Productivité du système alimentaire, biodiversité et santé : des liaisons dangereuses - La Semaine Vétérinaire n° 1994 du 16/06/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1994 du 16/06/2023

Élevage écoresponsable

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Clothilde Barde

Lors de la session du 25 mai 2023 des journées nationales des groupements techniques vétérinaires sur les solutions à adopter pour rendre les élevages plus écoresponsables, la vétérinaire Hélène Soubelet, directrice générale de la Fondation pour la recherche en biodiversité, a dressé un état des lieux de l’impact du système agricole productiviste actuel sur l’alimentation, la santé et la biodiversité.

« À trop vouloir améliorer l’efficacité du système agroalimentaire, on a abouti à une situation paradoxale : depuis 2010, malgré une meilleure productivité agricole, qui a par ailleurs permis un accroissement démographique humain sans précédent, la sous-nutrition a peu à peu recommencé à augmenter dans le monde », a indiqué Hélène Soubelet, en introduction de son intervention lors des journées nationales des groupements techniques vétérinaires portant sur la responsabilité écologique de l’élevage.

Productivité agricole et santé humaine

Ainsi, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organization [FAO]), actuellement plus de 800 millions de personnes à travers le monde sont sous-nutris. Au-delà de ce constat, l’autre grande conséquence de l’augmentation de la productivité agricole est qu’« avec de tels systèmes alimentaires, la qualité nutritionnelle de l’alimentation des populations a globalement diminué dans le monde ». En effet, comme l’a précisé Hélène Soubelet, les choix de consommation s’orientent souvent vers des produits à bas prix, trop riches en énergie et pauvres en nutriments1. De plus, depuis les années soixante, la population mondiale a augmenté de 142 %, les rendements céréaliers moyens de 193 %, la production de calories de 217 % alors que la superficie des terres arables n’a augmenté que de 10 %1. L’agriculture a donc gagné en efficacité mais, au cours de la même période, l’indice des prix des aliments a baissé, ce qui a conduit à un gaspillage alimentaire et à un accroissement de l’obésité et des maladies métaboliques. En conséquence, en 2017 par exemple, 22 % de la mortalité des adultes dans le monde était imputable à la mauvaise qualité de l’alimentation (11 millions de morts)1.

Des répercussions sur les services écosystémiques

Pour atteindre une forte productivité agricole, l’homme a réduit la diversité des espèces cultivées (races et variétés domestiques notamment) et les paysages ont été « homogénéisés ». Or, comme l’a expliqué la conférencière, la capacité des écosystèmes à rendre des services écosystémiques (bénéfices que l’homme retire de la nature) dépend notamment de leur biodiversité. La forte productivité agricole actuelle conduit donc à une perte de services écosystémiques : « Pour sa consommation alimentaire, l’homme occupe depuis cent mille ans l’espace de façon disproportionnée par rapport à son espèce, ce qui a déjà conduit à une perte de 50 % de la biomasse mondiale. » Ce phénomène s’explique par les cinq grandes pressions que les activités humaines exercent sur la biosphère : changement d’usage des terres, prélèvement des ressources en biomasse et en eau, changement climatique, pollution et multiplication des espèces exotiques envahissantes2. Selon Hélène Soubelet, l’agriculture, qui occupe près de 40 % de la surface terrestre mondiale (dont 33 % ont déjà été modifiés de façon plus ou moins irréversible par la déforestation, le retournement des prairies et l’intensification des cultures), a des impacts massifs sur tous les écosystèmes, même les espaces protégés. L’étude d’Hallemann et al.3 illustre parfaitement ce phénomène car les résultats montrent que l’agriculture intensive adjacente a joué un rôle majeur dans la disparition de plus de 75 % de la biomasse des insectes dans les aires protégées allemandes.

Des conséquences économiques à la forte productivité agricole

D’un point de vue économique, « l’erreur originelle, selon la conférencière, est de considérer lors de calculs économiques que les ressources naturelles sont illimitées, gratuites et que seule leur appropriation par les humains a une valeur ». En suivant cette logique, les hommes ont exploité de façon intensive le vivant, et l’empreinte écologique de chaque être humain a progressivement augmenté au cours du temps (+ 190 % de 1970 à 2020 versus + 100 % de hausse de population). Or, « les dommages financiers de l’activité agricole humaine sur l’ensemble de la biosphère sont très importants », a indiqué Hélène Soubelet. Ainsi, même si aujourd’hui, pour l’ensemble de la biosphère, la valeur des services écosystémiques est estimée entre 125 000 et 145 000 milliards de dollars par an, la perte de services écosystémiques due au changement d’utilisation des terres a été estimée de 1997 à 2011 passant de 4,3 à 20,2 milliards de dollars par an4. Toutefois, comme toutes les pratiques agricoles n’ont pas la même empreinte, il est intéressant d’étudier les systèmes à privilégier. À cet égard, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services [IPBES]) propose d’évaluer l’impact des différents modèles agricole sur la biodiversité en mesurant les effets des cinq pressions principales qu’ils exercent2, puis de mettre en place un plan d’action pour les diminuer progressivement.

Des pistes pour une démarche plus écoresponsable

Parmi les solutions envisagées, le changement des régimes alimentaires des populations des pays riches vers des aliments plus sains et moins de protéines animales est évoqué. Selon Doelman et al.5, ces régimes pourraient contribuer à améliorer d’ici à 2050 la préservation de la biodiversité terrestre de 4 à 8 %, à réduire les émissions de gaz à effet de serre de 45 à 58 %, à réduire les prélèvements d’eau d’irrigation de 3 à 24 % et à réduire les surplus d’azote de 23 à 35 %. Une seconde mesure d’urgence à mettre en place est de passer à « une agriculture à taille humaine, en retrouvant un fonctionnement plus proche de celui des écosystèmes naturels pour bénéficier d’externalités positives (vers de terre, pollinisateurs, champignon mycorhizien…) », a ajouté Hélène Soubelet. En effet, selon les résultats d’une étude menée en 2021, la hausse de la biodiversité permise par ces pratiques agroécologiques augmente la résilience des systèmes alimentaires aux aléas climatiques, mais aussi la production agricole, la biodiversité sauvage associée, ainsi que plusieurs services écosystémiques de soutien et de régulation dont la qualité de l’eau, la lutte contre les ravageurs et les maladies et la qualité des sols6. Dans cette étude, l’agroforesterie est particulièrement efficace pour fournir ces multiples services. Enfin, comme l’a mentionné la conférencière, « il serait intéressant de transformer l’économie pour financer les mesures permettant de réduire les pressions sur la biodiversité (réduire ou restaurer les espaces perdus, rémunération de la préservation des services écosystémiques…) car, actuellement, malheureusement, les secteurs privés investissent dans la production mais pas pour la préservation ».

Il est essentiel d’agir !

« La dégradation des services écosystémiques est donc un problème majeur car ses impacts sont et seront de plus en plus importants », a-t-elle noté. Tant que cette dégradation reste absorbable par les écosystèmes, ses conséquences ne sont pas visibles, mais si elle est trop importante, ses conséquences économiques ou sociales sont majeures. C’est pourquoi il est nécessaire, selon elle, d’avoir une vision systémique sur le long terme : « Aujourd'hui, un des moyens les plus efficaces de stocker du carbone à long terme est le stockage dans les sédiments marins. Quant à la forêt, même si elle stocke également du carbone, à force de déforestation son bilan carbone est passé de positif à neutre dans certains endroits (comme l’Amazonie) et risque de devenir négatif jusqu’à un point de bascule où la forêt se transformerait en savane avec des équilibres de flux de carbone complètement modifiés et inconnus à ce jourDes mesures prises actuellement, comme celles consistant à couper des forêts pour installer des éoliennes, sont donc probablement très dommageables à long terme », a conclu Hélène Soubelet.

Les services écosystémiques, qu’est-ce que c’est ?

Il s’agit des bénéfices que l’homme retire d’écosystèmes fonctionnels et de la biodiversité. Ils peuvent être classés en quatre catégories :

• Les services d’approvisionnement : ensemble des produits pouvant être extraits pour des besoins humains (alimentation, énergie, matériaux, médicaments).

• Les services de régulation : capacité de la biosphère à réguler la qualité de l’air, le climat, la disponibilité des ressources en eau, les ravageurs et les maladies, à atténuer les événements extrêmes, à prévenir l’érosion et à maintenir la fertilité du sol, à permettre la pollinisation.

• Les services culturels : bénéfices immatériels que les humains retirent des écosystèmes (loisirs, tourisme…).

• Les services de soutien : ils maintiennent les processus et les fonctions des écosystèmes.

  • 1. Benton T.G., Bailey R. The paradox of productivity: Agricultural productivity promotes food system inefficiency. Global Sustainability. 2019;2:e6.
  • 2. Brondizio E., Diaz S., Settele J., Ngo H.T. Global assessment report on biodiversity and ecosystem services of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. Bonn (Allemagne): IPBES; 2019.
  • 3. Hallmann C.A., Sorg M., Jongejans E., et al. More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLoS One. 2017;12(10): e0185809.
  • 4. Costanza R., de Groot R., Sutton P., et al. Changes in the global value of ecosystem services. Global Environ Change. 2014;26:152-8.
  • 5. Doelman J., Beier F., Stehfest E., Bodirsky B. Quantifying synergies and trade-offs in the global water-land-food-climate nexus using a multi-model scenario approach. Environ Res Lett. 2022;17(4):045004.
  • 6. Beillouin D., Ben-Ari T., Malézieux E., et al. Positive but variable effects of crop diversification on biodiversity and ecosystem services. Glob Chang Biol. 2021;27(19):4697-710.
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