Maladies émergentes, les comprendre pour mieux les gérer - La Semaine Vétérinaire n° 1979 du 03/03/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1979 du 03/03/2023

Santé publique vétérinaire

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : PAR Tanit Halfon

Les relations étroites avec les animaux, domestiques et sauvages, favorisent l’émergence de maladies infectieuses chez l’humain. La surveillance de la santé animale est centrale pour les maîtriser, tout comme le partage d’informations entre tous les acteurs concernés.

Faut-il encore présenter le concept One Health, ou « Une seule santé » ? Il a été, en tout cas, le fil rouge choisi par l’Agence internationale de sécurité sanitaire (Anses) pour son traditionnel rendez-vous d’ouverture du Salon international de l’agriculture, dont l’édition 2023 se tient du 25 février au 5 mars au Paris-Expo Porte de Versailles. Il faut dire que l’actualité ne s’y prête malheureusement que trop bien : à peine remis du Covid-19 que resurgit un nouveau spectre pandémique de grippe aviaire. Dans cette approche globale de la santé, les animaux, dont ceux de rente qui sont les vedettes du salon, sont une pièce majeure du puzzle des émergences des maladies humaines. « 60 % des maladies infectieuses sont communes à l’humain et à l’animal et 75 % des maladies infectieuses émergentes ont une origine animale, a rappelé Gilles Salvat, directeur général délégué du pôle recherche et référence de l’Anses. Ces émergences sont liées au lien étroit entre l’Homme et l’animal, et elles ont probablement commencé par la chasse puis avec la domestication qui a été associée à une coévolution des maladies animales et humaines. Cela a, par exemple, été démontré pour les salmonelles. » Les actions directes de l’Homme sur les écosystèmes favorisent également l’exposition à des agents pathogènes inconnus du compartiment sauvage vers l’Homme et les espèces domestiques, et tout particulièrement récemment. « Depuis le néolithique en Europe, une adaptation progressive de la nature aux évolutions imposées par l’Homme a pu se faire. Mais, plus récemment, l’intrusion de l’Homme dans des milieux préservés de grande biodiversité, comme les forêts primaires – culture de soja en Amazonie, élevage porcin en Malaisie –, a entraîné des déplacements d’espèces sauvages vers des milieux anthropisés. »

Une perturbation des équilibres écosystémiques

Il a été démontré que cette faune sauvage avait un rôle central dans les émergences, a souligné Élodie Monchatre-Leroy, directrice du laboratoire de la rage et de la faune sauvage de Nancy : « Une étude1 de 2008 a montré que 43 % des émergences humaines apparues sur la période 1940 à 2004 (335 maladies) avaient pour origine la faune sauvage. » Par ailleurs, la tendance est à l’accélération des émergences. Plusieurs facteurs peuvent expliquer l’augmentation de fréquence des contacts avec la faune sauvage. On assiste à une hausse exponentielle de la densité humaine qui accroît la pression sur les écosystèmes, et à une diminution et à une perturbation des habitats. Un exemple d’actualité, « nous constatons une réduction des zones humides qui étaient des zones de repos pour les oiseaux. Ce qui aboutit à des regroupements d’oiseaux, favorisant la diffusion de pathogènes entre individus, comme les souches virales d’influenza ». Il y a également une expansion géographique et une multiplication de certaines espèces sauvages opportunistes qui fait suite à la perturbation des écosystèmes. Les évolutions climatiques apparaissent comme un facteur aggravant : en réduisant la viabilité des habitats et donc en favorisant les migrations d’animaux sauvages ; en encourageant l’extension géographique des vecteurs et de leurs pathogènes ; en modifiant les migrations d’oiseaux. Avec in fine à la clé : une modification de la carte de répartition des maladies. « On le voit pour le moustique-tigre, tout comme pour certaines espèces de tiques, telles que Hyalomma, responsable de la transmission de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo. Originaires des pays du Sud, ces tiques sont retrouvées maintenant sur le pourtour méditerranéen. Les premiers cas autochtones de la fièvre de Crimée-Congo ont été signalés en Espagne », a indiqué Gilles Salvat.

Surveiller les élevages, évaluer les risques

L’activité croissante de l’élevage participe lui aussi aux émergences de maladies avec les animaux de rente, qui peuvent être directement exposés à ces pathogènes sauvages. Toutes les pratiques sont concernées : avec l’élevage extensif, les interactions avec la faune sauvage sont facilitées. Avec l’élevage intensif, même si l’exposition est moins probable, la densité animale fait que lorsqu'elle se produit, il y a a une multiplication intense des pathogènes qui pourront acquérir des mutations adaptatives d’espèces au fil des réplications. Les élevages peuvent jouer un rôle d’amplificateur des maladies du fait de la plus grande concentration d’animaux réceptifs, voire sensibles. Pour l’influenza aviaire par exemple, les oiseaux domestiques recontaminent leur environnement qui recontamine la faune sauvage, etc.

Tout cela montre l’importance de la santé publique vétérinaire, pour la santé animale mais aussi humaine. Dans ce cadre, la surveillance sanitaire est essentielle. « On cherche à détecter des signaux faibles au sein des populations », a résumé Charlotte Dunoyer, directrice scientifique santé et bien-être des animaux à l’Anses. Plusieurs réseaux d’épidémiosurveillance existent et font intervenir de nombreux partenaires, dont les scientifiques de l’Anses. Un des enjeux de cette surveillance est de pouvoir détecter précocement les problématiques sanitaires, en particulier pour les maladies où les signes cliniques apparaissent tardivement. Dans ce cas, c’est le développement de méthodes de diagnostic très sensibles utilisables pour la surveillance en continue au chevet de l’animal qui est visé.

En situation de crise, tout l’enjeu sera d’identifier, de manière fine, l’agent pathogène en cause, et son potentiel zoonotique, a souligné Stephan Zientara, directeur adjoint du laboratoire de santé animale de l’Anses site d’Alfort. C’est tout le travail des laboratoires nationaux de référence (LNR), qui mènent aussi des travaux de recherche : 66 mandats sont portés par l’Anses, dont 46 en santé animale ; 39 mandats liés à la santé animale sont internationaux2. Ce sont ces laboratoires qui participent au développement de nouvelles méthodes d’analyse, de plus en plus rapides, pour le diagnostic. Il s’agit également de pouvoir échanger l’ensemble des informations avec tous les acteurs concernés, cela peut se faire par exemple au travers de cellules de crise. L’évaluation des risques accompagne cette gestion de crise face à un pathogène animal émergent, afin de « pouvoir définir des mesures de gestion efficaces sur le plan sanitaire et acceptable par la société ».

Se préparer aux futures émergences

En temps de paix, la prévention est de mise. Il s’agira déjà d’identifier les conditions d’élevage les moins favorables aux émergences, a expliqué Nicolas Eterradossi, directeur du laboratoire de l’Anses de Ploufragan-Plouzané-Niort (Côtes-d’Armor, Finistère, Deux-Sèvres). Là encore, cela se fait au travers d’un travail d’évaluation des risques sanitaires auxquels les élevages sont exposés. Cette évaluation est associée à des recommandations d’évolution des pratiques. La prévention des émergences implique tout un travail de développement de technologies vaccinales applicables sur le terrain. Par exemple, pour l’influenza aviaire, le vaccin doit réduire les niveaux et durées d’excrétion : cela permet de ralentir la diffusion de la maladie, et donc de faciliter la gestion de crise. En même temps, la réduction de la réplication réduit le risque d’apparition de mutants. Cependant, le vaccin ne devra pas masquer une circulation inapparente du virus. Enfin, « en étudiant des maladies pour l’instant encore spécifiques aux animaux, on va accumuler des connaissances utiles aux futures émergences ». C’est l’infectiologie comparée. Dans ce cadre, « on ne peut pas étudier l’ensemble des pathogènes animaux au cas où, il faut faire un choix raisonné. Par exemple, on se focalisera sur les virus ayant un fort potentiel évolutif, ou sur des pathogènes qui se situent à des interfaces, par exemple des cocontaminants intéressants différentes filières animales et la population humaine ».

  • 1. Jones K. E., Patel N. G., Levy M. A., et al. Global trends in emerging infectious diseases. Nature. 2008;451:990-3.
  • 2. Mandats pour l’Union européenne, l’Organisation mondiale de la santé animale, l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation des Nations unis pour l’alimentation et l’agriculture.
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