La médiation animale, une pratique toujours sans cadre juridique - La Semaine Vétérinaire n° 1991 du 26/05/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1991 du 26/05/2023

Relation animal-humain

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Marie Cibot

Malgré l’essor de la médiation animale, il n’existe aucun cadre spécifique définissant les qualifications requises des intervenants ou les conditions de travail des animaux.

La médiation animale est en plein essor en France. Chaque jour, une ou deux nouvelles personnes se lancent dans cette pratique ! En parallèle d’initiatives individuelles, la demande émane également des institutions, comme la Haute Autorité de santé1, qui reconnaît l’existence de la médiation par l’animal en tant que thérapie non médicamenteuse. Or, il n’existe aucun cadre juridique spécifique pour garantir la qualité des prestations et le respect du bien-être animal. C’est le constat établi lors d’une journée d’étude organisée le 19 avril 2023 à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) par la Société d’ethnozootechnie, en partenariat avec la Centrale canine et la Fondation Adrienne et Pierre Sommer.

Des bénéfices multiples

Cette « méthode d’intervention se base sur les liens bienfaisants entre les animaux et les humains à des fins préventives, éducatives ou thérapeutiques » dans une « triangulation animal, bénéficiaire et intervenant qualifié qu’il convient de toujours garder à l’esprit », a rappelé Boris Albrecht, directeur de la Fondation Adrienne et Pierre Sommer, lors de l’ouverture du colloque. Il a été démontré que la présence d’un animal peut aider à réduire le stress, l’anxiété et la douleur, améliorer la communication, favoriser l’estime de soi et la confiance en soi, ainsi que stimuler la motricité et la coordination. Dans une enquête de 2021 réalisée par la Fondation Adrienne et Pierre Sommer et regroupant 1 088 établissements ou services sociaux ou médico-sociaux, 84 % pratiquaient la médiation animale, 41,7 % au sein d’établissements liés au handicap et 33,4 % dans des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. En parallèle, de nouveaux champs d’expérimentation sont apparus avec la participation d’animaux médiateurs en milieu scolaire, carcéral et judiciaire ou dans l’accompagnement des syndromes post-traumatiques.

Un cadre quasi inexistant

Boris Albrecht regrette que la médiation animale soit aujourd’hui, un « champ concurrentiel où il est difficile de réunir tous les acteurs autour de la table ». En effet, il est aujourd’hui impossible de connaître le nombre exact de personnes ou de structures pratiquant la médiation animale en France. Muriel Falaise, juriste et maîtresse de conférences à l’université Jean-Moulin Lyon III, a souligné qu’« il commence à être urgent de se questionner sur l’encadrement de la médiation animale » puisque la diversité des acteurs est importante. Le cadre juridique de la médiation animale est actuellement complexe parce que la profession de médiateur animal n’est pas reconnue et que la réglementation dépend du statut de la personne référente pratiquant cette activité. Les intervenants dont la profession est réglementée (médecins, infirmiers, éducateurs…) sont soumis aux cadres réglementaire et législatif de leur profession avec, a minima, le respect des règles de déontologie. Au contraire, les bénévoles, non diplômés et non qualifiés dans le domaine médical, social ou socio-éducatif, ne dépendent d’aucune réglementation spécifique.

Des formations sans gage officiel de qualité

Par ailleurs, que les intervenants soient professionnels ou bénévoles, il se pose la question de leurs qualifications à l’égard de l’animal. Une soixantaine de formations en médiation animale existent sur le territoire français mais elles sont très hétéroclites. Tous les formats sont possibles, « de formations de quelques heures en distanciel à des formations à la fois en distanciel et en présentiel qui peuvent durer plusieurs mois, dispensées par des professionnels comme des non-professionnels et à des tarifications très différentes les unes des autres », a expliqué Muriel Falaise. Des certifications existent (Répertoire national des certifications professionnelles, Qualiopi) mais le fait que la formation soit référencée n’est pas nécessairement un gage de qualité ni de contenu. Il existe également trois diplômes universitaires en médiation animale mais qui ne font l’objet d’aucune reconnaissance puisqu’ils ne confèrent pas de diplôme d’État. Dès lors, les risques de dérive dans les pratiques sont présents, et un meilleur encadrement juridique est à prévoir pour répondre à l’obligation de bientraitance envers l’animal. « Il paraît difficilement concevable aujourd’hui que des bénévoles puissent intervenir sans aucune compétence, notamment en éthologie », a-t-elle conclu.

La recherche au service du bien-être animal

Aujourd’hui, des équipes de recherche se penchent sur l’impact des pratiques de médiation sur l’animal et son bien-être. C’est le cas du Dr Marine Grandgeorge, du laboratoire rennais Ethos (Centre national de la recherche scientifique/université de Rennes 1), qui a présenté ses travaux de recherche sur le cheval lors de cette journée d’études. Il apparaît que les chevaux engagés dans des activités de médiation animale ont moins d’interactions spontanées avec les humains et perçoivent plus négativement les contacts tactiles de routine (pansage) que les autres chevaux du groupe contrôle. Certains participants dans le public se sont montrés dubitatifs quant au fait que les chevaux pouvaient ne pas apprécier les « caresses » de leurs propriétaires. Le débat qui a suivi s’est alors intéressé au rôle de la recherche dans la mise en lumière de faits scientifiques et démontrables, à l’opposé des croyances des personnes côtoyant ou travaillant avec les animaux. « La vision parfois trop anthropomorphique ou trop idéalisée de l’animal en médiation, “mon cheval est heureux d’aider” pourrait expliquer ces réactions », a estimé le Dr Marine Hausberger qui travaille aussi dans l’unité mixte de recherche Ethos2. D’ailleurs, la scientifique s’interroge aussi sur le fait que peu de praticiens ou de personnes travaillant en médiation utilisent le renforcement positif alimentaire « alors que tous les travaux montrent que c’est le moyen d’améliorer la perception du travail, la relation à l’humain et que cela améliore l’état attentionnel des chevaux ».

Les vétérinaires, garants de la santé des animaux au travail ?

Pour le vétérinaire comportementaliste Manuel Mengoli, il pourrait être intéressant de créer une médecine du travail pour les animaux afin de garantir leur traitement éthique et respectueux. « Peut-on considérer qu’un animal sous anti-inflammatoires est un animal apte à travailler ? » a-t-il lancé pour illustrer son propos. Ce vétérinaire milite pour la création d’une convention nationale pour la prévention et la santé au travail des animaux médiateurs permettant d’allier ergonomie, psychologie, inspection du travail et prévention. « De plus en plus de vétérinaires se forment à l’éthique animale et au droit animalier permettant à ces derniers de pouvoir jouer le rôle de coéquipier avec les autres professionnels et de prendre pleinement part dans la mise en place d’une médecine du travail animal. » Face à cette position, une personne de l’assistance a soulevé la possibilité de « burn-out » chez l’animal médiateur ou au contraire de la « dépression » potentielle pour les animaux mis à la retraite. Manuel Mengoli a donné l’exemple de ce qui est proposé dans certains pays du continent américain où les chiens médiateurs ou d’assistance sont accompagnés dans « une sorte de retraite douce » où l’animal qui a créé des liens d’attachement avec certains bénéficiaires pourrait partir vivre avec ces derniers et rester dans un état d’activité minimale.

Le modèle italien, à suivre ?

Le modèle italien réglementant la médiation animale est intéressant à étudier et pourrait inspirer le système français. En effet, il a été créé un centre de référence nationale pour les interventions assistées par les animaux avec des formations spécifiques. En parallèle, depuis 2023, une liste de toutes les personnes agréées pour réaliser des activités de médiation animale sur le territoire italien a été établie, avec un classement des intervenants en fonction de leur localisation géographique et de leurs particularités de pratique : thérapie assistée par l’animal, activité assistée par l’animal ou éducation assistée par l’animal.

  • 1. Confédération nationale des organisations de chiens d’aide aux personnes. La réglementation autour du chien de médiation : un énorme travail à faire… bit.ly/3Oo2gAU.
  • 2. Le document intitulé « Mieux connaître le cheval pour assurer bien-être et sécurité » issu des travaux de l’équipe Ethos (CNRS/Rennes 1) est accessible en ligne : bit.ly/3pUTOz2.
  • Pour aller plus loin
  • Vidéo des conférences, des témoignages et des débats de la Journée de la médiation animale du 19 avril 2023 : bit.ly/3Wi9yrS.
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr