animale et de l’environnement est ainsi pertinente. « La santé globale est une approche de plus en plus couramment invoquée mais qu’il nous faut encore mieux traduire dans les faits. Nous devons identifier les interdépendances, sans se leurrer sur la portée de nos actes et favoriser le dialogue des savoirs, promouvoir l’interdisciplinarité, changer de paradigme… Je plaide pour le décloisonnement des visions et des logiques d’actions », a lancé lors de son discours d’ouverture Grégory Doucet, maire de Lyon, avant de regretter que l’hyperspécialisation ait conduit à l’oubli de l’interdisciplinarité. « Souvent la coopération est la meilleure solution. La médecine humaine, la médecine vétérinaire, l’épidémiologie, l’écologie, la sociologie, la pharmacie, l’industrie du médicament s’enrichissent mutuellement, c’est un progrès. Je suis convaincu que nous avons besoin d’une approche systémique de la santé. » Pourtant, en matière de vaccination et d’immunité, l’approche globale n’est plus un concept pour de nombreux acteurs de terrain. Tout l’enjeu aujourd’hui, est d’informer et de sensibiliser les professionnels et surtout le grand public. 

S’inspirer des succès du passé

Une première table ronde, animée par Marine Neveux, directrice des rédactions et rédactrice en chef de La Semaine Vétérinaire, a permis de rappeler que dans le domaine de la vaccination, une approche plus concertée est possible : partenariats public-privé, collaborations entre les acteurs de la santé humaine et de la santé animale, institut One Health, formations transdisciplinaires… C’est ainsi tout un écosystème d’excellence qui est dédié à la santé et aux maladies infectieuses, comme en témoignent plusieurs exemples en région Rhône-Alpes. Notamment le premier pôle de compétitivité Lyonbiopôle, dont les activités portent sur la lutte contre les maladies infectieuses humaines et animales, et les cancers. « Nous sommes l’une des régions qui compte le plus de PME développant des approches innovantes dans le domaine de la vaccinologie. Il s’agit d’un écosystème bien armé qui s’empare des sujets de vaccinologie humaine et animale », se réjouit Natalia Bomchil, directrice de l’innovation de Lyonbiopôle. Pour les acteurs de la santé animale tels que les vétérinaires, l’approche « Une Seule santé » n’est pas non plus une notion récente, comme l’a rappelé Mireille Bossy, directrice générale de VetAgro Sup. Cette profession compte en effet parmi ses illustres membres Pierre-Victor Galtier, connu pour ses travaux sur la rage et précurseur de la vaccination antirabique. « Il va falloir parler "Une seule santé" en pratique et tirer les leçons de la réussite d’un vaccin, comme celui de la rage. » L’école vétérinaire de Lyon montre la voie puisque ce prisme a été intégré dans sa feuille route en 2016 et facilite de nombreuses collaborations entre acteurs de la santé humaine et de la santé animale.

La vaccination, un super outil

La vaccination présente plusieurs avantages, comme la réduction du recours aux antibiotiques (la prévention est d’ailleurs l’un des piliers des plans Ecoantibio lancés en médecine vétérinaire et, sans aucun doute, l’une des raisons de leur succès) ou la préservation de la biodiversité. Elle constitue aussi un outil efficace pour faire face à la recrudescence de certaines maladies telles que les infections invasives à méningocoques (responsables des méningites), ou à l’augmentation des arboviroses. « Le respect des mesures barrières au début de la crise sanitaire de Covid-19 explique qu’en 2021 il n’y avait pratiquement pas de cas de méningite. Ces bactéries ont moins circulé et notre immunité a baissé », explique Anne-Sophie Ronnaux-Baron, responsable du Pôle régional de veille sanitaire à l’ARS Auvergne Rhône-Alpes et porte-parole du collectif Immuniser Lyon. Les autorités lancent actuellement un cri d’alarme face à la montée des cas de méningites et appellent les citoyens à se faire vacciner. Car s’il existe des obligations vaccinales contre les méningocoques du groupe C, la vaccination est en revanche recommandée pour les méningocoques du groupe B. La couverture vaccinale pour ce dernier groupe reste faible, ce qui explique en partie la recrudescence de cette maladie. En santé animale, c’est la multiplication des foyers d’influenza aviaire hautement pathogène (à ne pas confondre avec la grippe aviaire, dont le virus se transmet des oiseaux à l’être humain, ce qui n’est actuellement pas le cas en France) qui mobilise les autorités sanitaires. « Au niveau mondial, cela concerne de plus en plus de pays, de tous les continents. Des abattages massifs ont eu lieu en France. Le Japon a abattu 10 millions de volailles. C’est un fléau mondial. Pour ce type de maladie contagieuse, la logique veut qu’on la gère par des mesures de biosécurité. Or nous voyons que cette stratégie a atteint ses limites. Nous nous interrogerons sur le bien-fondé des abattages, qui posent des questions sur la durabilité des modes de production. […] La vaccination va avoir un intérêt en diminuant la charge virale et donc en limitant l’exposition de l’être humain et ainsi le risque de mutations », expose Emmanuelle Soubeyran, directrice générale adjointe de l’Alimentation (ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire), déléguée de la France à l’Organisation mondiale de la santé animale (Omsa), avant de souligner que la vaccination n’est pas une baguette magique. « Nous avons bien vu au moment de la crise sanitaire de Covid-19 que la vaccination a amélioré les choses mais n’a pas empêché que le virus circule, c’est un super outil mais un outil complémentaire. »

Relever le défi de l’innovation vaccinale

Si la vaccination a fait ses preuves, elle fait aussi face à de nombreux défis, dont celui de l’innovation. À quoi ressemblera le vaccin de demain ? Pour Natalia Bomchil, cet aspect représente un moteur de progrès. « Nous avons souvent entendu dire que les vaccins les plus faciles à élaborer existent déjà et qu’aujourd’hui, les plus difficiles sont ceux contre les pathogènes encore inconnus. Nous devons trouver des solutions, de nouvelles manières de présenter les vaccins aux systèmes immunitaires, les adapter à chaque espèce, aux catégories de population. Il faut une approche personnalisée. » Autre obstacle à la vaccination, la défiance de la population, qui représente aujourd’hui l’un des principaux défis des professionnels de santé. Entre craintes et croyances, le collectif Immuniser Lyon, une initiative pionnière en France, tente de tordre le cou aux idées reçues. « Il s’agit d’une initiative locale née en 2015 avec plus de 35 partenaires public/privé. Elle vise deux objectifs principaux : faciliter l’accès à l’information sur la vaccination et promouvoir la vaccination à tous les âges de la vie. Nous avons mis en place un certain nombre d’actions de communication, dont un courrier pour promouvoir la vaccination auprès des seniors contre les maladies à prévention vaccinale (zona, coqueluche…) », indique Anne-Sophie Ronnaux-Baron. Le collectif se mobilise aussi pour étendre la couverture vaccinale contre les papillomavirus humains (HPV), encore à l’origine de plus de 1 000 décès par an. Les HPV sont, entre autres, responsables du cancer du col de l’utérus. Les autorités sanitaires recommandent la vaccination des filles mais aussi des garçons dès l’âge de 11 ans. « En février dernier, le président de la République a dit vouloir lancer une grande campagne de vaccination pour tous les élèves de cinquième, le collectif Immuniser Lyon va soutenir cette initiative au niveau de toute la région. C’est important car les couvertures vaccinales sont faibles par rapport à d’autres pays. »

Une approche globale de l’immunité

Les participants à une seconde table ronde, animée par Bérénice Rocfort-Giovanni, journaliste à L’Obs, ont élargi cette approche globale en matière d’immunité à la question environnementale. Une problématique abordée dans une discipline encore récente, l’éco-immunologie au carrefour de l’écologie, de la parasitologie, de l’épidémiologie, de la biologie évolutive. L’environnement a-t-il des effets sur les mécanismes d’immunité ? « Les pressions anthropiques (agriculture, élevage…), sources de pollution physique ou chimique, peuvent dégrader les milieux naturels habités par les espèces. La pollution sonore ou lumineuse va avoir un impact sur la physiologie de ces dernières, et notamment sur leur immunité. Cet aspect est crucial pour les espèces en milieu naturel, car elles sont soumises à des agents pathogènes de façon constante. Ce que l’on trouve chez les animaux peut aussi affecter l’être humain. La pression immunitaire concerne toutes les espèces », explique Louise Cheynel, post-doctorante à l’université Lyon 1 qui s’intéresse à l’éco-immunité. De son côté, Bruno Lina, virologue au Centre international de recherche en infectiologie de Lyon, chef de service aux Hospices civils de Lyon, indique qu’il y a encore peu de connaissances sur l’impact de l’environnement sur l’immunité. « Nous savons que la pollution atmosphérique augmente le risque d’infections des voies aériennes supérieures. Il y a aussi une recrudescence des phénomènes allergiques, due à une hyperpollinisation. Mais nous avons des hypothèses, pas encore de certitudes. […] La surveillance est importante mais cela ne va pas forcément empêcher l’émergence de nouvelles maladies. La nature est résiliente et la restauration des écosystèmes dégradés fait que l’on peut éloigner un risque. Il y a aussi le réchauffement climatique, qui engendre une augmentation du risque, avec la circulation de moustiques vecteurs d’arboviroses. Il faut lutter contre ces vecteurs et ne pas leur donner la possibilité d’être présents dans nos environnements. » De son côté, Judith Mueller, directrice adjointe du Réseau doctoral en santé publique et professeure en épidémiologie à l’École des hautes études en santé publique, affiliée à l’Institut Pasteur, sensibilise le public au concept d’exposome. « Ce qui se passe chez les grenouilles peut avoir un impact sur notre santé humaine. Il faut accepter que l’être humain, les animaux et les plantes sont liés. Si nous voulons vraiment nous attaquer aux causes, il faut regarder nos comportements individuels et sociétaux. Par exemple, les gens qui travaillent dans les élevages de porcs sont plus porteurs de bactéries multirésistantes. Doit-on développer des vaccins ? Faire des dépistages systémiques ou encore les isoler ? » Un constat partagé par Louise Cheynel, qui rappelle que la déforestation fait sortir des espèces de leur espace naturel et les rapproche des populations humaines. « Il faut penser à toutes nos activités. Si on veut éviter les contaminations, il faut laisser à ces espèces leur espace. »

« Déployer des approches compréhensives pour appréhender le rôle des fake news »

Marie Préau

Professeure de psychologie sociale de la santé et directrice adjointe (université Lumière Lyon 2)

Les taux de vaccination sont toujours bien trop faibles. Une multitude de raisons l’explique, on ne peut considérer toutes les personnes « anti-vax » de façon homogène. Il y a des croyances, des représentations à leurs yeux qui font sens et les mènent à ne pas se faire vacciner. Dans un contexte qui a beaucoup évolué, notamment avec les réseaux sociaux, il est nécessaire de déployer des approches compréhensives pour appréhender le rôle des fake news. Si le terme de vaccination est intégré dans une approche plus globale, nous allons pouvoir bousculer un certain nombre de croyances ou de représentations. Le « One health », c’est changer la manière d’envisager les choses, de construire la recherche, c’est travailler de façon transdisciplinaire. Cela fait partie des stratégies que nous allons devoir mettre en œuvre. Il va falloir trouver des outils pour contrer ces peurs et croyances. Par exemple, augmenter le niveau de littératie [aptitude à comprendre et utiliser l’information écrite dans la vie quotidienne, ndlr], c’est donner aux gens des outils pour aller sur les sites internet sérieux et déployer un regard critique sur ces fausses informations. La participation citoyenne à la rechercheest un autre levier. Intégrer la population dans cette stratégie en la consultant va l’amener à être mieux informée. Elle peut en outre révéler aux chercheurs des éléments qu’ils n’ont pas identifiés. Par cette pratique démocratique, on participe à la lutte contre la propagation des fake news sur les réseaux sociaux.

La prévention, la meilleure stratégie

Bruno Lina insiste sur l’importance de la prévention pour maîtriser les épidémies. « Quand on a une bouffée épidémiologique, seuls les immunisés peuvent lutter contre l’infection et cette immunité peut durer longtemps. Elle peut être acquise soit parce qu’on s’est fait infecter, soit parce qu’on reçoit un vaccin. Concernant la Covid-19, la plupart des pays ont opté pour une politique d’immunisation, contrairement à la Chine dont la stratégie vise à empêcher le virus de circuler. Or sans une immunisation collective, on s’expose à une épidémie massive. Les modélisations prévoient 65 millions de cas de Covid-19 en Chine dans les prochaines semaines. Quand on veut sortir d’un risque d’émergence, il faut immuniser la population. […] Nous travaillons sur le microbiote médicament, avec la prise de gélules de microbiote pour remettre le système immunitaire en équilibre. C’est important d’avoir un mode de vie sain , mais tant que l’on n’a pas un schéma vaccinal complet, qui protège contre l’ensemble du risque infectieux, cela ne suffira pas. Il y a des cas de polio à New York car ces personnes ne sont pas vaccinées ! »

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