Une place à prendre pour la médecine comportementale - La Semaine Vétérinaire n° 1977 du 17/02/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1977 du 17/02/2023

Psychiatrie

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Amandine Violé

Les intervenants de la dernière rencontre organisée par Zoopsy, association de psychiatrie vétérinaire, constatent la difficulté qu’a la médecine comportementale à s’imposer dans le paysage vétérinaire et proposent des pistes pour améliorer la situation.

Les troubles du comportement chez l’animal domestique sont source d’inquiétude et d’incompréhension pour le propriétaire. Dans certains cas, leur manifestation peut conduire à un abandon ou à une séparation. Dans ce contexte, le rôle du vétérinaire psychiatre apparaît central, non seulement en sa qualité de médecin soignant mais aussi d’accompagnant. Malgré la prévalence de ces problématiques et une demande croissante des clients en ce sens, la médecine comportementale peine à s’imposer dans le paysage clinique actuel, constate l’association de psychiatrie vétérinaire Zoopsy. Certaines structures vétérinaires d’importance ne placent pas la psychiatrie dans leurs services prioritaires, voire ne l’incluent pas dans les prestations proposées. Comment légitimer et valoriser cette discipline, au même titre que les autres spécialités ? C’est autour de cette réflexion qu’une cinquantaine de membres de l’association se sont rassemblés le jeudi 15 décembre dernier à Paris1. Sous la houlette d’intervenants de différents horizons, plusieurs réponses structurelles ont été apportées afin de promouvoir cette spécialité.

Améliorer le bien-être des animaux

« La santé mentale est un état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté. » La définition de l’Organisation mondiale de la santé est claire : acquérir un état de bien-être. À l’heure des injonctions perpétuelles sur la quête du bonheur et de la plénitude personnelle, la santé mentale est devenue, plus que jamais, un enjeu de santé publique. Consulter un psychiatre, un psychologue ou un psychothérapeute est l’affaire de tous, et la hausse des demandes confirme les besoins. Exit l’image d’une discipline longtemps stigmatisée dans l’imaginaire collectif… et même au sein du corps médical ! Long fut le chemin pour que cette perception évolue. « Tout aussi complexe le sera-t-il pour la psychiatrie vétérinaire », assure Michaël Robin, psychiatre en médecine humaine. L’objectif, érigé au rang de charte par l’association Zoopsy, est pourtant identique : “améliorer le bien-être et l’équilibre de vie des animaux de compagnie dans leur environnement avec écoute et bienveillance pour leurs propriétaires”.

La psychiatrie vétérinaire cantonnée à une place rétrograde

« L’offre en médecine comportementale apparaît nettement insuffisante pour permettre l’expression des besoins des propriétaires. Cette inadéquation freine nettement son essor », note Philippe Baralon (T 84), cofondateur du cabinet de conseil en organisation et stratégie Phylum. Pour éclaircir ce constat, il soulève quelques points d’explication :

- La perception de la médecine comportementale reste relativement déplaisante et stigmatisée. Cette discipline est considérée à tort comme une science récente, peu crédible ni étayée. Le désaveu s’est enraciné, à la fois aux yeux du grand public mais aussi de la communauté vétérinaire, qui a parfois un regard mi-amusé, mi-sceptique sur la psychiatrie vétérinaire.

- « Psychiatrie », « médecine comportementale », « éthologie clinique ». Autant de dénominations pour une discipline unique aux objectifs communs. Au-delà de la variabilité confusante des appellations, la discipline souffre d’un défaut d’homogénéisation académique. Enseignement initial quasi inexistant, nombre déroutant de formations post-universitaires (accessibles, pour certaines d’entre elles, à des non-vétérinaires)… L’image du parcours de spécialisation paraît disparate.

- La diversité des milieux et des modèles d’exercice complexifie son enracinement sur le terrain. De plus, sa synergie d’action limitée avec d’autres spécialités limite son implantation dans des structures vétérinaires de plus grande ampleur.

Une coopération indispensable avec les généralistes

« La priorité est de réhabiliter la prise en charge des troubles du comportement comme une spécialité médicale à part entière et, à ce titre, d’optimiser le processus référé qui en découle », souligne Philippe Baralon. La cible d’action principale : les vétérinaires généralistes, dont la coopération est indispensable. La création d’une relation confraternelle de confiance est d’importance capitale. Pour ce faire, le cofondateur de Phylum rappelle que le processus de référé doit répondre à trois critères : simplicité, valorisation et sécurité. Avec, pour le vétérinaire de première ligne, l’assurance de retrouver sa clientèle à la suite de la prise en charge. « L’optimisation du processus ne peut se faire que si les cliniciens savent pourquoi référer et comprennent les modalités d’intervention du psychiatre vétérinaire. » Faut-il aller sur le terrain rencontrer ces différents acteurs pour plus de transparence ? encourager leur formation conjointe ? Muriel Marion, vétérinaire (L90) psychiatre vice-présidente déléguée aux affaires nationales de Zoopsy, confirme l’utilité de tels projets. « J’offre d’ailleurs la première consultation de comportement à chaque vétérinaire ou auxiliaire qui le souhaite dans les structures où j’interviens. Ce geste facilite la compréhension de mon travail et le légitime en retour. » Le processus de référé est ainsi facilité.

Qu’en est-il de l’échange avec les spécialistes des autres disciplines vétérinaires ? Le processus d’intégration semble plus complexe. « L’objectif est de leur prouver que nous pouvons leur être utiles dans la gestion de leurs cas, indique Muriel Marion. Optimiser la synergie entre les différents services, voilà l’objectif prioritaire ! L’ophtalmologie et la psychiatrie vous paraissent diamétralement opposées ? Détrompez-vous ! Pour un animal qui perd la vue, l’anxiété est grande, et ses comportements souvent chamboulés. Quoi de plus logique donc que d’orienter le propriétaire vers une consultation de psychiatrie afin d’optimiser la prise en charge de son animal. Et cela marche ! » Elle s’étonne d’ailleurs des spécialités dans lesquelles ses relations avec ses confrères et consœurs sont devenues les plus étroites : « J’ai eu un net succès avec les services d’ophtalmologie et de stomatologie. Étonnamment, avec la médecine interne, nous échangeons nettement moins. »

Valoriser la consultation comportementale

L’absence de plateau technique ainsi que les besoins limités en locaux et en personnel support constituent des atouts indéniables à son développement. Toutefois, la médecine comportementale correspond à un rare exemple de prestation intellectuelle pure. « Le modèle économique qui s’y réfère est donc compliqué », précise Philippe Baralon. Les ventes associées (médicaments et autres à-côtés) sont faibles, ce qui ne favorise pas la rentabilité d’une activité hautement chronophage. « Le temps produit de la valeur. En conséquence, cette prestation, bien qu’intellectuelle, doit être facturée à sa juste estimation », poursuit-il. En moyenne, la tarification d’une consultation comportementale d’une durée de 1 h 40 avoisine les 130 euros hors taxes2. La problématique est réelle, puisque, côté clients, l’investissement est souvent perçu comme onéreux d’autant que la prestation nécessite d’être réitérée à long terme. Difficile ainsi de facturer l’acte à la hauteur du temps consacré. Bien que les modèles d’exercice soient multiples (comportementaliste avec une activité généraliste, en référé exclusif, en cabinet propre, en structure hospitalière, etc.), l’offre gagnerait à être standardisée. Il convient de définir dans le détail le déroulement de la consultation initiale (durée et prix) et celui de la prise en charge de suivi (fréquence, prix, communication). À ce titre, l’apport de la télémédecine a été mis en avant pour permettre de professionnaliser l’offre et d’optimiser l’accompagnement dans la durée. Le développement de thérapies conjointes avec d’autres intervenants (éducateurs, coachs canins) contribue également à l’enrichir. Les retours d’expérience de comportementalistes en activité sont unanimes : il est indispensable de construire un réseau solide autour des vétérinaires référents et des différents acteurs du milieu.

  • 1. « La psychiatrie, une discipline médicale comme les autres ? » Les jeudis de Zoopsy. Paris, 15 décembre 2022. bit.ly/3Yu6dpq.
  • 2. Questionnaire réalisé par Zoopsy sur un panel d’adhérents, dont les conclusions ont été présentées à l’occasion de la journée de rencontre.
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr