Reproduction assistée : jusqu’où aller ? - La Semaine Vétérinaire n° 1979 du 03/03/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1979 du 03/03/2023

Éthique

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Lorenza Richard

Face aux demandes de productivité des éleveurs de chiens, les limites éthiques des pratiques vétérinaires en reproduction assistée méritent d’être questionnées.

« Avec l’essor des demandes de chiots depuis 2021, les éleveurs canins peuvent nous demander des pratiques qui posent des questions éthiques, pour augmenter leurs performances, a déclaré Émilie Rosset (L 05), vice-présidente du Groupe d’étude en reproduction, élevage, sélection (Geres) de l’Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie, lors de son congrès en décembre dernier. Pour éviter de mettre en danger la vie de la chienne ou des chiots, on peut avoir du mal à refuser, car le client peut aller voir quelqu’un d’autre avec le risque que cela soit moins bien fait. » En effet, le vétérinaire intervient à chaque étape de la reproduction : suivi de chaleurs, insémination artificielle (IA), recherche des causes d’infertilité, augmentation de la fertilité et de la prolificité, amélioration du potentiel génétique des chiens, etc. Il convient donc d’éviter les dérives de la reproduction assistée.

L’exemple édifiant de Jack

Pour faire comprendre ces dérives, Émilie Rosset prend l’exemple de Jack, le bulldog anglais mascotte de l’équipe de basket de Georgetown, aux États-Unis, depuis 1962. Un nouveau Jack prend régulièrement la suite du précédent, et « les gens le trouvent mignon, mais Jack est brachycéphale, il souffre de problèmes respiratoires et digestifs, vit dans une cage climatisée pour éviter les coups de chaleur et est incapable de se reproduire, explique-t-elle. Son père a été prélevé, en raison du risque de syncope. Après un suivi de chaleurs, sa mère a été inséminée 48 heures après l’ovulation par IA intra-utérine par voie chirurgicale. » Pour le dernier Jack, la vice-présidente du Geres nous apprend que la mère est restée vide deux fois malgré des chaleurs régulières, avec une bactériologie vaginale positive. Elle a donc été placée à chaque fois trois semaines sous antibiotiques. Puis, après un suivi de gestation important, elle a mis bas par césarienne, la mise bas naturelle étant trop risquée. Ainsi, ces pratiques font naître des animaux malades en maltraitant des parents malades qui ne peuvent pas se reproduire naturellement.

Pression de certains éleveurs

Cela pose la question des pratiques en France. « Certains éleveurs souhaitent une IA intra-utérine, qui augmente de 33 à 35 % le taux de gestation par rapport à l’IA intravaginale ou la saillie naturelle, et permet d’obtenir deux chiots de plus en moyenne par portée », indique Émilie Rosset. Elle précise que cette IA est majoritairement réalisée par chirurgie aux États-Unis, mais avec un endoscope rigide en France, une technique plus difficile mais plus éthique. De plus, « certains éleveurs ne veulent plus de mise bas naturelle, malgré le risque anesthésique, et souhaitent programmer une césarienne. En effet, celle-ci optimise les chances de survie des chiots, sans risque de souffrance fœtale ni de dystocie pour la chienne. La césarienne présente également un intérêt pour le vétérinaire, dont l’équipe est ainsi prête. Cependant, elle limite le potentiel reproducteur à long terme et exacerbe le comportement de cannibalisme chez certaines chiennes. Elle devrait donc rester limitée aux situations à risque ». Enfin, dans les cas d’infertilité avec chaleurs régulières, elle note que plus de 15 % des chiennes ont une bactériologie vaginale polymicrobienne positive sans être malades. De plus, l’infection à mycoplasmes ne serait caractérisée qu’en cas de concentration supérieure à 106 UFC/ml, car toutes les chiennes en possèdent dans leur vagin. « Un client peut souhaiter traiter tout son élevage avec de la doxycycline lorsqu’une chienne est positive, mais cela n’est souvent pas utile et crée des antibiorésistances », souligne-t-elle.

Réformer la sélection

« Nous devons donc veiller à l’éthique de nos pratiques, mais les éleveurs ont la dent dure et il faut arriver à leur marteler que ce n’est pas dans l’intérêt des chiens, déplore Émilie Rosset. Que faire lorsqu’un American bully arrive pour une césarienne ? Cette race n’est pas reconnue par la Société centrale canine et appartient en France à la première catégorie, mais nous ne pouvons pas risquer la vie de la chienne. Et que faire des chiots ? » Concernant les bulldogs anglais, « la Fédération cynologique internationale impose que les IA ne soient réalisées que si la saillie naturelle a été possible, mais cela n’est pas respecté en pratique ». Enfin, la vice-présidente du Geres s’inquiète également de l’émergence rapide, ces dernières années, des cliniques de fertilité au Royaume-Uni, dans lesquelles les chiennes sont suivies par des non-vétérinaires. « Les confrères récupèrent parfois des femelles en très mauvais état et des chiots en train de mourir. Il convient donc de légiférer, pour nous protéger, et pour réformer les méthodes de sélection, qui doivent être également basées sur l’aptitude des chiens à la reproduction », conclut-elle.

Entretien

Assurer une bonne santé aux animaux durant la reproduction

Xavier Lévy (A 03), membre du Groupe d’étude en reproduction, élevage, sélection (Geres) de l’Afvac1 et président du groupe de travail Healthy and Responsible Breeding de la Fecava2, nous donne son avis sur la reproduction assistée.

Comment la Fecava s’implique-t-elle dans la lutte contre les hypertypes ?

Notre groupe de travail va élaborer un texte pour lutter contre l’hypertype et préserver le bien-être animal dans les protocoles de reproduction. Les éleveurs qui ont des chiens LOF sont contraints par de nombreuses règles, mais beaucoup de gens font du chien non LOF. La difficulté est que rien n’empêche légalement de mettre à la reproduction un chien avec un hypertype. Cela peut créer une difficulté pour le vétérinaire, car s’il refuse d’assister la reproduction, un autre le fera, peut-être dans de moins bonnes conditions, et notre rôle est de veiller à la bonne santé de l’animal qui nous est présenté et que tout se passe bien. Des lois françaises et européennes sont ainsi nécessaires pour encadrer la reproduction des chiens (et des chats) de race pour que, progressivement, certaines mauvaises pratiques, comme la césarienne systématique, ne soient plus valorisées.

Toutefois, il ne faut pas être caricatural. Par exemple, il n’est pas question d’être contre l’insémination artificielle (IA), car la saillie naturelle nécessite des déplacements qui ne sont pas toujours possibles et les chiens n’ont pas le temps de se connaître. Ainsi, si l’IA valorise la génétique des chiens, elle a une vraie vertu sur la sélection. En revanche, si une chienne a une malformation vaginale héréditaire qui l’empêche d’être saillie, elle doit être exclue de la reproduction et l’IA n’est pas indiquée. De même, un chien mal scoré sur sa brachycéphalie ne devrait pas pouvoir se reproduire dans une activité commerciale.

Souhaitez-vous renforcer les contraintes pour les éleveurs ?

Renforcer les contraintes pour le bien-être animal est nécessaire, cependant cela ne doit pas concerner que les chiens LOF, afin de ne pas permettre l’essor encore plus important de chiens non LOF. L’objectif est, à terme, de travailler sur un projet ambitieux, la création d’un certificat de bonne santé calqué sur le même principe que la lecture officielle de la dysplasie de la hanche. Le vétérinaire aura un certain nombre de paramètres cliniques à enregistrer (morphologiques, tests génétiques, etc.) avec une cotation. Si le chien est A, il est exempt de tares qui pourraient nuire à sa santé et à celle de sa progéniture. S’il est D, il est exclu de la reproduction. S’il est B ou C, sa reproduction sera étudiée au cas par cas pour faire disparaître les tares. Un pilote sera mis en place à la Fecava en partenariat avec l’Irlande, qui a déjà trouvé un accord de ce type avec le club de race du bulldog anglais. Il sera proposé à la Fédération vétérinaire européenne, afin qu’il devienne une réglementation européenne d’ici à quelques années. Cependant, en parallèle, un meilleur contrôle des ventes de chiens, officielles comme non officielles, est indispensable. Les chiens hypertypés sont souvent vendus sous le manteau, et il ne faudrait pas que cette réglementation pénalise les éleveurs qui veulent bien faire les choses.

Que pensez-vous de l’IA intra-utérine pratiquée par voie chirurgicale pour améliorer la prolificité ?

Éthiquement, elle est très discutable. On sait depuis plus de quinze ans que l’IA par endoscopie est aussi efficace que par voie chirurgicale, et dans mon centre nous avons démontré que les résultats par endoscopie sont meilleurs sans être traumatisants. Cependant, l’endoscopie demande un équipement onéreux et des formations, ce qui explique que la voie chirurgicale soit privilégiée dans certains pays, où c’est une activité commerciale. Dans mon centre, nous la refusons, et, pour moi, elle doit être interdite.

Les cliniques de fertilité dont le nombre a explosé au Royaume-Uni : pourraient-elles se développer en France ?

Ces établissements emploient des techniciens qui n’ont pas en cœur de métier la santé animale, ni le bien-être animal, ni la prophylaxie sanitaire. Ils suivent des procédures de reproduction assistée pour répondre à une demande, dans un but purement commercial. En France, les vétérinaires ont une responsabilité sanitaire envers les animaux et la population humaine, notamment en évitant la transmission des maladies, dont les zoonoses. Garder la reproduction assistée aux mains des vétérinaires est ainsi nécessaire, non pour conserver des actes qui pourraient être réalisés par d’autres mais pour garantir une activité dans de bonnes conditions sanitaires et de santé. De plus, même si la reproduction assistée fait partie de l’activité des centres de reproduction en France, privés ou publics, elle n’est pas notre source de revenus principale. Nous ne sommes ainsi pas assignés à une clientèle qui souhaiterait nous imposer des actes. Nous sommes d’abord des vétérinaires, et nous n’assistons la reproduction qu’à la condition que cela soit fait de manière éthique et dans de bonnes conditions. Le dessein est d’améliorer les races et de faire en sorte que les animaux soient en bonne santé durant toute la reproduction. C’est notre rôle, et ça doit le rester, que d’offrir un soin en plus du service. Enfin, nous avons un souci de performance, car évaluer correctement une semence ou la fertilité d’une chienne demande des formations et des compétences qui doivent se lier à d’autres corps médicaux (endocrinologie, etc.). Pour toutes ces raisons, les cliniques de fertilité n’ont pas leur place en France. Les vétérinaires généralistes français, qui se forment de plus en plus, gagnent en compétence. Grâce à cela, il n’y aura pas besoin de centres de reproduction qui ne sont que business.

 « Les cliniques de fertilité n’ont pas leur place en France » Xavier Lévy, diplômé de l’European College of Animal Reproduction

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