L’intelligence artificielle au service des vétérinaires - La Semaine Vétérinaire n° 1979 du 03/03/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1979 du 03/03/2023

DOSSIER

Auteur(s) : Par Caroline Driot

Applications d’aide à la décision médicale, logiciels d’interprétation des examens complémentaires, objets connectés, etc. Le développement d’outils basés sur l’intelligence artificielle s’impose comme une tendance lourde dans le domaine de la santé animale. Ce dossier se fait l’écho de vétérinaires passionnés, créateurs ou utilisateurs de ces nouvelles technologies, mais aussi des inquiétudes et des questionnements soulevés par le recours à ces outils en pratique canine.

Mécaniser le processus de pensée humaine : l’idée date du début du xxe siècle, et elle est à l’origine des premiers travaux de recherche sur l’intelligence artificielle (IA). Depuis, l’amélioration de la performance des ordinateurs et l’avènement de la révolution numérique ont permis des avancées phénoménales dans ce domaine. Analyse des risques financiers, ciblage marketing des clients, mais aussi reconnaissance vocale, traduction automatique, etc. les systèmes reposant sur l’IA se multiplient et se banalisent. Dans le secteur de la santé animale aussi, ils s’affirment comme un axe de développement technologique majeur.

Des outils destinés aux praticiens

Cette tendance se concrétise déjà à travers différents sites internet, logiciels et applications destinés aux praticiens. Faciles d’utilisation, ces outils génèrent des hypothèses diagnostiques, des interprétations de clichés radio, d’examens cytologiques ou coproscopiques en quelques secondes. Au risque de supplanter la réflexion et l’expertise vétérinaire ? « L’idée n’est en aucun cas que l’IA se substitue au praticien, assure Franck Noël, vétérinaire (L 01) et data scientist impliqué depuis 2017 dans la création de ZAG, un logiciel d’aide à la prise de décision en médecine vétérinaire. L’examen, le sens clinique et la connaissance de la sémiologie restent fondamentaux. Pour une raison simple : les hypothèses diagnostiques suggérées par l’algorithme dépendent directement des informations saisies par le vétérinaire, comme l’anamnèse, les commémoratifs et les symptômes. Et il relève de l’expertise du praticien de faire le tri entre ces suggestions. »

Progresser individuellement

Sur la base des éléments renseignés par l’utilisateur, l’algorithme de ZAG interroge la base de données du logiciel, l’équivalent numérique de dizaines de livres de médecine interne, enrichie du regard critique de vétérinaires impliqués dans le projet. C’est le cas de Christophe Hugnet, praticien (L 93) à La Bégude-de-Mazenc (Drôme) et, pour lui aussi, pas de risque que l’IA remplace le vétérinaire. « Il faut l’envisager comme un outil de mise à disposition d’informations validées scientifiquement pour conforter le praticien dans son diagnostic, lui permettre d’envisager des maladies peu fréquentes, ou encore de dégrossir le travail de recherche bibliographique. Rien n’empêche ensuite d’aller potasser dans les livres. Pour moi, c’est un formidable moyen de progresser individuellement et de tirer le niveau général vers le haut. »

Pénurie de spécialistes

Conforter ses diagnostics et progresser : l’argument est aussi avancé par les créateurs et utilisateurs des nouveaux logiciels d’aide à l’interprétation des examens complémentaires. Radio, frottis sanguin, examen cytologique : ces technologies permettent au praticien de comparer les comptes rendus élaborés par l’IA à ses propres observations et déductions. En outre, dans des disciplines frappées par une pénurie de spécialistes, comme l’imagerie ou l’anatomie pathologique, ces outils offrent un gain de temps indéniable et des délais de réponse plus compatibles avec la pratique. À terme, la médecine vétérinaire devrait bénéficier des évolutions actuelles en médecine humaine. « Une grande partie de l’imagerie pourra être confiée à l’IA, avec une sensibilité et une répétabilité élevées », estime Christophe Hugnet.

Collaboration

Alors, les technologies basées sur l’IA constituent-elles avant tout une menace pour les spécialistes ? « Au contraire : pour la médecine interne par exemple, le logiciel d’aide à la prise de décision renforce la collaboration entre généraliste et spécialiste, analyse-t-il. Il permet au premier de savoir jusqu’où il peut explorer un cas par lui-même et quand référer. Quelle que soit la discipline, il y aura toujours besoin d’un humain derrière la machine pour interpréter les résultats discordants, les artéfacts, et assumer les décisions. »

Des outils destinés aux propriétaires

Accès facilité à l’expertise, gain de temps : pour leurs adeptes, ces innovations technologiques enrichissent la pratique vétérinaire, comme l’ont fait en leur temps les analyseurs sanguins, la radio numérique, le scanner ou l’imagerie par résonance magnétique. Mais l’IA intervient également en dehors des outils développés par et pour les vétérinaires, à travers un vaste écosystème d’objets destinés aux propriétaires. Parmi eux, les colliers connectés enregistrent en continu l’activité et les paramètres physiologiques des animaux. Les solutions basées sur l’analyse de ces données par l’IA se multiplient : détection et suivi du prurit, des troubles cardiaques, de l’arthrose ou encore de l’épilepsie. La détection d’une anomalie – augmentation de la fréquence respiratoire, diminution de l’activité par exemple – génère une notification, envoyée sur le smartphone du propriétaire, l’invitant à consulter son vétérinaire.

Précocité et évaluation de la prise en charge

Comment ces technologies impactent-elles, indirectement, la pratique en clientèle canine ? « En améliorant la précocité de prise en charge, affirme Annick Valentin-Smith (A 78), présidente et cofondatrice de Vet In Tech. Un exemple : les colliers connectés détectent les modifications comportementales liées à un épisode prurigineux sept à dix jours avant les propriétaires. » Un avis partagé par Timothée Audouin (N 04), fondateur du blog esanteanimale.fr : « Combien de propriétaires amènent leur chat chez le vétérinaire pour une perte de poids de 500 grammes ? Aucun ! En général, le chat a déjà perdu 1 kilo au moment de la consultation. Une litière munie d’une balance connectée, pour enregistrer et analyser les variations de poids de l’animal représenterait un outil simple et efficace pour améliorer la détection de certaines affections chroniques. »

Les objets connectés offrent également au praticien la possibilité d’évaluer l’efficacité d’un traitement. « S’il débourse 80 euros pour des croquettes hypoallergéniques sur les conseils de son vétérinaire, un propriétaire va forcément être plus attentif aux manifestations de prurit chez son animal, avance Timothée Audouin. Ça biaise sa perception. Un collier connecté permet de recueillir des données objectives et de convaincre de la pertinence d’un traitement, en démontrant son efficacité preuve à l’appui. »

Initiatives préoccupantes

Mais le développement des objets connectés génère également des inquiétudes. « Les initiatives, comme le Pet Insight Project, lancé en 2018 par le groupe Mars aux États-Unis, me semblent assez préoccupantes », confie Timothée Audouin. Le projet en question consiste à croiser les données sanitaires de près de 200 000 chiens, suivis dans des cliniques vétérinaires partenaires, avec les données issues du monitoring de leur activité physique et de leurs paramètres physiologiques par un collier connecté. « À partir de là, on peut imaginer, par exemple, des algorithmes prédisant le risque pour un animal de développer de l’arthrose sous trois mois, au vu d’un paramètre mesuré par le collier mais non détectable par un observateur. Quelle liberté restera-t-il au vétérinaire entre un patient cliniquement indemne, les prédictions de l’IA et les inquiétudes du propriétaire ? »

Responsabilités

Le développement de technologies basées sur l’IA dans le domaine de la santé animale place les vétérinaires face à de nouvelles responsabilités. Pour les curieux, enthousiastes ou passionnés, celle de s’impliquer dans le développement d’outils fiables et utiles à la profession. Et pour tous, celle de porter un regard critique sur les innovations : identifier les intérêts économiques derrière les promesses de performance ; prendre conscience du poids environnemental de ces technologies, pour certaines gourmandes en terres rares et métaux lourds, et vouées à l’obsolescence programmée ; interroger le bien-fondé d’équiper les animaux de puces ou de colliers GPS permettant de les localiser en continu (et indirectement leurs propriétaires) ; évaluer la charge mentale inconsciente et inhérente à l’utilisation de ces outils, entre impératifs de sécurité informatique et respect des normes dictées par le règlement général sur la protection des données*, etc. Une responsabilité qui implique a minima de s’y intéresser.

Émilie Boissady (A 17)

Fondatrice de Picoxia, logiciel d’analyse des radios basé sur l’intelligence artificielle

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Les vétérinaires doivent s’approprier ces nouvelles technologies

La peur d’être remplacé par les nouvelles technologies est assez partagée au sein de la profession. Il y a beaucoup de rumeurs anxiogènes et de fantasmes à ce sujet. Au lancement de Picoxia, nous avons rencontré des réactions de rejet, mais aussi et heureusement de l’enthousiasme ! Dénigrer les innovations basées sur l’intelligence artificielle constitue à mon sens une erreur. Au contraire, il faut se les approprier, sous peine qu’elles nous échappent. Les vétérinaires doivent s’impliquer pour apporter leur expertise, un regard critique, et favoriser le développement d’outils fiables et utiles. Car l’idée c’est avant tout de se simplifier la vie, comme avec la calculatrice qui a supplanté le boulier !

William Addey (A 03)

Praticien mixte à Buchy (Seine-Maritime)

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Je crains une perte de confiance en soi

On a déjà suffisamment d’outils numériques dans nos vies. Une jeune vétérinaire n’a pas besoin qu’un algorithme lui dise qu’elle a raison. Elle a besoin d’êtres humains empathiques pour la rassurer sur ses connaissances et sa capacité à prendre des décisions. Je crains que le recours facilité à ces outils d’aide au diagnostic, ou à l’interprétation des examens complémentaires, ne devienne systématique et aggrave la perte de confiance en soi. Parce que plus on s’appuie sur des processus externes, moins on apprend, et plus on devient dépendant. Je ne crois pas non plus aux promesses de ces nouvelles technologies qui accélèrent et normalisent la prise en charge médicale, sans avoir fait la preuve de leur intérêt. Il faut se poser les bonnes questions : veut-on exercer cachés derrière des ordinateurs ? Maintenir des animaux en vie jusqu’à 25 ans ? Et surtout : qui des vendeurs ou des utilisateurs sont les vrais bénéficiaires de ces technologies ?

Audrey Bossin (Liège 15)

Chargée du développement de ZAG, logiciel d’aide à la décision en médecine vétérinaire

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Une démarche bienveillante, de réassurance

ZAG vise à répondre à une demande du terrain, et ce, depuis sa création en 2016* par Patrice Domas, vétérinaire (N 84), et Olivier Denis, pharmacien. Quel jeune diplômé n’a jamais stressé face à un cas difficile en garde, sans vouloir pour autant déranger le senior d’astreinte ? L’objectif est d’épauler les vétérinaires, de les conforter dans leur diagnostic, ou de les amener à considérer des hypothèses peu fréquentes. C’est une démarche bienveillante, de réassurance. C’est aussi un outil coconstruit avec l’appui de comités scientifique et technique, composés de plusieurs vétérinaires praticiens, qui continue d’évoluer en fonction des attentes des utilisateurs. Certains nous sollicitent par exemple pour réclamer de nouvelles fonctionnalités. Et ils sont parfois étonnés de se rendre compte que ce sont bien des humains qui répondent aux questions posées sur notre site internet !

Jean-Marie Liabeuf (A 74)

Praticien mixte au Lamentin (Martinique)

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Un moyen d’apprendre et de progresser

J’utilise un logiciel d’aide à l’interprétation des radios depuis quatre ans maintenant, et j’en suis totalement satisfait. Mes motivations sont simples : je n’ai pas un niveau expert en la matière et j’exerce en Martinique, sans possibilité de référer à un spécialiste en imagerie. Cet outil me permet de proposer des interprétations plus fiables des clichés, mais aussi de m’améliorer dans ce domaine, en confrontant mes observations et hypothèses aux résultats de l’intelligence artificielle. C’est un formidable moyen d’apprendre et de progresser, notamment pour les jeunes diplômés, dont les capacités d’interprétation des radios sont limitées en sortie d’école. Le praticien peut également opter pour une utilisation paresseuse de ce genre de logiciel, sans se poser de questions, et donc en restant à la merci d’un éventuel bug informatique.

Analyse des images par l’intelligence artificielle : les spécialistes en première ligne

L’essor des innovations basées sur l’analyse des images par l’intelligence artificielle (IA) ira-t-il de pair avec la disparition des vétérinaires spécialisés en imagerie ou en anatomie pathologique ? « Non », répond Annick Valentin-Smith (A 78), présidente et cofondatrice de Vet In Tech. Car les spécialistes jouent un rôle essentiel dans le développement de ces technologies. « Les algorithmes au cœur de ces solutions sont créés à partir de données sélectionnées pour entraîner l’intelligence artificielle : des images de lésions, de parasites, de cellules, interprétées par des spécialistes, explique-t-elle. Sur cette base, l’IA construit des modèles qui sont ensuite appliqués à de nouvelles images pour proposer des diagnostics. La performance de ces modèles repose sur la quantité, mais surtout sur la qualité des données fournies au départ. L’appui de spécialistes experts du domaine est donc indispensable pour nourrir l’IA au moment de sa conception, mais aussi pour s’assurer de sa fiabilité au cours du temps, par des audits réguliers évaluant ses performances sur des cas plus ou moins complexes. »

  • * Le règlement général sur la protection des données, ou RGPD, encadre le traitement des données personnelles sur le territoire de l’Union européenne. Il s’applique à toute organisation, publique ou privée, qui traite des données personnelles pour son compte ou non.
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