Réduire l’empreinte carbone de la filière santé animale, c’est possible ! - La Semaine Vétérinaire n° 1994 du 16/06/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1994 du 16/06/2023

Conférence

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Michaella Igoho-Moradel

La décarbonisation, ou décarbonation, et la réduction de l’impact environnemental du secteur de la santé animale étaient au cœur des débats de la conférence annuelle du Syndicat de l’industrie du médicament et réactif vétérinaires qui s’est tenue le 6 juin dernier à Paris. Un thème d’actualité alors que le réchauffement climatique est devenu une préoccupation majeure pour l’opinion publique.

Décarboner et réduire son empreinte environnementale, tels sont les enjeux qui peuvent redéfinir l’avenir du secteur industriel de la santé animale. Le Syndicat de l’industrie du médicament et réactif vétérinaires (SIMV) a choisi de faire de cette problématique le thème de sa traditionnelle conférence annuelle : comment décarboner, les leviers à mobiliser pour contribuer à diminuer l’impact environnemental de la santé animale, la décarbonisation de l’élevage, de la santé globale, ou encore les changements de modes de vie. Tour à tour, les intervenants ont expliqué que des solutions existent. Le vétérinaire, acteur de la durabilité des exploitations bovines, n’est pas en reste et a un rôle à jouer dans ces bouleversements.

L’élevage fait partie du problème et de la solution

Le constat est unanime. L’agriculture et l'élevage sont des secteurs émetteurs de gaz à effet de serre (GES), de même que l'industrie, y compris celle de la santé animale. Les taux d'émissions dépendent des secteurs de production. Selon Claire Rogel-Gaillard, directrice scientifique adjointe agriculture à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), il est urgent d’accélérer la décarbonisation. En France, le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4) et l'oxyde nitreux (N2O), gaz générés par les activités humaines, représentent 97 % des émissions de GES. « On note une contribution majeure de l’élevage bovin et moindre des élevages porcins et des volailles. » Si l’élevage fait partie du problème, il constitue également une solution. Atteindre une neutralité carbone vers 2050 passe par un équilibre entre la production de protéines d'origine animale et végétale. Pour la représentante de l’Inrae, il est nécessaire d’aller vers des pratiques durables et agroécologiques en préservant les ressources et la biodiversité. La décarbonisation s'opère aussi par l'innovation en agriculture avec une meilleure connaissance du microbiome, entre autres leviers d’atténuation des émissions des GES. Concernant le CO2, le stockage de carbone dans les sols est une piste d’action. Ce qui implique le ralentissement du retournement des prairies, le drainage des zones humides en favorisant l’agroforesterie et, dans les sols de grande culture, l’adoption de pratiques agroécologiques. « La décarbonation des intrants et de la production d’énergie utilisés sur l’exploitation, qui contribue à la production d’énergie renouvelable. »

Des leviers pour accélérer la transition bas carbone

Pour le protoxyde d’azote, la diminution de l’apport d’azote aux cultures est à privilégier, de même que la réduction des apports protéiques dans les rations animales (pour éviter les excédents) en développant le recours aux protéines végétales et aux légumineuses. Pour baisser les émissions de méthane, l’amélioration de la gestion des effluents d’élevage est un levier à envisager tout comme l’optimisation de la conduite des troupeaux (limiter la fermentation entérique, opter pour des stratégies nutritionnelles favorisant des apports en graines de lin ou en algues rouges pour réduire l’émission de méthane par vache). « Dans les années qui viennent, il est possible de baisser de 10 % la production de méthane par l’amélioration génétique, la réduction du nombre d’animaux non productifs et de l’écart entre les vêlages », poursuit Claire Rogel-Gaillard. Des actions partagées par Olivier Crenn, praticien rural dans le sud de la Mayenne et membre de la commission vaches laitières de la Société nationale des groupements techniques vétérinaires. Pour lui, la durabilité des exploitations bovines fait partie intégrante du quotidien d’un vétérinaire praticien, et l’empreinte carbone de l’activité vétérinaire doit également être abordée. « Au Royaume-Uni, un vétérinaire en exploitation laitière est plus au moins responsable de l’émission de 24 000 tonnes de CO2 par an. Pour les productions bovines viande, on est plus près de 30 000 tonnes. Un vétérinaire qui s’occupe de volailles est proche de 100 000 tonnes (1 000 tonnes pour un vétérinaire canin, 524 tonnes pour praticien équin). L’empreinte carbone dépend du secteur d’activité du vétérinaire. »

Le vétérinaire, un acteur incontournable

Pour agir, Olivier Crenn vise l’efficience et la prévention qui restent deux maîtres mots de sa pratique. « Une étude pilotée par le Royaume-Uni montre qu’il est possible de diminuer l’impact carbone dans les élevages en réduisant la bovine viral diarrhea (BVD), voire en la supprimant. En effet, 10 % des troupeaux attaqués par la BVD produisent deux fois plus de CO2 par équivalent de lait que ceux qui ne l’ont pas. En améliorant la reproduction, le niveau équivalent de CO2 va passer de 30 % à 15 %. » Autre exemple, le taux de mortalité des veaux, une problématique bien connue dans les zones laitières, doit être intégré dans les bilans carbone des élevages. Olivier Crenn préconise de travailler avec les éleveurs sur ce sujet en mettant en place un management global de troupeaux avec le suivi de la reproduction, de la nutrition, de la vaccination… « En améliorant les performances de reproduction (un meilleur monitoring pour mieux repérer les chaleurs et suivre les croissances), on réduit les empreintes carbone. Il est nécessaire de limiter les périodes improductives, bien élever les futures génisses et les inséminer plus tôt. En faisant passer le premier vêlage de 36 à 24 mois, on gagne 9 % de CH4 par kilo de lait. [] Le transfert d’embryon va permettre de générer des animaux plus rapidement que lors d’une reproduction classique. Le croisement (croiser les vaches laitières avec des races à viande) va permettre de limiter le nombre de génisses de renouvellement. » La contribution des vétérinaires est attendue pour améliorer la longévité des animaux. Pour Olivier Crenn, toute stratégie doit être au service du bien-être animal et de l’éleveur.

Une approche One Health nécessaire

De son côté, Marie Kernec, collaboratrice du Shift Project1 santé et consultante en gestion de la santé et santé durable, a démontré qu’une approche One Health est indispensable pour relever le défi bas carbone. Les problématiques sont multiples pour l'industrie. Dans ce secteur, les émissions de GES concernent la chaîne de production, les matières premières et l’énergie nécessaire pour la fabrication des produits de santé, avant le transport et le conditionnement. Dans le secteur de la santé animale, des réflexions sont en cours. Elle constate qu’un certain nombre de bilans carbone ont été réalisés par l’industrie, mais leur périmètre n’est pas toujours très déterminé. Peu d’entreprises, tant dans le secteur de la santé humaine que dans celui de la santé animale, prennent en compte le scope 3 dans la réalisation de leur bilan carbone. L’industrie de la santé humaine a beaucoup travaillé sur les scopes 1 et 2, le scope 3 doit être amélioré2. « Une transposition à la santé animale [des mesures prises dans le secteur de la santé humaine, NDLRest assez simple. La chaîne de production des médicaments en santé animale suit des logiques similaires à la santé humaine », constate-t-elle. Des réflexions sont à mener sur le transport des matières premières et la distribution des médicaments vétérinaires. « On doit connaître l’impact environnemental des produits, optimiser les fréquences de distribution, décarboner la chaîne de distribution, relocaliser une partie de la production des produits de santé. En santé humaine, une première liste de relocalisations est attendue en juin 2023 pour près de 200 médicaments considérés comme essentiels. Il y a un enjeu de souveraineté sanitaire. » Autres leviers à mobiliser, la lutte contre le gaspillage de médicaments non utilisés ou périmés, la réduction des usages uniques et l’écoconception des produits. Marie Kernec recommande d’encourager le réutilisable lorsque cela est possible. « On peut faire mieux sur la gestion des flux et la consommation des usages uniques des kits chirurgicaux. »

La première façon de réduire l’impact carbone est d’avoir des animaux en bonne santé

Jean-Louis Hunault

président du Syndicat de l’industrie du médicament et réactif vétérinaires

« Cet engagement de l’industrie est récent. Il s’agit donc d’une histoire qui commence. Nous travaillons avec les associations de vétérinaires sur certains sujets et avons la chance d’avoir une richesse d’organisations vétérinaires qui travaillent sur la formation et peuvent progresser avec nous dans cette voie. Aujourd’hui, nous le faisons en temps de guerre avec la grippe aviaire. Nous voyons bien que la première façon de réduire l’impact carbone est d’avoir des animaux en bonne santé. Nous pouvons arriver à stopper l’abattage de millions d’animaux et se préserver des zoonoses. Pour cela, il faut compter sur le diagnostic et la vaccination en particulier. »

  • 1. Le Shift Project est un think tank qui œuvre en faveur d’une économie libérée de la contrainte carbone. Association loi 1901 d’intérêt général, son rôle consiste à éclairer et à influencer le débat sur la transition énergétique
  • 2. Le scope 1 concerne le calcul des émissions directes de gaz à effet de serre émises par une entreprise (chauffage des locaux, émissions des véhicules détenus par l'entreprise…). Le scope 2 s’intéresse aux émissions indirectes liées aux consommations énergétiques. Le scope 3 désigne les autres émissions indirectes liées à l’activité d’une entreprise aussi bien amont (approvisionnements, intrants…) qu’en aval (utilisation des produits…).
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