« Les dernières lignes de l’histoire d’un animal sont fondamentales » - La Semaine Vétérinaire n° 1987 du 28/02/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1987 du 28/02/2023

Entretien

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Anne-Claire Gagnon

Yessenia Alves Leiva, vétérinaire (A 11) accompagnante de deuil animalier, offre à Paris et en région parisienne un service unique en France de soins palliatifs et gériatriques pour l’animal, avec euthanasie à domicile et soutien psychologique des familles.

C’est l’euthanasie de sa chienne en 2014, au calme, dans son jardin, un jour ensoleillé de printemps, qui a fait prendre conscience à Yessenia Alves Leiva combien une telle intervention à domicile est essentielle pour le confort et l’apaisement de l’animal et de sa famille. Prendre le temps des soins palliatifs, de se préparer à la séparation : chaque étape est importante. Cette expérience personnelle est le point de départ de la structure Vet’Eden1, qu’elle a créée en 2021.

Comment vous êtes-vous formée ?

Je me suis formée à l’euthanasie et à l’accompagnement des familles auprès de Kathleen Cooney, vétérinaire spécialisée dans la fin de vie aux États-Unis. Mais aussi par le biais de divers webinaires et webconférences dispensés par des spécialistes internationaux, vétérinaires, Lynn Hendrix, Alice Villalobos, Cherie Therese Buisson, ou non vétérinaires, Lynne Pion, France Carlos… J’ai suivi une formation pour être accompagnante de deuil humain2. J’ai également beaucoup cherché par moi-même en lisant des articles scientifiques, des ouvrages vétérinaires sur les soins palliatifs, les soins d’hospice juste avant la mort, l’euthanasie, le deuil animalier. Je me suis documentée sur les soins palliatifs en médecine humaine qui, malgré des écarts de moyens et de communication directe patient-soignant, ont des démarches similaires.

Comment évaluez-vous et faites-vous évaluer au propriétaire la qualité de vie de son animal ?

Je consacre une consultation d’environ une heure et demie pour estimer la qualité de vie. J’évalue le bien-être physique, social et émotionnel de l’animal au sein de la famille. Pour ce faire, j’explore la prise en charge des maladies en cours, le contrôle des différents symptômes, le temps et l’énergie consacrés à l’animal, la présence d’une alimentation adéquate, d’une bonne hygiène, d’un environnement adapté à ses besoins spécifiques, ainsi que les signes d’anxiété et de souffrance… Je prends en considération les ressentis de la famille : la manière dont elle vit la situation, ses attentes, ses ressources (psychologiques, financières…), son rapport à la mort, les deuils déjà traversés… Les propriétaires peuvent évaluer la qualité de vie en se référant aux signes de souffrance propres à leur animal, en observant le ratio temps de joie de vivre-temps de souffrance ainsi que les limites que l’on aura déterminées ensemble avant d’envisager une fin de vie.

Comment les consœurs et confrères peuvent-ils vous référer ?

En transmettant mes coordonnées aux familles, tout simplement. Les personnes peuvent me contacter par téléphone, par mail ou par message. Je prends le temps lors d'un appel téléphonique de déterminer ce dont elles ont besoin, sauf si elles savent déjà précisément ce qu’elles attendent de moi.

Comment accueillent-ils votre initiative ?

Beaucoup l’accueillent de manière positive car, selon eux, cela répond aux besoins d’une partie de leurs clients, qu’eux-mêmes n’ont pas les moyens de combler. D’autres se demandent ce que j’apporte réellement de plus par rapport à leur prise en charge qu’ils considèrent complète et suffisante.

Les clients vous contactent-ils de leur propre initiative ou sur les conseils de leur vétérinaire ?

Les deux, je dirais 50-50. À ce jour, certains consœurs et confrères me réfèrent assez régulièrement des familles.

Quelles sont leurs demandes et leurs attentes ?

Les familles cherchent à bien comprendre tous les enjeux de la situation, à pouvoir prendre un temps de réflexion et de prise de conscience pour admettre que la mort est proche, à être accompagnées dans leur choix sans être bousculées, avec un soutien durable et de l’écoute sans jugement. Elles souhaitent répondre aux besoins de leur animal devenu fragile, lui épargner des souffrances et lui éviter tout stress durant les derniers moments qu’il lui reste à vivre. Elles veulent savoir quand sera le bon moment pour procéder à l'euthanasie, ni trop tôt ni trop tard, avoir l’espace et le temps nécessaires pour pratiquer un rituel d’adieu mais aussi ne pas être « oubliées » après et recevoir de l’aide pour traverser ce deuil, bien peu reconnu.

Référez-vous parfois à des psychologues ?

Il m’est difficile de créer un réseau de psychologues spécialisés dans le deuil, mais j’y travaille. Ils sont peu nombreux, même en Île-de-France. À chaque fois que je l’estime nécessaire, je réfère à des accompagnants de deuil animalier (à distance).

Ressentez-vous de la fatigue empathique ou, au contraire, bénéficiez-vous de l’énergie que donne la compassion, avec la satisfaction d’avoir pu accompagner pleinement votre patient et sa famille ?

Je n’ai jamais ressenti de fatigue empathique. J’ai en effet été formée à la prévenir, j’utilise pour cela différents outils. De plus, ma pratique aujourd’hui, avec laquelle je me sens parfaitement alignée et en accord avec mes valeurs humaines, me nourrit quotidiennement.

Étant donné que je suis les familles après le décès de l’animal, j’ai toujours un retour sur la manière dont elles ont vécu la fin de vie et dont elles traversent leur deuil. Après un mois, la grande majorité se sent plutôt bien, soulagée et allégée malgré le manque physique et est très reconnaissante de ce que j’ai pu apporter. Tous ces retours positifs me permettent de me sentir pleinement satisfaite de mon travail. Celles pour qui ce deuil est très difficile ont souvent des manques affectifs et/ou un déséquilibre psychologique qui vont au-delà de la douleur de la perte de leur animal. Je les oriente donc vers d’autres professionnels.

Comment vous ressourcez-vous ? Avec qui partagez-vous vos dilemmes éthiques ?

Grâce à l’équilibre entre ma vie personnelle et professionnelle que me permet la souplesse de l’organisation d’un travail à domicile. Avoir le temps pour ma deuxième activité qu’est la danse, être à l’écoute de mes besoins, passer beaucoup de temps de qualité avec ma famille et avec moi-même, voyager et respirer la nature…

Je suis en contact avec des vétérinaires d’outre-Atlantique qui sont à la tête d’un service comme le mien pour échanger sur mes problématiques quotidiennes. Je partage également avec Vincent Dattée, fondateur d’AnimaCare. Cette question est très pertinente car le partage de mes dilemmes est bien un manque que je ressens souvent.

  • 1. Vet’Eden, premier service vétérinaire à domicile dédié à la fin de vie des animaux de compagnie : http://www.veteden.fr.
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr