La surcharge de travail pèse sur le mental des étudiants - La Semaine Vétérinaire n° 1989 du 12/05/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1989 du 12/05/2023

Enquête ENV

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

Vétos-Entraide a publié un troisième focus tiré de l’enquête sur la santé mentale des étudiants des écoles nationales vétérinaires, qui met en lumière les liens entre la charge de travail et les troubles psychosociaux. Pour l’association, une réflexion pédagogique est à mener avec l’objectif d’éviter les excès.

Les publications se poursuivent concernant l’enquête 2022 sur l’état mental des étudiants des quatre écoles nationales vétérinaires, menée par l’association étudiante International Veterinary Students’ Association (IVSA) et Vétos-Entraide. Après un premier volet sur l’envie d’arrêter les études, puis un deuxième sur la motivation à commencer le parcours clinique durant le cursus, l’association vient de publier un troisième1,2 sur la charge de travail. Il est divisé en deux parties : la première se penche sur la charge de travail globale des étudiants et la deuxième est axée sur les rotations cliniques. Cette charge de travail avait été identifiée comme un facteur de stress majeur de la première à la cinquième année de cursus lors de la première enquête sur le mal-être vétérinaire. Pour cette enquête, la charge moyenne de travail (cours magistraux, travaux dirigés, travail personnel) durant les quatre premières années a été estimée à 28 heures hebdomadaires (hors périodes de révisions). Pendant les rotations cliniques, la moyenne est de 51 heures hebdomadaires de travail. Pour les internes, c’est bien plus élevé : sur dix répondants, la moitié fait plus de 70 heures par semaine. De plus, l’association a indiqué avoir eu accès à des contrats où il est stipulé jusqu’à 105 heures de travail !

Un risque de troubles psychosociaux avec la surcharge de travail

Sans surprise, le mal-être augmente avec la charge de travail. Au-delà de 45 heures de travail par semaine (cours magistraux, TD, travail personnel lors des quatre premières années, hors période de révisions), il y a significativement plus de souffrance physique associée au travail à fournir (très grosses fatigues, insomnies, gros stress, troubles somatiques), ressentie quotidiennement ou au moins une fois par semaine. La tendance est la même en ce qui concerne la souffrance psychologique. Les étudiants qui travaillent le plus vont avoir plus tendance à présenter des troubles psychosociaux : sentiment de tristesse, manque de confiance en soi, mésestime de son intelligence, mauvaise image corporelle, idées noires, manque d’enthousiasme. En période de révisions, les souffrances physiques et psychologiques se manifestent à partir de 70 heures de travail par semaine.

On retrouve les mêmes tendances pour les rotations cliniques. Plus le nombre moyen hebdomadaire d’heures de travail des rotations cliniques augmente, plus l’étudiant souffre physiquement et psychologiquement du travail à fournir. Passé 60 heures de travail, on retrouve toujours significativement plus de sentiment de tristesse, idées noires, une image corporelle entamée, un manque d’enthousiasme (mais peu ou pas de relation avec la confiance en soi, le sentiment d’être intelligent, le fait d’être en burn-out ou d’avoir confiance en l’avenir). Pour les étudiants de cinquième année, la projection de leur avenir professionnel peut être altérée : ceux qui vivent le plus mal les rotations cliniques ont significativement plus peur de devenir de mauvais vétérinaires (mais c’est aussi le cas pour ceux qui vivent le mieux !), et peur de ne pas s’épanouir dans leur métier. Ils songent également plus à quitter le cursus vétérinaire. Pour ces étudiants, « lorsque le vécu est bon lors des rotations cliniques, la perception des encadrants ou enseignants est aussi plus souvent meilleure ».

Réduire le temps de travail

Pour l’association Vétos-Entraide, l’enjeu central est de réduire le temps de travail pour limiter le risque de souffrance et de troubles psychosociaux : pas plus de 50 heures de travail au global par semaine ; pas plus de 50 heures hebdomadaires pendant les rotations cliniques (repos au bout de toute période de douze heures, dix heures de préférence). Respecter un repos compensateur après les rotations cliniques est à envisager. « Nous sensibilisons au fait que la réussite académique ne peut se faire au détriment de la santé physique ou psychologique. Lorsque l’Organisation mondiale du travail limite la durée légale hebdomadaire de travail à 48 heures, c’est aussi pour des raisons de santé publique. De plus, la productivité au travail s’effondre au-delà quel que soit le secteur d’activité quand ces normes sont régulièrement dépassées. En clair, réussite académique et santé mentale sont intimement liées », indiquent Marie Babot et Thierry Jourdan de l’association, interrogés sur ce troisième focus. Pour les cliniques, ils soulignent bien que « c’est le cumul de nombreuses rotations longues qui entame le physique et le moral des étudiants. Pour peu que l’ambiance ne soit pas bienveillante ou que la pédagogie ne soit pas au rendez-vous, le vécu lors des cliniques est dégradé ». Ils préconisent l’établissement d’une convention de stage, comme cela existe à la faculté vétérinaire de Saint-Hyacinthe au Canada. « Une petite population d’étudiants vit très mal les cliniques et a besoin d’être comprise, soutenue, en bénéficiant d’une écoute attentive de l’administration : nous sommes inquiets pour eux. »

« L’excellence ne doit pas devenir une injonction de performance »

Réduire le temps de travail va de pair avec une réflexion sur l’approche pédagogique. Ne faut-il pas diminuer le niveau de détails dans les enseignements ? Le mieux n’est-il pas l’ennemi du bien ?, est-il questionné dans le rapport. « L’excellence sera au rendez-vous si les étudiants sont en capacité physique, intellectuelle et émotionnelle de suivre le cursus sans s’effondrer ou en ayant une estime de soi au niveau du sol. L’excellence ne doit pas devenir une injonction de performance qui lâche les élèves un par un du peloton puis de la profession. Nous approfondirons ces mécanismes dans deux documents futurs intitulés “Bon ou mauvais véto” et “Estime de soi académique” », indiquent Marie Babot et Thierry Jourdan. Concernant la mauvaise perception des rotations cliniques, « l’ambiance, les rapports avec les autres au cours des cliniques, la bienveillance ou non des cliniciens ou des pairs, le manque de savoir être ou de compétences psychosociales sont des facteurs qui interviennent dans l’idée d’interrompre les études », est-il mentionné dans le rapport.

Malgré tout, il y a eu des améliorations entre la première et la deuxième enquête, conviennent les deux auteurs du rapport, notamment sur le vécu des rotations cliniques. Mais aussi des « aggravations importantes », tels l’estime de soi académique, la confiance en soi ou les curseurs du bien-être. « Les rapports suivants apporteront des éléments consolidés devant induire réflexion puis actions dans les écoles certes mais aussi dans la profession. Dans le futur document “Les élèves et l’enseignement”, les étudiants montreront toutes leurs capacités d’analyses et leurs forces de proposition. »

À noter que concernant les rotations cliniques, il y a une sous-population de dix-huit étudiants qui travaillent plus de 70 heures et qui sont moins impactés par la charge de travail. Ils ont confiance en leur avenir, mais ils ressentent aussi tristesse et idées noires. Pour eux, l’association prévient qu’il faut les sensibiliser à la prévention de risques psychosociaux, car « la tempérance est à la base de la durabilité dans leur vocation ».

  • 1. Rapport d’enquête IVSA 2022, doc. 3 : Charge de travail globale des étudiants au sein des écoles vétérinaires françaises. bit.ly/3LQXUk9.
  • 2. Rapport d’enquête IVSA 2022, doc. 4 : Charge de travail des étudiants lors des cliniques. bit.ly/3Lw4200.
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