Ces vétérinaires qui naviguent à contre-courant des réseaux - La Semaine Vétérinaire n° 1986 du 21/04/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1986 du 21/04/2023

DOSSIER

Auteur(s) : Par Jacques Nadel

La restructuration de la profession opérée par les rachats de cliniques effectués par des groupes vétérinaires depuis 2018 est autant remarquée que controversée. Approchés, démarchés ou ayant déjà vécu une mauvaise expérience de ce modèle d’exercice intégré, des vétérinaires savent également dire non au déploiement de ce type de management, pour le maintien de leur indépendance professionnelle.

Derrière une opération patrimoniale en apparence avantageuse pour le vétérinaire (rachat à prix d’or de sa clinique, soulageant le cédant de l’incertitude de la revente et de la difficulté à trouver un repreneur) peut se cacher le fait que l’investisseur détourne la rentabilité et ne lui laisse que la portion congrue des droits financiers de la société. Si ce modèle d’entreprise fait briller les yeux d’une partie des vétérinaires (24 % des praticiens canins, source Phylum, cabinet de conseil spécialisé dans les filières alimentaires, la santé animale et le bien-être animal), il suscite de nombreuses inquiétudes dans la profession, qui redoute notamment la perte d’indépendance du praticien libéral. Plusieurs sont ceux, en effet, à observer avec méfiance cette intrusion d’investisseurs extérieurs à la profession dans leur réseau.

Les groupes ne contrôlent pas la société d’exploitation de la clinique et respectent une légalité a minima. Leur entrée au capital de sociétés commerciales (jusqu’à 49,99 %) ou de sociétés d’exercice libéral (jusqu’à 25 %) laisse présumer que les vétérinaires majoritaires en capital et en droits de vote conservent le contrôle de leur exploitation. Mais la création d’actions de préférence – permettant avec 49 % des droits de vote d’avoir la quasi-totalité des droits financiers – semble offrir une voie de contournement aisée. Est-il raisonnable d’être gouverné par la finance et laisser des acteurs non vétérinaires arriver à un jet de pierre du capitalde professionnels libéraux ? « Non ! », se révolte Caroline Dabas (T 93), présidente du Syndicat des structures et établissements vétérinaires indépendants de France. Elle attire l’attention sur ce que cache cette stratégie de conquête. « Nous sommes encore dans la période de lune de miel, prévient-elle, même si les masques commencent à tomber. Les premiers témoignages (anonymes) nous arrivent, permettant de savoir ce qui se passe réellement : atteinte au secret professionnel, instauration du contrôle et du reporting systématique au groupe, restrictions dans les choix médicaux, dans l’accès à certaines marques… Il n’y a aucune raison que ce que les corporates ont mis en place aux États-Unis, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas n’arrive pas en France. »

Bas les masques !

La méfiance de la profession semble nourrie par l’opacité qui règne sur les intentions et sur les objectifs des groupes vétérinaires : rendre leur investissement rentable à moyen ou long terme. Patrick Cavanna, expert-comptable du cabinet R2C, pose le postulat que la nouvelle génération de vétérinaires qui succédera à ses aînés ayant intégré des groupes ne sera pas au même niveau de rémunération. « Pour l’instant, ils font le dos rond avec les titulaires restés en place, mais, ensuite, les groupes chercheront à dégager des taux de rendement plus élevés », souligne-t-il. S’il n’a jamais pu mettre la main sur les pactes d’associés et règlements intérieurs, sur les actes de cession, il concède que « c’est assez transparent et sans entourloupe ».

Charles Facon (T 02), directeur général d’Eunoia, comprend l’attrait d’intégrer un groupe : « Beaucoup de vétérinaires sont excédés par la gestion de base de leur clinique et la pression devient très forte quand ils ne parviennent pas à recruter. Ils revendent alors leur fonds pour ne plus avoir à gérer les ressources humaines. Le septième Atlas démographique de la profession vétérinaire montre que la variation du marché vétérinaire a une forte influence sur les besoins en effectif de la profession. À chaque fois que le marché croît de 1 %, il faut environ 200 vétérinaires de plus sur le marché des animaux de compagnie, 47,5 sur le marché des animaux de rente ruminants et 15 pour les équidés. »

Côté services, pas mieux qu’ailleurs

Les groupes vétérinaires et leurs sources de financement peuvent être un atout pour la profession, en apportant des fonctions support qui répondent aux principales attentes des praticiens. « Mais, sur le recrutement en particulier, les promesses ne sont pas tenues et ils ne font pas mieux que les autres », observe Charles Facon. En effet, les structures indépendantes peuvent trouver la même offre de services et de fonctions support auprès des groupements d’intérêt économique et autres associations (réseau Cristal, Eunoia, Adévet…). « Comme les services des groupes font partie d’une offre intégrée, une clinique du groupe offrira plus de certitudes à un repreneur qu’une structure indépendante », explique-t-il. Une garantie payée au prix fort. « Les groupes suivent une logique de redevance et facturent leurs services (ressources humaines, communication…) au pourcentage du chiffre d’affaires », indique Caroline Dabas. Alors que les indépendants ont accès à des services de même qualité auprès de prestataires externes à des coûts maîtrisés. Lors d’un salon professionnel, Hélène Villlaroya (A 01), responsable et fondatrice d’Adévet (voir encadré), a rencontré une vétérinaire quinquagénaire qui ne comprenait pas grand-chose aux complexités économiques des groupes. « Sur les prestations de services, sa clinique, de taille normale, aurait vu sa facture indexée sur son chiffre d’affaires, soit un montant de 92 000 euros par an ! », calcule-t-elle. Alors qu’Adévet propose également un pool de services, elle estime que les qualités des offres respectives ne sont pas comparables : « Il ne faut pas s’y tromper, l’essentiel du recrutement des groupes porte sur les commerciaux chargés de faire le lien entre les vétérinaires intégrés et les prospects, peu sur les personnes en charge des services support, remarque-t-elle. Une clinique nous a confié la réalisation de son site Internet auquel elle a dû ensuite renoncer quand elle est passée à un réseau et elle l’a beaucoup regretté. »

La force des indépendants

Patrick Cavanna fait l’apologie de l’entreprise libérale. « Les vétérinaires indépendants ont un gros avantage sur ceux qui ont vendu leur entreprise à un groupe : ils sont en capacité de faire des choix. Par exemple, ils peuvent décider de travailler deux jours de plus si c’est dans l’intérêt de leur entreprise et des patients. Les cliniques vétérinaires indépendantes sont des structures très résilientes, leurs dirigeants peuvent redresser une situation financière difficile rien qu’en baissant pendant quelque temps leur rémunération, explique-t-il. Il y a également moins de turnover dans les équipes, ce qui est un facteur de fidélisation de la clientèle. »

Dans les cliniques intégrées à des groupes, des talents peuvent quitter le navire. « Les vétérinaires salariés qui espéraient devenir associés se retrouvent le bec dans l’eau et quittent ces structures », observe Caroline Dabas. Les dérives de la stratégie sont parfois responsables de départs en cascade de vétérinaires salariés et d’auxiliaires spécialisés vétérinaires (ASV). « Sur les sept cliniques vétérinaires situées dans un périmètre de 40 kilomètres, cinq ont été rachetées par un groupe, dont trois l’été dernier, narre Gwenaël Boillin-Outters (N 98) (voir témoignage). Cela a été instantané ! Tous les jours, de nouveaux clients affluent chez nous, ils nous racontent que les gens sont considérés comme des numéros, qu’il n’y a plus de possibilités d’échanges ni d’accompagnement, que les tarifs ont augmenté… » Cette déshumanisation des rapports a convaincu également des vétérinaires salariés et des ASV de fuir ces nouvelles structures. « Ils ne sont pas dupes non plus des beaux discours ! », argue-t-elle. Une aubaine pour les indépendants environnants en ces temps où les professionnels manquent cruellement sur le marché de l’emploi.

Trouver le bon équilibre

La problématique de l’indépendance du vétérinaire est régulièrement évoquée dans les débats et divise la profession. Il devrait plutôt être question d’autonomie, car l’indépendance professionnelle du vétérinaire ne saurait être négociable. Que le vétérinaire ait des devoirs à l’égard du partenaire financier qui participe au capital de la structure relève du bon sens. Ceux-ci peuvent aller du simple devoir d’information au concept d’agencement obligatoire en passant par le système informatique imposé… Tout est possible et tout existe ! Chacun doit apprécier à quel niveau il souhaite préserver son autonomie de décision et à quel niveau il a, au contraire, besoin d’assistance, de sous-traitance, de mutualisation, de services… Ce qui suppose de partager des règles et des valeurs communes.

Le paysage se transforme et les possibilités offertes aux vétérinaires libéraux sont un progrès indéniable. « Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise solution en soi », conclut Patrick Cavanna. Selon lui, il revient à chacun de décider en fonction de l’équilibre de son mode de vie professionnel et personnel auquel il aspire et d’apprécier à quel niveau il souhaite préserver son indépendance et son autonomie de décision. Ou à quel niveau, au contraire, il est intéressé par une philosophie et un modèle d’exercice différents. Face à la multitude des solutions d’accompagnement proposées, chacun peut trouver le partenaire qui lui convient… ou rester isolé. L’important est que chaque vétérinaire soit en phase avec le système auquel il participe.

Côté performances, les praticiens indépendants n’ont rien à envier aux cliniques des groupes. « Dans les pays où la financiarisation des structures est arrivée à maturité, 50 % des indépendants enregistrent les plus beaux succès économiques », rappelle Caroline Dabas. Ce qui promet un bel avenir en France aux vétérinaires qui entendent le rester !

Gwenaël Boillin-Outters (N 98)

Vétérinaire canine salariée à Saint-Germain-Lespinasse (Loire)

Gwenaël Boillin-Outters, vétérinaire salariée et conjointe d’un des associés de la clinique mixte de Saint-Germain-Lespinasse (42), attire l’attention sur l’engagement excessif auquel sont soumis les vétérinaires. Elle a été approchée par un groupe « qui [leur] a proposé un énorme chèque et fait miroiter des sommes monstrueuses, mais, une fois entré au capital, il aurait imposé la gestion du presse-citron pour développer la rentabilité et récupérer le montant de son investissement. Le but de ces groupes est de gagner plus d’argent au détriment de la qualité de la relation avec la clientèle, de la qualité de service et de la santé des vétérinaires. Ils veulent accélérer la cadence de travail mais ne se rendent pas compte que le portefeuille des clients d’une clinique n’est pas extensible », s’indigne-t-elle. Même si, dans leur discours accrocheur, les groupes placent l’indépendance médicale et le respect de l’identité des cliniques au cœur de leur modèle, mettent en avant leurs capacités d’investisse­ment dans des équipements de pointe, « ils oublient que, dans un département comme la Loire à faible pouvoir d’achat , le bassin Roannais, le panier moyen est modeste, les propriétaires d’animaux refusent régulièrement des examens complémentaires onéreux et donc l’achat d’un scanner ne serait pas rentabilisé », explique-t-elle.

Alexandra Muresan (Cluj-Napoca [Roumanie] 10)

Vétérinaire canine libérale à Clichy (Hauts-de-Seine)

Alexandra Muresan a quitté sans regret une clinique passée sous réseau. Depuis bientôt deux ans, elle a sa propre clinique à Clichy (92). Son employeur avait cédé ses parts, laissant derrière lui une grande frustration et une grande démotivation à ses équipes. Le périmètre d’autonomie de cette salariée s’était réduit comme peau de chagrin, ses décisions professionnelles étaient discutées par l’actionnaire investisseur. « J’en avais ras le bol de ne pas être considérée en tant que vétérinaire. Une assistante responsable des cliniques du groupe, non vétérinaire, me disait comment faire mon travail », témoigne-t-elle. Sur les demandes de formation en externe, Alexandra Muresan a déchanté. « J’ai demandé une formation en radiographie et en échographie, c’était compliqué. À l’inverse, il y avait trop de formations en interne sur le temps de midi. Je n’avais pas non plus trop le choix des produits ; le groupe imposait son catalogue, mais cela n’était pas toujours gênant », ajoute-t-elle. Pas autant que les prises de tête avec la hiérarchie, l’autorité du chef responsable d’un groupe de cliniques, la mauvaise ambiance et la communication déficiente qui se sont progressivement installées, ou encore l’absence de pouvoir décisionnaire des titulaires en place. « Même si je comprends pourquoi ils vendent, je trouve cela triste », conclut-elle.

Une réalisation du capital au détriment des jeunes

Hélène Villaroya (A 01), responsable et fondatrice d’Adévet, regrette que les vétérinaires libéraux renoncent à leur rôle de chef d’entreprise en intégrant un groupe. « Ce qui fait la force d’un vétérinaire, c’est d’avoir les deux casquettes », maintient-elle. Elle déplore également que l’élément déclencheur soit, pour les cédants, « l’effet patrimonial ».

La rentabilité à tout prix est le maître mot dans ces cliniques acquises à des tarifs atteignant parfois jusqu’à vingt fois l’excédent brut d’exploitation et trois fois le chiffre d’affaires sur de grosses affaires canines. Une aubaine dont se saisissent plus facilement les vétérinaires situés dans le haut de la pyramide des âges. « À partir de 55 ans, la cession d’une clinique répond à une logique économique ou à un nouveau choix de vie », explique Patrick Cavanna, expert-comptable du cabinet R2C.

Le rachat par des groupes, avec des valorisations très importantes des cliniques, met à mal la capacité des jeunes vétérinaires qui auraient envie de s’associer dans quelques années de le faire. Et Hélène Villaroya d’indiquer qu’elle a de plus en plus de demandes de jeunes qui veulent s’installer en créant leur propre entreprise. « Ils ne sont pas dupes du modèle financier mis en place par les groupes. Ils ont une désaffection pour les fonds financiers qui ne sont là que pour capter de la valeur. Que ce soit au travers des dividendes ou de prestations de services qu’ils facturent à un prix éhonté, ils trouveront toujours une façon de se financer, c’est leur métier », rappelle-t-elle.

Un CHV fait le souhait de rester indépendant

Alors que les centres hospitaliers vétérinaires (CHV) de référé sont la cible privilégiée des groupes, celui aux mains d’Alexis Lecoindre (Liège 09) et Pablo Rivier (L 02) est le fruit d’une union en avril 2019 entre le premier, spécialiste en médecine interne exerçant dans la région lyonnaise, et le second, chirurgien itinérant dans la même région. Le croisement de leurs chiffres d’affaires (CA), de leurs deux clientèles existantes et de leurs réputations respectives représente les fonts baptismaux de ce plateau technique dont l’ascension a été fulgurante : + 30 % de croissance de CA par an, ce CHV indépendant qui réalisait 1,5 million d’euros de CA au démarrage a terminé sur un CA de 6,4 millions d’euros en 2022. Ce CHV n’a pas eu besoin de l’aide de fonds financiers et de fonctions support pour devenir un pôle d’excellence, d’expertise et de haute technologie. « Onlyvet a, au contraire, internalisé les fonctions support, au prix d’énormément de travail, parfois d’erreurs ou d’échecs, et s’est doté d’une équipe de direction générale aux côtés des fondateurs pour diriger la structure, précise Vianney Reboul, responsable des opérations d’Onlyvet. Il doit son succès au trio de soins mis en place entre le propriétaire de l’animal de compagnie, le vétérinaire traitant et Onlyvet, et à un second triptyque reposant sur une équipe de quatorze spécialistes et quatre résidents, des équipements de pointe et l’aspect pluridisciplinaire de son offre. » Mais ce n’est pas pour autant que le centre ne comprend pas d’autres modes de financement ou d’exercice. « Chaque projet est unique et, en fonction des phases de développement de l’entreprise et des souhaits des associés, le recours à des financements extérieurs peut représenter un levier pour soutenir des projets de développement », conclut-il.

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