Giardiose des carnivores domestiques : un risque zoonotique ? - La Semaine Vétérinaire n° 1980 du 10/03/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1980 du 10/03/2023

Parasitologie

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

La place du chien et du chat comme source de contamination humaine à Giardia duodenalis reste encore peu documentée. S’il existe, le risque principal serait celui d’une zoonose reverse, étant donné que les études montrent que l’humain est une source de contamination possible pour l’animal de compagnie.

Le chien et chat atteint de giardiose peuvent-ils transmettre le protozoaire à son propriétaire ? La réponse à cette question reste partielle d’après les données scientifiques disponibles à ce jour, comme cela a été mis en lumière lors du module One Health organisé par l’association l’European Scientific Counsel Companion Animal Parasites (Esccap) au dernier congrès de l’Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie, qui s’est tenu du 1er au 3 décembre 2022, à Marseille.

Comme l’a expliqué Bruno Polack, enseignant-chercheur en parasitologie à l’École nationale vétérinaire d’Alfort (Val-de-Marne), huit groupes génétiques (ou assemblages), A à H, ont été identifiés pour le protozoaire Giardia duodenalis, chacun étant associé préférentiellement à une espèce animale. Chez l’humain, les contaminations sont associées principalement aux assemblages A et B ; chez les chiens, ce sont les assemblages C et D qui prédominent ; chez les chats, l’assemblage F. Toutefois, les génotypes « humains » peuvent également être retrouvés dans plusieurs espèces animales : chez le chien et le chat, les analyses génomiques ont pu mettre en évidence la présence de l’assemblage A principalement en Europe, mais aussi plus rarement l’assemblage B.

Des infections canines et félines avec des assemblages humains

Invité pour ce module, Loïc Favennec, professeur de parasitologie à l’université de Rouen et responsable du laboratoire de parasitologie-mycologie du centre hospitalier universitaire, a cité plusieurs exemples : au Mexique, une étude de 2005 a montré que plus de 50 % des génotypes de Giardia des chiens de l’étude correspondaient à l’assemblage A. Dans une autre étude de 2010 au Canada, la totalité des chiens étaient contaminés par ce génotype. Des tendances similaires ont été retrouvées dans une étude brésilienne et une thaïlandaise. « Ces données sont en faveur d’une contamination des animaux par l’humain », a souligné Loïc Favennec.

Dans ce contexte, on ne peut pas exclure la possibilité d’une transmission inverse des assemblages humains : « La giardiose est une maladie humaine généralement bénigne, mais il existe des cas pour lesquels les signes cliniques persistent durant plusieurs mois. D’un point de vue pratique, soit il s’agit d’une souche résistante, et il faut essayer d’adapter le traitement, soit il faut identifier la source de recontamination. Et nous n’avions pas en tête que les animaux de compagnie, même asymptomatiques, pouvaient être porteurs, et donc potentiellement être une source de recontamination de leur propriétaire », a expliqué Loïc Favennec. Mais les données restent encore insuffisantes pour caractériser ce risque. Une seule étude de 1994 avait montré que le contact avec des animaux de compagnie était un facteur de risque. En clair, ce que l’on peut dire aujourd’hui est que les infections humaines sont le plus souvent liées à des contaminations humaines.

Pour rappel, les kystes excrétés sont directement infectants, avec jusqu’à 10 millions de kystes par gramme de fécès chez le chien.

La contamination environnementale est centrale

D’autres facteurs de risque de contamination humaine sont par contre clairement identifiés, en lien notamment avec une contamination environnementale du fait de la grande résistance des kystes1 : voyage dans les pays hyperendémiques, consommation d’eau du robinet et de végétaux crus, natations dans les rivières et les lacs, exposition/consommation à de l’« eau récréationnelle », mais aussi contact avec des jeunes enfants portant des couches, et pratiques sexuelles avec rapport ano-oraux. Plusieurs épidémies alimentaires de G. duodenalis ont été décrites, avec pour source de contamination le personnel de cuisine, mais aussi du mouton (soupe de tripes) et des rongeurs (via les déjections) ; des épidémies liées à de l’eau ont également été rapportées dont une connue, l’infection de Bergen, en Norvège, dans les années 2000, où 2 500 cas probables de giardiose avaient été dénombrés (et 1 300 prouvés), en lien avec la contamination par l’eau du robinet issu d’une même source. 7 % des personnes ont été hospitalisées.

Quelles conséquences pour la prise en charge médicale ? En médecine humaine, les malades reçoivent une thérapie médicamenteuse ; il n’y a pas, à ce jour, de recommandations particulières vis-à-vis de l’animal de compagnie. En médecine vétérinaire, on traite aussi les animaux symptomatiques. Mais il est recommandé d’y associer des mesures d’hygiène : lavage de l’arrière-train avec un shampooing à base de chlorhexidine, pour l’élimination des kystes (notamment pour la giardiose récidivante) et nettoyage/désinfection des locaux (locaux propres et secs) pour réduire la pression environnementale et le risque de recontamination de l’animal, notamment en cas de vie en collectivité (élevages et chenils). Une prévention médicale de la giardiose est également à envisager dans les élevages : à faire tous les un à deux mois sur tous les chiots. Dans le guide Esccap2, il est indiqué que si le risque de transmission de l’animal de compagnie à l’humain est faible, « les personnes en contact avec des animaux de compagnie infectés doivent consulter leur médecin traitant si elles présentent des signes cliniques évocateurs ».

Une maladie humaine cosmopolite et fréquente

La giardiose sévit dans tous les pays du globe : 2 à 7 % d’infections humaines sont décrites dans les pays dits industrialisés, et 1,6 à 4 % en France… sachant qu’il y a 70 à 80 % de personnes asymptomatiques. Il s’agit du premier parasite intestinal retrouvé chez l’humain en France. Dans les pays en voie de développement, la maladie est plus fréquente, entre 12 et 30 % d’infections, et jusqu’à près de 80 % en Inde. Il y a une association entre la répétition d’épisodes de giardiose pendant la petite enfance et un retard de développement cognitif. De plus, une giardiose non traitée peut être associée au déclenchement du syndrome post-infectieux de l’intestin irritable et de fatigue chronique.

Diagnostic différentiel de la giardiose chez le jeune animal

Face à un animal qui présente des troubles intestinaux, il faut penser à :

- la coccidiose : elle se caractérise par une entérite aiguë sévère (diarrhée +/- hémorragie) sur des jeunes animaux (4 à 12 semaines) à la suite d’un stress (sevrage, vente, transport, etc.) ;

- la trichomonose (chat) : elle s’identifie par une diarrhée en bouse de vache, colique, mais un bon état général, sans conséquence notable sur la croissance. L’atteinte a lieu entre l’âge de 2 mois et 1 an ;

- la strongyloïdose : elle se qualifie par une diarrhée chronique, par une dégradation progressive et importante de l’état général et par une mortalité ;

- la giardiose : elle se distingue par une entérite chronique/aiguë avec diarrhée intermittente, des fèces pâteuses à molles (stéatorrhée), des vomissements peu fréquents, un amaigrissement, un arrêt de croissance et la conservation de l’appétit. De possibles signes cutanés peuvent apparaître : papules cutanées sur la face.

  • 1. 15 à 30 jours de survie des kystes dans les selles (maximum 74 jours) ; 1 jour de survie dans l’eau douce à 25 °C ; 11 semaines à 4 °C ; faible survie en milieu marin ; résistance au chlore.
  • 2. « La giardiose chez le chien et le chat », Esccap : bit.ly/3Z8LZmb.
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