Parcours de vétérinaires de la fonction publique - La Semaine Vétérinaire n° 1993 du 09/06/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1993 du 09/06/2023

DOSSIER

Auteur(s) : Par Anne-Claire Gagnon

De tous les métiers de la profession, celui de vétérinaire de la fonction publique est certainement le plus varié et le moins connu, même au sein du milieu. La rencontre avec trois professionnelles de la santé animale de trois générations différentes nous fait découvrir des parcours et des fonctions riches d’actions et de sens.

Trois compétences vétérinaires, trois parcours de vie… Anne Costaz (L 91) a la responsabilité des services vétérinaires et de la répression des fraudes en Saône-et-Loire, qui dépendent respectivement du ministère chargé de l’agriculture et de celui en charge des finances, sous l’autorité du préfet de département, donc à l’interface entre technique et politique. Elle travaille avec la gendarmerie, les parquets des tribunaux et les associations reconnues de protection animale lors des retraits d’animaux maltraités. Émilie Couquerque (auxiliaire spécialisée vétérinaire de formation), elle, est inspectrice en santé et protection animale et inspectrice de l’environnement à Lille (Nord). Quant à Marylène Nau (T 78), jeune retraitée, elle continue une activité bénévole pour l’Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs (Oaba) après une carrière très diversifiée.

Toutes les trois ont la passion de leurs métiers chevillée au corps et ne s’ennuient pas une seconde avec des satisfactions professionnelles bien loin de l’image d’Épinal de la fonction publique. Elles sont sur le terrain, font partie d’une équipe ou la dirige, comme Anne Costaz.

Le chemin vers la fonction publique

Rentrer dans la fonction publique est une proposition faite aux étudiants dès la troisième année d’études vétérinaires. « Ayant des parents fonctionnaires, j’ai fait le choix très tôt de la fonction publique, motivée notamment par l’autonomie qu’assurait cette voie, avec un salaire assuré dès la quatrième année, se souvient Anne Costaz. Je ne me voyais pas galérer à reprendre le travail trois jours après avoir accouché. Donc j’ai signé dès la troisième année avec joie ! Je ne connaissais pas bien la filière, j’aimais les animaux et ne me voyais pas monnayer ma relation de soin avec les propriétaires, ni accepter les aléas pour trouver un remplacement (à l’époque, il y avait pléthore d’étudiants pour peu de postes). J’ai été heureuse de pouvoir travailler dès ma formation terminée même si le premier poste dépendait du classement. J’ai commencé à l’abattoir de Clermont-Ferrand [Puy-de-Dôme], une fonction très formatrice et très utile tout au long de ma carrière. »

Pour Marylène Nau, c’est après dix ans de clientèle en élevage industriel et une reconversion en clientèle canine qui ne l’a pas « convaincue », qu’elle passe le concours externe de vétérinaire inspecteur.

Quant à Émilie Couquerque, après un bref passage en clientèle – « un métier fantastique » –, elle ressent « l’envie d’autre chose, de donner de mon énergie pour le service public » qui la pousse à passer le concours, inspirée par une de ses amies en poste à la direction départementale de la protection des populations (DDPP)*. 

Des responsabilités de santé publique

En tant qu’inspectrice de l’environnement, Émilie Couquerque instruit des dossiers de demande d’installation classée et inspecte les établissements détenant des chiens (au-delà de neuf chiens de plus de 4 mois, ce sont des installations classées pour la protection de l’environnement) ainsi que les zoos. Côté santé et protection animale, elle a en charge la filière carnivores domestiques. « J’ai pour mission d’inspecter les établissements exerçant une activité professionnelle en lien avec les chiens, les chats (et les furets), de répondre aux sollicitations variées émanant des forces de l’ordre, d’administrés, en attente d’informations réglementaires, de vétérinaires, de mairies, de parquets…, de gérer les procédures “animal mordeur” en relais de mairies, parfois démunies face à certaines de leurs prérogatives, ou celles en lien avec des maladies réglementées et d’instruire des signalements de maltraitance et/ou de trafic. Dans le cadre de nos compétences, nous avons des pouvoirs de police administrative (police à visée préventive et/ou d’urgence) sous l’autorité du préfet de département et des pouvoirs de police judiciaire sous l’autorité du procureur de la République (police à visée répressive). »

Il est évident que dans les deux cas, « notre part de responsabilité est importante, poursuit-elle. En police administrative, nous proposons une suite adaptée à la situation à notre chef de service qui, par délégation du préfet, est le décisionnaire final. En police judiciaire, en tant qu’agents assermentés, nous sommes responsables à part entière de nos constats. Nonobstant les procédures que je viens de mentionner, nous sommes les “sachants” pour nos intermédiaires. Il s’agit là encore d’être rigoureux sur la réglementation en vigueur afin de ne pas mettre à mal les personnes à qui nous nous adressons. »

Des fonctions nombreuses et diversifiées

Marylène Nau a aimé et accepté avec bonheur d’explorer les nombreux « métiers » possibles qu’offre l’Administration :

- dans les services vétérinaires, inspectrice des établissements producteurs de denrées alimentaires et des établissements détenant des animaux domestiques ;

- enquêtrice à la brigade d’enquêtes vétérinaires et phytosanitaires, en particulier au moment de la « vache folle » ;

- responsable du poste d’inspection frontalier au Havre (Seine-Maritime) ;

- responsable du poste d’inspection frontalier de Roissy – Charles-de-Gaulle (Val-d’Oise) ;

- directrice départementale des services vétérinaires du Val-d’Oise ;

- inspectrice générale du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux.

Quant à Anne Costaz, elle a été responsable du centre de ressources à l’Institut national de formation des personnels du ministère de l’Agriculture de Corbas (Rhône), qui assure la formation initiale et continue notamment des techniciens vétérinaires. « J’ai mis en place, avec mon équipe, les premières formations à distance en 2006, sur CD-ROM (sur les bases de l’inspection des viandes et abats en abattoirs de boucherie, sur les lésions du gibier chassé ou sur les lésions en viandes de volailles) et me suis formée au numérique avec bonheur. Je suis redevenue cheffe de service en alimentaire en département lors de la création des directions départementales de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP)* dans la Loire, en 2010, puis directrice adjointe de la DDCSPP de la Nièvre, ensuite directrice de la DDCSPP de l’Allier et aujourd’hui de la DDPP de Saône-et-Loire, où j’ai sous ma responsabilité plus de 70 personnes. » Si le management est aujourd’hui enseigné aux jeunes inspecteurs de santé publique vétérinaire (ISPV), pour Marylène Nau et Anne Costaz, c’est sur le terrain qu’elles l’ont appris. « La fonction ressources humaines est passionnante, je l’ai toujours aimée et m’y suis formée », explique cette dernière.

Donner du sens à son métier

Et les joies professionnelles ? « Oh, il y en a beaucoup ! s’exclame Émilie Couquerque. Pour ne citer que les plus grandes, je parlerais des dossiers qui me permettent de mettre à l’abri des animaux dans des situations critiques et donc, par la force des choses, ceux pour lesquels nous parvenons à poursuivre les auteurs des faits. Ma joie principale est de rendre justice aux animaux mais aussi aux victimes, particuliers ou pas, de professionnels mal intentionnés. »

« Quand une équipe fonctionne, c’est un grand bonheur, et quand un dossier se termine aussi, notamment les retraits d’animaux car on sait que l’on a été utile. C’est ce qui donne du sens à mon métier », explique Anne Costaz, tout comme Marylène Nau qui ajoute : « impossible de décrire toutes les joies, multiples. En particulier voir l’émotion des équipes que je quittais lors de mes changements de poste, qui m’indiquait que, dans mon rôle de “DRH”, j’avais également réussi ».

À Roissy, Marylène Nau a appris comment fonctionne un aéroport, les relations entre les administrations (vétérinaires, douanes…). « Le métier était super intéressant, très varié ; outre les contrôles à l’importation sur le territoire communautaire des denrées et des animaux vivants, ce métier a consisté également à gérer des situations dignes d’un film “catastrophe” : un tigre échappé dans une soute d’avion ou la saisie d’un bébé bonobo passé en fraude en zone passagers, ou encore participer en 2004 au contrôle des animaux de compagnie rapatriés avec leurs propriétaires lors de l’évacuation en urgence des ressortissants français de Côte d’Ivoire. »

Des contraintes et des frustrations

« Je suis frustrée de ne pas pouvoir traiter l’intégralité des dossiers sur lesquels nous sommes alertés. Les contraintes peuvent être multiples. Le peu de personnel dans les départements en est une. Tous les collègues que je rencontre sont des personnes vraiment motivées, néanmoins les missions en DDPP sont tellement nombreuses (et variées) que nous sommes dans l’obligation de prioriser nos interventions, tempère Émilie Couquerque. Par ailleurs, il est important de savoir que les procédures juridiques sont extrêmement chronophages. Le traitement d’un dossier, quel qu’il soit, comprend plusieurs étapes et pas uniquement la phase d’intervention. En effet, il y a la phase en amont, la phase opérationnelle et la phase en aval. Nous nous devons d’être très précis sur toutes les phases pour mener à bien le dossier, que ce soit en administratif ou en judiciaire (remise en conformité ou condamnation du mis en cause). »

Pour Anne Costaz, « il y a des priorités à faire avec de plus en plus de signalements en matière de protection animale, alors que les missions en abattoir et sécurité alimentaire prennent également du temps. Cette année, nous sommes frappés par des contraintes budgétaires (le prix de l’électricité impacte très fortement notre budget de fonctionnement, par exemple) et nous avons les mêmes difficultés qu’un praticien pour recruter des diplômés vétérinaires (les vacataires sont moins bien payés que les titulaires). En outre, nous sommes sous la pression des politiques. »

« Ce métier a été ma vie, et je ne regrette rien ! », témoigne Marylène Nau, qui n’a qu’une seule frustration : avoir atteint la limite d’âge d’un agent de l’État et avoir dû prendre sa retraite. « J’ai l’impression que ma vie s’est déroulée dans une succession de métiers jeux. Lorsqu’un de ces jeux ne me convenait plus, j’en changeais et demandais ma mutation. Avec le bonheur d’un “game over” à l’Oaba, presque comme Mme du Barry disant avant sa décapitation : “Encore un moment, Monsieur le bourreau.” »

Un message pour les praticiens

« J’échange avec de nombreux vétérinaires libéraux exerçant dans ma filière, raconte Émilie Couquerque. Cette collaboration est pour moi essentielle, que ce soit des sujets sanitaires, réglementaires ou de protection animale. Les vétérinaires libéraux sont un maillon essentiel de nos missions : ils sont nos yeux sur le terrain. Plusieurs d’entre eux m’ont permis de faire cesser des situations qui auraient pu être dramatiques sans leur remontée, pour les animaux ou pour les humains qui partagent leur vie. J’ai dans l’espoir que la scission actuellement décrite par certains ne soit plus qu’un mauvais souvenir dans quelque temps. »

« Si vos clients vous lassent… essayez les administrés ! », lance Marylène Nau. Et Anne Costaz de poursuivre : « Les praticiens en libéral sont nos yeux et notre bras armé sur le terrain aussi bien en ce qui concerne les sujets sanitaires qu’en protection animale. Ce travail en réseau est indispensable. Vous êtes les bienvenus si vous souhaitez vous reconvertir et nous rejoindre. »

L’appel aux étudiants

« Les services de l’État sont remplis de gens passionnés qui ne demandent qu’à pouvoir travailler avec vous, s’exclame Émilie Couquerque. Vous êtes les experts sur lesquels nous devons pouvoir nous appuyer. “Engagez-vous, rengagez-vous, qu’ils disaient !”. »

« N’hésitez pas à explorer les chemins de traverse de votre métier », surenchérit Marylène Nau. Et Anne Costaz de conclure : « Nos métiers sont très variés, avec des missions qui ont du sens. La fonction publique offre une sécurité d’emploi, un équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, une bonne rémunération et un choix de carrière avec une diversité de fonctions remarquables. Vous ne vous ennuierez jamais ! Vous êtes même autorisés à vous mettre en disponibilité, à revenir, une grande souplesse de carrière et d’évolution, y compris géographique. »

Visites constructives en abattoirs pour Marylène Nau

Comme l’Œuvre d’assistance aux bêtes d’abattoirs (Oaba) est bien connue du monde vétérinaire et que j’avais souvent rencontré le docteur vétérinaire Jean-Pierre Kieffer, président de l’Oaba [décédé en octobre 2021, NDLR], j’ai décidé de donner à cette association un peu de mon temps de retraite.

Je me suis impliquée dans les audits de protection animale en abattoirs. J’ai retrouvé un contact avec le milieu professionnel et je suis satisfaite de constater que les choses ont évolué. Les abattoirs sont demandeurs de tels audits et prêtent une attention grandissante à la bientraitance des animaux, même si leur motivation a également été « boostée » par la médiatisation des scandales qui ont ébranlé le monde de l’élevage.

Le référentiel d’audit a été mis au point par l’Oaba et prend en compte les éléments réglementaires, mais aussi les bonnes pratiques. Je ne peux que souhaiter qu’il perdure encore longtemps après que j’aurai passé la main.

Deux jours et demi dans la vie d’Anne Costaz

Le charnier d’Étang-sur-Arroux (Saône-et-Loire) a été un dossier mené en deux jours et demi, en mode crise, grâce à la mobilisation des agents des deux services : santé animale et sécurité de l’alimentation, exactement comme pour un foyer infectieux. Personne n’avait donné d’alerte, tandis que l’éleveur montrait deux facettes de sa personnalité bien contradictoires : mettant d’un côté son exploitation aux normes écologiques avec l’installation de panneaux photovoltaïques et de l’autre côté fermant les portes de son étable, sans alimentation, avec 200 bovins morts de faim et 60 porcs survivants qui ont mangé des cadavres de bovins. Au moment où nous recevons une plainte anonyme affirmant qu’il n’y a pas de vaches au pré, qu’une odeur pestilentielle émane de l’étable et que l’éleveur est armé, nous demandons immédiatement aux gendarmes de passer faire un repérage, puis nous sommes intervenus tous ensemble sur place dans les heures suivantes, avec le maire et la profession agricole. L’éleveur a été pris en charge par les services psychiatriques.

Nous avons dû faire euthanasier les porcs à l’abattoir (impropres à la consommation, car devenus temporairement carnivores), faire enlever les cadavres des bovins par l’équarrissage et enfouir sur place le reste des déchets organiques dans 16 tonnes de chaux, pour vider les bâtiments. La gendarmerie a sécurisé l’accès aux locaux durant toutes les opérations. Nous avons communiqué de façon très transparente à la presse dès la fin de l’opération pour éviter toute spéculation ou récupération inappropriées de ce cas inhabituel et rare de maltraitance passé sous tous les signaux classiques d’alerte existants et mis en place entre les services de l’État et l’interprofession agricole. Quelques semaines après, un Retex (retour d’expérience) avec tous les intervenants et l’ensemble des représentants agricoles du département a été organisé par le préfet, pour analyser à froid le dossier, qui avait produit localement un effet de sidération, et trouver des pistes pour éviter que cela ne se reproduise.

Affaire jugée pour Émilie Couquerque

Nous recevons un signalement d’une personne habitant dans la Creuse, qui nous informe avoir un contact avec un monsieur en déperdition, propriétaire de nombreux chiens et chevaux. Lors de cet échange, nous apprenons qu’il s’agit d’un « éleveur » de chiens mais qu’il n’est plus en capacité de nourrir ses animaux qui vivent en autarcie et s’autosuffisent en mangeant leurs progénitures. Considérant la gravité de son récit, nous déclenchons le plus rapidement possible une intervention. Les constats sont sans équivoque. Quarante-deux chiens sont hébergés dans le noir, au milieu de leurs excréments, et présentent effectivement un état de maigreur avancé. Les 38 équidés sont cachectiques et servent à l’activité d’élevage non déclaré de ce monsieur. Certaines juments pleines ont plus de 30 ans. Plusieurs cadavres de chevaux sont découverts dont des fœtus ainsi qu’un crématorium artisanal.

Il est décidé de procéder au retrait de ces 80 animaux avec l’aide de deux associations de protection animale. L’opération a duré plusieurs jours. Une procédure judiciaire a été transmise au parquet, et la personne a été condamnée pour toutes les infractions relevées à des peines à la hauteur de nos attentes et à l’interdiction de détenir un animal.

Devenir inspecteur de santé publique vétérinaire

Recrutés en quatrième année d’école nationale vétérinaire et dans d’autres disciplines, sur concours en plusieurs étapes, une note de synthèse (3 heures), un mémoire (sur un sujet général, en 4 heures), une lettre de motivation avec CV, puis des épreuves orales (entretien de motivation, de connaissances et oral d’anglais), les étudiants font une première année de certificat d’études approfondies vétérinaires de santé publique à l’École nationale des services vétérinaires (Marcy-l’Étoile [Rhône]), comportant des stages en abattoirs et dans des structures de santé publique. Tous désormais suivent le diplôme d’État de protection animale de la science au droit, puis, en seconde année, le master d’analyse des politiques publiques (Sciences-Po Lyon) avec un stage de fin de cycle ou le master One Health, ou les deux.

La formation est rémunérée dès la première année, sous réserve de rester dans la fonction publique pendant dix ans. Les domaines d’exercice et les évolutions de carrière sont nombreux.

Pour en savoir plus

ensv-fvi.fr/lecole

  • * Aujourd’hui intitulées directions départementales de l’emploi, du travail, des solidarités et de la protection des populations (DDETSPP).
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