Épidémiosurveillance et régulation des populations de rats urbains : des mesures nécessaires - La Semaine Vétérinaire n° 1986 du 21/04/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1986 du 21/04/2023

Santé publique

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Clothilde Barde

Le 23 mars 2023, lors d’une séance de l’Académie vétérinaire de France, les différents conférenciers présents ont dressé un état des lieux des risques sanitaires liés à la présence de rats en ville ainsi que des mesures de gestion mises en place.

Alors que la régulation des populations de rats urbains pose problème depuis plusieurs siècles à travers le monde, engendrant notamment par le passé de graves épidémies de peste (rat noir ou Rattus rattus), la question est toujours d’actualité. En effet, en juillet 2022, à la suite de la déclaration au Conseil de Paris de la représentante du parti animaliste, Douchka Markovic, qui demandait « de favoriser la cohabitation avec ces rongeurs plutôt que de les détruire », l’Académie nationale de médecine s'est vue obligée de publier un communiqué rappelant que ces animaux peuvent être porteurs de maladies transmissibles à l’homme1Comme l’a mentionné Jeanne Brugère-Picoux, vétérinaire membre de l'Académie nationale de médecine, lors de la séance de l’Académie vétérinaire de France du 23 mars dernier, « si l’on voit des rats dans les rues [comme c’est le cas à Paris] c’est qu’il y a une surpopulation. Le rat d’égout (surmulot, rat brun ou gris, ou Rattus norvegicus) doit rester dans les égouts car les risques sanitaires zoonotiques associés ne sont pas négligeables ». Selon l’une des conférencières, Florence Ayral (diplômée de médecine vétérinaire, enseignante-chercheuse en pathologie infectieuse à VetAgro Sup), 48 agents zoonotiques2 ont été retrouvés parmi des populations de Rattus norvegicus en Europe de l’Ouest entre 1995 et 2016. Les bactéries les plus fréquemment retrouvées étaient Escherichia coli, Hymenolepis diminuta, Hymenolepis nana, Leptospira spp. et Toxoplasma spp. Toutefois, « même si, comme elle l’a indiqué, le risque sanitaire lié aux populations de rats est avéré, il faut encore améliorer la compréhension du réservoir de zoonoses chez les humains pour améliorer la prévention ».

Des risques zoonotiques avérés

Comme l’a rappelé Florence Ayral, d’après une définition3 de 2002, la notion de « réservoir » désigne une population dans laquelle un agent pathogène persiste sur des périodes prolongées et à partir de laquelle une population cible peut se contaminer. Par ailleurs, les agents zoonotiques sont généralement multi-hôtes et peuvent se transmettre par l’environnement4. On parle de communautés de persistance (sous-population d’hôtes connectés qui, ensemble, participent à maintenir un agent pathogène à long terme). À partir de ces notions et afin de déterminer les risques sanitaires zoonotiques associés à la présence de rats urbains, deux études, présentées par Florence Ayral, ont été menées à Lyon et dans sa périphérie (Rhône). Dans la première étude5 menée de 2010 à 2012, un échantillonnage de rats a été réalisé dans 23 sites à Lyon afin de déterminer l’importance de l’infection des rats par quatre agents zoonotiques (Leptospira, Toxoplasma gondii, hantavirus Séoul et virus de l’hépatite E) ainsi que la probabilité d’infection zoonotique. Ces sites ont été choisis selon un gradient de densité de population humaine. Sur les 178 rats capturés, les tests de laboratoire ont montré que 26 % étaient infectés par Leptospira spp., et ce, particulièrement dans certains sites lyonnais (hot spots). De plus, l’analyse statistique a permis, à l’aide de modèles de régression logistique, de mettre en évidence le lien entre les infections des humains et celles des rats. En ce qui concerne la leptospirose, l’expérimentation a révélé que plus les rats sont âgés, plus ils sont infectés par la leptospirose, et plus la densité de la population humaine est forte (surtout dans les catégories socio-économiques les plus défavorisées), plus le nombre de rats infectés est important. Par ailleurs, dans les résultats d’une étude présentée par Younes Laidoudi (diplômé de médecine vétérinaire, chercheur dans l’unité de recherche Microbes, évolution, phylogénie et infection à Aix-Marseille Université) et portant sur l’épidémiosurveillance des rats d’égout à Marseille au cours des trois dernières années, l’analyse des échantillons a montré la présence de 12 agents pathogènes chez les rats (six zoonotiques et deux acariens responsables de nuisances) mais seules les leptospires présentaient un risque avéré pour la santé publique.

Un rôle épidémiologique à explorer

Toutefois, actuellement, les chercheurs manquent encore d’informations pour discuter du rôle épidémiologique du rat dans la transmission de zoonoses. C’est pourquoi, dans la seconde étude lyonnaise présentée par Florence Ayral, 37 rats infectés par Leptospira interrogans ont été étudiés et quatre profils génétiques (multi spacer sequence typing [MST]), propres à chacun des sites de capture, ont été trouvés sans variation au cours du temps. Dans une étude de 1981, il avait été montré un portage sélectif sur des périodes prolongées de leptospiroses Icterohaemorrhagiae ou Gryppotyphosa par les rats au cours du temps. Dans ce cas, comme les mêmes profils MST ont pu être identifiés chez les humains et chez les rats infectés, ces derniers peuvent être considérés comme des hôtes de persistance, réservoirs de la leptospirose humaine. « La transmission de la bactérie peut se faire par interactions d’une communauté de persistance à d’autres populations, a indiqué la conférencière. Le rôle épidémiologique important du rat dans la communauté de persistance d’agents zoonotiques étant avéré, il serait dorénavant intéressant d’identifier le rôle des autres espèces de l’écosystème urbain. Pour une meilleure compréhension des notions de communauté de persistance et pour mettre en place des alternatives de gestion, une approche One Heath doit être développée. »

Une régulation difficile

Actuellement, comme l’a indiqué Virginie Lattard (diplômée de médecine vétérinaire, directrice de recherche USC 1233 Rongeurs sauvages, risques sanitaires et gestion des populations Inrae/VetAgro Sup), « pour contrôler les populations de rats urbains, c’est-à-dire maintenir un niveau de population permettant d’éliminer les nuisances humaines (dégâts et risques sanitaires) sans pour autant exterminer l’espèce, plusieurs méthodes existent ». Ainsi, des mesures d’hygiène, comme la gestion des déchets ou le stockage des aliments, peuvent être mises en place mais, le moyen de lutte le plus efficace actuellement pour réduire la population de rats reste la lutte chimique avec l’utilisation de rodenticides. Or, la réglementation encadrant l’usage des rodenticides en milieu urbain est stricte (législation des biocides). En Europe les solutions chimiques sont très limitées : anticoagulants raticides ou la vitamine D (ou cholécalciférol), exclusivement recommandée pour un usage professionnel car classée comme perturbateur endocrinien. Les anticoagulants raticides agissent sur la VKORC1 (enzyme qui recycle la vitamine K responsable de la coagulation) et sont classés en trois générations selon leur composition. La première a une faible rémanence et une toxicité modérée, ce qui la rend efficace lors d’ingestions répétées. Les deuxième et troisième générations sont plus écotoxiques (persistance dans la faune non cible) et nécessitent une ingestion unique pour agir. Pour ces produits, la loi impose que les appâts soient placés dans des boîtes sécurisées, dans des quantités inférieures à 30 ppm de matière active et retirés à la fin de la campagne. Comme l’a expliqué la conférencière, ces restrictions d’usage ainsi que leur utilisation intensive depuis les années 1950 ont conduit à sélectionner des populations de rats ayant des gènes de résistance aux anticoagulants. À cet égard, par exemple, parmi les mutations du gène VKORC1 à l’origine de résistances ciblées, la mutation Y139F conduit à une résistance totale aux premières générations et partielle à la deuxième génération de rodenticides. À l’échelle de Paris, a précisé Virginie Lattard, une étude est en cours pour expliquer la dispersion des allèles de résistance dans les populations de rats. Les premiers résultats ont révélé une forte prévalence (supérieure à 40 %) de la mutation Y139F avec des variations selon les quartiers de la capitale. « L’expérimentation devrait être étendue pour comprendre les facteurs en jeu, estime la conférencière, même si, pour une gestion efficace des rats, il faudrait développer de nouvelles solutions et, pour limiter l’apparition de résistance, alterner les matières actives anticoagulantes utilisées en réservant les molécules de troisième génération aux échecs de traitement. »

  • 1. Entre le bien-être du rat d’égout et la santé publique, faut-il choisir ? Académie nationale de médecine; 2022. bit.ly/3Uz15Q7.
  • 2. Strand T. M., Lundkvist Å. Rat-borne diseases at the horizon. A systematic review on infectious agents carried by rats in Europe 1995-2016. Infect Ecol Epidemiol. 2019;9(1):1553461.
  • 3. Haydon D.T., Cleaveland S., Taylor L.H., Laurenson M.K. Identifying reservoirs of infection: a conceptual and practical challenge. Emerg Infect Dis. 2002;8(12):1468-73.
  • 4. Taylor L.H., Latham S.M., Woolhouse M.E. Risk factors for human disease emergence. Philos Trans R Soc Lond B Biol Sci. 2001;356(1411):983-9.
  • 5. Ayral F., Artois J., Zilber A.L., et al. The relationship between socioeconomic indices and potentially zoonotic pathogens carried by wild Norway rats: A survey in Rhône, France (2010-2012). Epidemiol Infect. 2015;143(3):586-99.
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