Fin du pétrole : les conséquences pour la profession - La Semaine Vétérinaire n° 1989 du 12/05/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1989 du 12/05/2023

Thèse d'exercice

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Propos recueillis par Caroline Driot

Carburant, médicaments, matériel médical… La dépendance de la profession vétérinaire à l’égard du pétrole et de ses dérivés est immense. Comment l’exercice en clientèle sera-t-il impacté par la diminution inéluctable de l’approvisionnement en pétrole de nos sociétés ? Réponse avec Jolan Mistral (L 22), qui a soutenu sa thèse d’exercice vétérinaire sur ce sujet en novembre 2022.

Comment vous est venue l’idée de ce sujet, plutôt original pour une thèse vétérinaire ?

Je cherchais un sujet de thèse transversal, en lien avec l’écologie et l’environnement. Au cours de mes réflexions, je me suis rendu compte qu’on parlait beaucoup de pétrole, sous l’angle de la pollution et du réchauffement climatique, et assez peu de nos dépendances vis-à-vis de cette ressource devenue indispensable, et des bouleversements sociétaux et économiques qui résulteraient d’une baisse de l’approvisionnement. J’ai donc eu envie de m’intéresser aux conséquences de ce déclin sur la profession vétérinaire. Denise Rémy (L 87, spécialiste en chirurgie et professeure d’éthique à VetAgro Sup), à qui j’ai soumis ce sujet de thèse, a très vite été enthousiasmée.

Avec l’embargo sur le pétrole russe lié à la guerre en Ukraine, c’est aussi un sujet d’actualité…

J’avais commencé mes recherches avant le début du conflit, et elles m’avaient sensibilisé à la question de nos dépendances vis-à-vis des pays exportateurs de pétrole, notamment de la Russie (30 % du pétrole importé dans l’Union européenne avant février 2022). Puis la guerre a éclaté et les a mises en lumière de façon criante. Cette thèse m’a également fait prendre conscience d’une chose : le déclin de l’approvisionnement de nos sociétés européennes en pétrole n’est pas un phénomène lointain.

À quelle échéance faut-il s’attendre à une diminution de notre approvisionnement en pétrole ?

La plupart des études situent le pic pétrolier, qui correspond au point d’inflexion de la production pétrolière mondiale, dans la première moitié du xxie siècle. Un des plus grands cabinets de conseil en énergie et en ressources pétrolières (Rystad Energy) le place en 2035 : c’est imminent ! Cette notion de pic pétrolier est fondamentale : elle correspond à un basculement crucial de l’époque actuelle, où la production quotidienne de pétrole augmente de jour en jour, à une période où cette production diminuera graduellement.

Quelles en seront les répercussions globales ?

La prospérité de nos sociétés repose sur la croissance, elle-même dépendante des ressources énergétiques. Le pétrole représente la première source d’énergie utilisée à l’échelle planétaire, et sa domination est encore plus marquée dans le secteur des transports (voir encadré). Un reflux de l’approvisionnement entraînera un choc économique mondial. Dans les faits, c’est déjà une réalité pour l’Union européenne, dépourvue de ressources pétrolières significatives, et dont les principaux fournisseurs entrent dans une phase de diminution de la production. En Europe, la réduction de l’approvisionnement en pétrole devrait atteindre 10 à 20 % sur la décennie 2030 par rapport à 2019. Et le phénomène s’accentuera fortement après.

Comment l’exercice en clientèle sera-t-il impacté ?

Les retentissements sur la profession vétérinaire vont être importants, car celle-ci entretient des dépendances étroites et multiples à l’égard du pétrole et de ses dérivés : 99 % des produits pharmaceutiques sont issus de l’industrie pétrochimique, tout comme les indispensables consommables en plastique à usage unique. Les voitures thermiques constituent le moyen de transport privilégié des praticiens et de leurs clients. En clientèle canine, plusieurs facteurs vont se conjuguer pour aboutir à un déclin de l’activité. D’une part, la dégradation de la qualité des soins, en lien avec les difficultés d’approvisionnement en matériel et en médicaments, et la hausse des tarifs vétérinaires, consécutive à une augmentation des prix tout au long de la chaîne d’approvisionnement. D’autre part, la perte de pouvoir d’achat des clients, due à l’augmentation globale du coût de la vie.

Et l’activité rurale ?

L’évolution de l’activité rurale dépendra fortement des besoins des éleveurs, et donc des orientations futures de l’agriculture française. Ces perspectives restent difficiles à appréhender dans leur globalité, mais la baisse du recours aux engrais issus de la pétrochimie et la moindre disponibilité du carburant devraient s’accompagner d’une diminution des surplus agricoles. Conséquence : la production de céréales devra être tendanciellement redirigée vers l’alimentation humaine, au détriment des animaux de rente. Privés des concentrés indispensables, les élevages de porcs et de volailles devraient voir leurs rendements s’effondrer. Seules devraient subsister les productions familiales, basées sur la valorisation des déchets alimentaires. L’élevage de ruminants devrait se maintenir dans certaines zones, en lien avec la capacité de ces animaux à valoriser la biomasse non comestible pour l’être humain et entretenir les terres non arables (montagne, prairies permanentes). Dans ce contexte de « démassification » et d’éparpillement géographique du cheptel, le conventionnement représente à mes yeux une piste intéressante pour conserver un maillage vétérinaire.

Quelles données vous ont permis d’aboutir à ces conclusions ?

Autant la bibliographie sur le pétrole foisonne, que ce soit sur ses propriétés physico-chimiques, l’état des gisements ou les perspectives d’exploitation… autant les publications sur la dépendance de la profession vétérinaire au pétrole sont inexistantes. Pour bâtir mon raisonnement, je me suis appuyé sur les nombreuses études consacrées au lien entre pétrole et transports, ou pétrole et agriculture, et sur quelques publications relatives aux dépendances du secteur médical à « l’or noir ». Je me suis aussi intéressé à l’histoire agricole de Cuba, qui représente un cas d’école d’agriculture contrainte par les difficultés d’approvisionnement en pétrole, en engrais et en pesticides, après la chute de l’Union des républiques socialistes soviétiques. Les autorités cubaines ont alors abandonné un système agricole intensif, et basé sur l’exportation de denrées issues de monocultures, comme la canne à sucre, au profit d’un modèle plus autonome et résilient : exploitations de taille réduite menées en polyculture-élevage, augmentation de la main-d’œuvre employée dans le secteur agricole, utilisation parcimonieuse des ressources (carburant, engrais), reconstitution d’un cheptel de bêtes de trait, révision de l’enseignement agricole et vétérinaire.

La profession a-t-elle conscience des enjeux ?

Non. Même si les mentalités évoluent, l’imaginaire vétérinaire est très « solutionniste ». On met en avant la télémédecine, et la médecine de pointe basée sur des objets connectés : toutes ces réflexions s’inscrivent dans une dynamique d’abondance, qui ne prend pas en compte le déclin de notre approvisionnement en pétrole. Je regrette, par exemple, que les réflexions de Vet Futurs n’intègrent pas d’agronomes, d’économistes, de sociologues ou de géologues. Cela nous empêche d’appréhender ces enjeux globalement. Il faut s’emparer du sujet : l’Ordre et les syndicats professionnels devraient commander des recherches approfondies sur ce thème. Et la formation devrait évoluer aussi. Selon moi, il y a aujourd’hui un vrai décalage entre l’enseignement vétérinaire et le monde qui nous attend.

Quelques chiffres clés

La contribution du pétrole au développement de nos sociétés contemporaines est considérable. Pour preuve, ces chiffres :

• Le pétrole représente 31 % de l’énergie utilisée dans le monde.

• Les produits pétroliers représentent 92 % du carburant utilisé dans les transports.

• 80 % de l'énergie investie dans l'agriculture (engrais, carburant) est issue de l’exploitation d’hydrocarbures.

Par ailleurs, ses qualités physico-chimiques (densité énergétique, état liquide) en font une source d’énergie actuellement non substituable.

  • Pour en savoir plus
  • Mistral J. Approvisionnement de nos sociétés en pétrole et avenir : quelles conséquences sur la profession vétérinaire ? Thèse d’exercice [Médecine vétérinaire], VetAgro Sup, 2022. 
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