L’élevage sous vaches laitières « nourrices » : une alternative intéressante - La Semaine Vétérinaire n° 1986 du 21/04/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1986 du 21/04/2023

Système d’élevage

FORMATION MIXTE

Auteur(s) : Clothilde Barde

Article rédigé d’après la conférence « Élever des génisses laitières sous vaches nourrices : une voie à explorer pour un vêlage 24 mois en système exclusivement herbager »1, donnée par Thomas Puech et Laurent Brunet (unité de recherche Agrosystèmes territoires ressources, Institut national de la recherche agronomique et de l’environnement, Mirecourt) lors des journées 3R des 7 et 8 décembre 2022.

Depuis quelques années, une refonte des systèmes agricoles vers plus de durabilitéest envisagée. Les systèmes d’élevage peuvent jouer un rôle particulier en valorisant des ressources non directement utilisables en alimentation humaine3. Ainsi, dans les systèmes laitiers, pour réduire voire supprimer les concurrences d’usage des sols agricoles entre l’alimentation humaine et l’alimentation animale tout en assurant la productivité de ces systèmes, des chercheurs de l’unité pluridisciplinaire Agrosystèmes territoires ressources (Aster), de l’Institut national de la recherche agronomique et de l’environnement, ont envisagé, dans le cadre du projet Tempo4,5, d’expérimenter un système d’élevage sous vaches nourrices exclusivement à l’herbe. À cet égard, une étude a été menée depuis 2016 dans le centre de Mirecourt (Vosges) sur des génisses de renouvellement élevées exclusivement sous vaches nourrices à l’herbe, avec un objectif de vêlage à 24 mois. Les chercheurs espéraient voir diminuer les effectifs improductifs par une baisse de l’âge au vêlage de 36 à 24 mois, en améliorant la croissance et la précocité des génisses de renouvellement.

Une expérience menée sur une dizaine d’années

Dans cette étude, les vêlages ont eu lieu principalement entre mi-janvier et mi-avril. Après avoir passé vingt-quatre heures avec leurs mères biologiques, les veaux ont été séparés et élevés en case collective puis adoptés en bâtiment quelques jours plus tard par une vache nourrice (deux ou trois veaux par nourrice, selon sa production laitière). La mise à l’herbe (pâturage tournant) des génisses et de leurs nourrices avait lieu début avril, en moyenne six semaines après la naissance des veaux, puis elles étaient rentrées en bâtiment généralement durant la seconde quinzaine de novembre. Les génisses étaient alors sevrées, à l’âge de 8 à 9 mois. Aucun concentré n’était donné aux génisses ou à leurs nourrices, quel que soit leur stade physiologique, mais du foin pouvait être apporté si la production des pâtures ne couvrait pas les besoins des animaux. Pour évaluer les performances de croissance des génisses, les chercheurs les ont comparées à des génisses laitières élevées au distributeur automatique de lait (DAL, 96 jours en moyenne) dans le cadre d’un système herbager (SH) dans le même centre expérimental, de 2006 à 2015. Ces dernières avaient été élevées au DAL, puis sevrées et alimentées en bâtiment (avec du foin et du concentré fermier) jusqu’à la mise à l’herbe début juillet et enfin conduites en pâturage (pour partie complémenté) jusqu’à la rentrée en bâtiment fin octobre-début novembre. Ces génisses avaient vêlé en moyenne à l’âge de 36 mois en raison, selon les expérimentateurs, d’une part d’une croissance insuffisante pour un vêlage à 24 mois (faible quantité de concentrés en première année) et d’autre part de la volonté de n’avoir que des vêlages de printemps.

De meilleures performances de croissance et de reproduction

L’équipe de chercheurs a analysé les performances de croissance des génisses élevées sous nourrices (période 2016-2021) au regard des performances observées dans le SH (2006-2016), en s’appuyant sur des pesées mensuelles des animaux pour évaluer leur croissance sur trois périodes de trois mois environ (0-96 jours [durée moyenne d’alimentation lactée des génisses du SH], période 96-180 jours et la période 180-270 jours [jusqu’à la fin de saison de pâturage]). À l’instar des résultats obtenus dans d’autres études5, les chercheurs ont pu constater que la croissance des génisses élevées sous vaches nourrices est plus forte que celles des génisses élevées au DAL puis au pâturage, malgré un apport de concentrés pour ces dernières. Ces différences de croissance entraînent une différence de 68 kg à l’âge de 9 mois entre les deux modes d’élevage. De plus, les meilleures performances de croissance sur les six premiers mois de vie des génisses élevées sous vaches nourrices sont relativement stables d’une année à l’autre, même si, selon les chercheurs, elles restent dépendantes des conditions de milieu et surtout de la qualité des fourrages disponibles. En ce qui concerne le vêlage, à l’issue des différentes campagnes de reproduction, la majorité des génisses ont mis bas à 24 mois (81 %), particulièrement les génisses croisées (92 %), en comparaison avec les races pures, Holstein (64 %) et Montbéliarde (50 %).

Des animaux en meilleure santé

Si l’élevage des génisses sous vaches nourrices présente un intérêt du point de vue de la croissance des génisses et de la capacité à vêler à 24 mois, il semblerait que ce mode d’élevage présente aussi un bénéfice sanitaire de par la forte diminution des fréquences des diarrhées observées (30 % des génisses du SH ont été traitées pour cause de diarrhées entre 2016 et 2021 versus aucune diarrhée sévère constatée sur les génisses élevées sous nourrices, donc aucun traitement). De même, selon une enquête de 20216, l’élevage des génisses sous nourrices sur la saison de pâturage permet une acquisition plus rapide de l’immunité vis-à-vis des strongles gastro-intestinaux, avec une mise en place de celle-ci dès le début de la deuxième saison de pâturage. Les chercheurs ajoutent que « du point de vue du choix des vaches nourrices, ce mode d’élevage permet de valoriser certains animaux peu adaptés au système. En effet, outre deux facteurs essentiels pour définir les nourrices que sont le niveau de production et le tempérament de la future nourrice7, ces dernières peuvent être choisies sur certains critères devenus non fonctionnels en système laitier pâturant : boiteries récurrentes, quartiers défectueux, taux cellulaires élevés… ». Concernant l’élevage des génisses sous vaches nourrices, il entraîne une évolution marquée du travail quotidien6. En effet, le temps passé auparavant à nourrir les veaux peut être alloué à la surveillance des vaches nourrices, dont le choix est très important8. Inscrit dans une cohérence systémique qui dépasse le seul cadre de l’élevage des génisses de renouvellement, ce mode d’élevage s’inscrit donc dans un cadre plus large de reconception des conduites d’élevage au sein d’un système agricole de polyculture et polyélevage.

  • 1. Renc Rech Ruminants. 2022;26:238-241. bit.ly/3zVZhHJ.
  • 2. Tomich T.P., Brodt S., FEerris H., et al. Agroecology: A review from a global-change perspective. Ann Rev Environ. 2011;36(1):193-222.
  • 3. Mottet A., de Haan C., Falcucci A., et al. Livestock: On our plates or eating at our table? A new analysis of the feed/food debate. Glob Food Secur. 2017;14:1-8.
  • 4. À partir de 2016 : TEMPO. Aster/Inrae: 2017. bit.ly/3mvTlC7.
  • 5. Coquil X., Brunet L., Hellec F., Pailler I. Conception d’une conduite de génisses laitières sous vaches nourrices : pour une intensification écologique des systèmes d’élevage herbager ? Fourrages. 2017;231:213-22.
  • 6. Constancis C. L’élevage des veaux laitiers sous nourrices en agriculture biologique : description des pratiques et étude épidémiologique de la cryptosporidiose et des strongyloses digestives et respiratoires [Thèse, Microbiologie, virologie et parasitologie]. Nantes: École nationale vétérinaire; 2021.
  • 7. Vaarst M., Hellec F., Verwer C., et al. Cow calf contact in dairy herds viewed from the perspectives of calves, cows, humans and the farming system. Farmers’ perceptions and experiences related to dam-rearing systems. J Sust Organ Agr Syst. 2020;70(1):49-57.
  • 8. Michaud A., Cliozier A., Bec H., et al. Déléguer l’allaitement des veaux laitiers aux vaches ? Résultats d’enquêtes auprès des éleveurs. Renc Rech Ruminants. 2018;24:66-9.
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