La vaccination contre l’IAHP, un nouvel enjeu international - La Semaine Vétérinaire n° 1992 du 02/06/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1992 du 02/06/2023

Santé publique vétérinaire

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

À la 90e session générale de l’Organisation mondiale de la santé animale, plusieurs États ont défendu le bien-fondé de la vaccination en tant qu’outil complémentaire de lutte. Mais convaincre les partenaires commerciaux, et certains acteurs professionnels du secteur, reste très complexe.

Vaccinera ou ne vaccinera pas contre l’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP) ? Aujourd’hui, cet outil apparaît comme essentiel pour de nombreux pays, dont la France, qui, jusqu’à peu, excluaient totalement la vaccination de l’arsenal de lutte. Un changement de paradigme donc pour plusieurs pays, dont la 90e session générale de l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA)1, qui s’est déroulée du 21 au 25 mai à Paris, s’est fait l’écho. Plusieurs sessions ont été consacrées spécifiquement à la lutte contre l’IAHP avec, au centre des débats, la vaccination. L’enjeu des discussions était de décrire les conditions de réussite de contrôle de la maladie, et notamment les facteurs associés à l’adoption d’une vaccination. L’expert américain David Swayne (DVM, ACPV, ancien directeur de laboratoire, United States National Poultry Research Center, ARS-USDA, États-Unis) intervenant comme un grand témoin des sessions, a souligné que la vaccination est nécessaire du fait de l’« insoutenabilité des mesures actuelles, notamment de l’abattage sélectif », en ouverture de la session 2 du mardi 23 mai dédiée aux stratégies de lutte. Tout comme l’utilisation du zonage et de la compartimentation (voir encadré). La position de la France va dans le même sens, elle a d’ailleurs été rappelée en ouverture de cette 90e session par le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau. Lequel avait aussi indiqué, quelques jours plus tôt via un communiqué, que les expérimentations menées sur les canards mulards apportaient des garanties suffisantes pour lancer une vaccination dès l’automne prochain.

Mais ce n’est évidemment pas si simple, bien que le code de l’OMSA2 stipule que « la vaccination peut être utilisée comme un outil de contrôle efficace en complément des mesures d’abattage sanitaire lorsqu’elles ne sont pas suffisantes à elles seules ». En Europe, un règlement délégué récent (2023/361) de la Commission européenne a rendu possible l’usage de la vaccination contre l’IAHP.

Des capacités techniques

Selon un sondage réalisé auprès de plus de 100 États membres de l’Organisation, présenté par David Swayne, 54 % d’entre eux estiment que les mesures actuelles de lutte ne sont pas suffisantes3, en particulier dans les Amériques (80 %), en Afrique (65 %) et en Europe (40 %). Néanmoins, 18 % des États (correspondant à 25 pays) n’accepteraient pas d’importer des volailles d’un pays qui vaccinen, 16 % ne savent pas (23), et pour le reste (92 pays), l’importation serait acceptée mais pour 62 % uniquement de volailles issues de zones non vaccinées. Seuls 35 États (25 %) ont indiqué qu’ils accepteraient l’importation d’animaux vaccinés et non vaccinés, tout comme leurs produits.

L’aspect technique n’est a priori pas le principal facteur limitant. En effet, selon le vétérinaire Joris Vandeputte, président de l’International Alliance for Biological Standardization, un des panélistes d’une table ronde, « la technologie vaccinale a énormément évolué entre 2019 et aujourd’hui. En termes de réactivité et efficacité, nous disposons de bonnes technologies de plateformes pour élaborer des vaccins, notamment par rapport à l’adaptation nécessaire à l’évolution des souches. [] Nous disposons de méthodologies diagnostiques permettant d’analyser rapidement de nouvelles souches, et d’implémenter les données génomiques au niveau des plateformes, où on peut tester rapidement si cela fonctionnerait ou pas pour un vaccin. [] On a une bonne expérience avec les vaccins Diva dans le monde vétérinaire, permettant de prouver qu’un animal est, ou pas, vacciné ». Tous ces éléments ne fonctionnent qu’à la condition d’un échange transparent d’informations sur les virus circulants.

Une question de confiance

Au final, le vaccin s’avère un enjeu plus politique que technique, qui a à voir avec la confiance mais aussi avec la capacité technique des pays à pouvoir effectivement appliquer toutes les normes de l’OMSA en cas d’usage du vaccin, notamment la surveillance associée pour démontrer l'efficacité de la vaccination et l'absence d'infection. Sur ce point, tout le monde ne dispose pas forcément de tous les moyens pour y arriver. Pour ces raisons, il peut y avoir des craintes à lancer des programmes de vaccination, y compris au niveau des professionnels du terrain, qui pourraient engendrer des restrictions d’échanges. Présent dans le public, Étienne Bonbon, président de la Commission des normes sanitaires pour les animaux terrestres à l’OMSA, a prévenu : « La question des conséquences de la vaccination sur le marché ne doit pas être la question primordiale. Cela ne doit pas primer sur les conséquences de la maladie elle-même, qui crée déjà des dégâts sur les marchés du fait de l’interdiction des mouvements d’animaux et des produits associés. Ce qui pourrait être réduit grâce à la vaccination qui joue sur la diffusion virale. »

Gagner la confiance pour vacciner des partenaires commerciaux, et de certains professionnels du secteur, sera-t-il possible ? Pour convaincre au niveau des professionnels, favoriser la collaboration entre le public et le privé apparaît essentiel pour avancer collectivement sur l’élaboration du plan de lutte, et faire accepter un vaccin. Construire la confiance avec les partenaires commerciaux implique d’être transparent dans sa gestion de l'influenza et robuste dans l’application des normes, notamment dans ses programmes de vaccination. Le délégué du Brésil, Eduardo Cunha, invité de la session 3 sur la résilience, a toutefois nuancé ce discours général trop optimiste : « Nous pensons que la mise en œuvre d’une campagne de vaccination avec des mesures de zonage et de compartimentation est faisable. Mais ce ne sera pas notre premier choix comme mesure de maîtrise de l’influenza. Le secteur privé est d’accord. [...] Nous exportons auprès de 130 partenaires commerciaux. Cela signifie que nous devrons échanger avec chacun de ces pays afin de faire valider nos programmes de vaccination, et faire valider également la certification des troupeaux vaccinés et garantir le fait qu’il n’y a pas de propagation du virus [] Notre conviction est que le commerce international serait très difficile si nous vaccinons. »

Les échanges à l’OMSA, formels et informels, permettront-ils de faciliter l’avancée des négociations en cours ? Ce qui est clair est que le discours dominant des sessions inscrit la vaccination comme l’avenir de la lutte. D’autant plus face aux coûts de la maladie (voir encadré). C'est donc sans surprise que le projet de résolution (N°28)4 de l'OMSA sur le sujet a inscrit dans ses recommandations que la vaccination pouvait être un outil complémentaire de lutte ; et que les Etats membres devaient reconnaitre que son usage était conforme et n'avait pas de conséquences négatives sur les échanges commerciaux, si les normes de l'OMSA étaient respectées.

Les coûts de la maladie

Le changement de position des pays qui ne vaccinaient pas est corrélé aux coûts de la maladie, comme cela a été illustré par le témoignage de la France lors de la session 2 sur l’influenza. Emmanuelle Soubeyran, inspectrice de santé publique vétérinaire, directrice générale adjointe de l’Alimentation, a expliqué : « Il y a un objectif de santé animale évident avec des répercussions économiques : la crise 2021-2022 a coûté un milliard d’euros à l’État français. Il y a aussi un objectif de santé publique : la vaccination réduit la pression du virus dans l’environnement, et donc le risque d’exposition à l’Homme, et de spill-over. Il y a également des considérations éthiques, en matière de durabilité des pratiques, de gaspillage et de protection animale. » 

Zonage et compartimentation

Afin de faciliter la poursuite du commerce international, l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA) a défini des principes, et des procédures associées, permettant de définir une zone indemne à l’intérieur d’un État qui serait touché par une maladie*, et donc de sécuriser d’un point de vue sanitaire les sous-populations animales qui y sont élevées.

• Le zonage, qui se base principalement sur des critères géographiques (utilisation de limites naturelles, artificielles ou administratives) pour définir une zone indemne.

• La compartimentation, qui se base principalement sur les mesures de gestion et d’élevage (biosécurité) mises en œuvre.

Selon le code, « le pays exportateur doit être capable de démontrer, par une documentation détaillée fournie au pays importateur, qu’il a mis en œuvre les recommandations contenues dans le code terrestre pour établir et maintenir cette zone ou ce compartiment ». De même, « un pays importateur doit reconnaître l’existence de cette zone ou de ce compartiment lorsque les mesures appropriées préconisées dans le code terrestre y sont appliquées et que l’Autorité vétérinaire du pays exportateur est capable de démontrer l’effectivité de l’application de ces mesures ».

* Organisation mondiale de la santé animale. Code sanitaire pour les animaux terrestres, chapitre 4.4. Zonage et compartimentation : bit.ly/3MWmMaH.

  • 1. bit.ly/3WwSf6y. Les sessions dédiées à l’IAHP se sont déroulées les lundi 22 et mardi 23 mai.
  • 2. Organisation mondiale de la santé animale. Code sanitaire pour les animaux terrestres, chapitre 10.4. Infection par les virus de l’influenza aviaire de haute pathogénicité : bit.ly/43rElVK.
  • 3. Le sondage rapporte que certains États ont déjà l’expérience de la vaccination depuis longtemps (25 pays, 19 %), mais il n’y a pas de lien entre cette question et la précédente.
  • 4. bit.ly/429b2G4
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