Phyto-aromathérapie : des avancées à petits pas - La Semaine Vétérinaire n° 1977 du 17/02/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1977 du 17/02/2023

DOSSIER

Auteur(s) : Dossier réalisé PAR LORENZA RICHARD

En octobre 2018 était créé le Répaas1, un réseau de phyto-aromathérapie réunissant des vétérinaires des trois instances techniques de la profession, Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie (Afvac), Association vétérinaire équine française (Avef) et Société nationale des groupements techniques vétérinaires (SNGTV). Son ambition : faire avancer le sujet qui se heurtait à des limites scientifiques et réglementaires. Trois ans et une pandémie plus tard, force est de constater qu’il faudra attendre encore quelques années pour espérer une avancée significative facilitant la pratique en médecine vétérinaire et l’accès à des produits de qualité. Pour les professionnels du terrain, les attentes restent toujours grandes, particulièrement en ce qui concerne l’exercice avec les animaux de rente. « Il conviendrait d’alléger réellement la réglementation très contraignante des limites maximales de résidus (LMR) en production animale, car tout usage de plantes ne peut se faire que si la LMR est définie. Or, en disposer pour chaque composant d’une plante, qui varie d’une production à l’autre, est impossible, indique Thierry Mauvisseau (N 92), praticien en filière avicole aux Essarts (Vendée). Il faudrait que la phytothérapie soit autorisée après diagnostic uniquement sur prescription du vétérinaire, car ce dernier est garant de la santé des animaux, et tant qu’il prescrit des médicaments, il est protégé. S’il doit remplacer le recours aux antibiotiques, notamment par de la phytothérapie qui peut être vendue hors des circuits vétérinaires, la responsabilité de la santé ne peut que lui échapper. »

Cindy Gervais (T 09), praticienne rurale à Entraygues-sur-Truyère (Aveyron), va dans le même sens : « Il y a une vraie demande pour la phyto-aromathérapie, mais je me mets de gros freins en rural. En l’absence de LMR, je m’interdis la prescription d’huiles essentielles aux bovins, je suis bloquée au niveau réglementaire, d’autant plus en tant que conseillère régionale à l’Ordre, je ne veux pas sortir du cadre. J’aimerais tant que les choses avancent car les traitements allopathiques sont de plus en plus chers en rural et les naturopathes fleurissent. Il vaudrait mieux que la profession se mobilise collectivement pour faire évoluer la législation, avant qu’il y ait trop de dérives. »

Une première échéance européenne d’ici à 2027

En production animale2, il existe une liste de molécules actives pour lesquelles soit des LMR sont définies pour les produits de consommation d’origine animale, soit ne le sont pas car l’analyse de risque a conclu qu’elles n’étaient pas nécessaires (tableau 1 du règlement (UE) n° 37/2010), une liste de molécules interdites (tableau 2) et une liste out of scope, de substances qui ne sont pas soumises à ces seuils réglementaires. Or, « il n’y a pas de standardisation possible pour les médicaments à base de plantes, qui sont un mélange de principes actifs ni homogène ni stable, et dont la composition varie avec la saison, le lieu de récolte, etc. Le système actuel de fixation des LMR n’est donc pas adapté », explique Olivier Fortineau (N 83), praticien mixte et membre de la commission médicaments de la SNGTV. De fait, un nombre limité de plantes figurent sur la liste des substances autorisées pour les animaux de production, et le nombre de médicaments vétérinaires (avec autorisation de mise sur le marché) à base de plantes est encore plus réduit, voire inexistant pour les volailles et les lapins. En clair, sur le terrain, les prescriptions vétérinaires à base de plantes rentrent le plus souvent dans le cadre de la cascade thérapeutique, les substances actives utilisées devant avoir un statut LMR. « Mais nous avons réussi à faire prendre conscience aux autorités françaises que les praticiens sont dans une situation très inconfortable », indique Olivier Fortineau : en mars 2022, lors de la présidence française du Conseil de l’Europe, l’Agence nationale du médicament vétérinaire a organisé une réunion en présence notamment de l’Agence européenne du médicament (EMA)3. « Nous sommes parvenus, en 2018, à introduire l’article 157 dans le règlement 2019/6. Il impose à la Commission européenne de présenter au Parlement et au Conseil de l’Europe un rapport sur les médicaments à base de plantes avant 2027. La réunion de 2022 avec les agences nationales européennes et l’EMA a fait prendre conscience du problème à l’Union européenne, souligne-t-il. Dans la foulée, pour répondre à sa dernière autosaisine4, l’Anses [Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travaila créé un groupe de travail “plantes” pour classer les médicaments à base de plantes en fonction de leur innocuité. » Cette autosaisine a ainsi proposé une méthodologie pour classer les plantes, les préparations à base de plantes et les huiles essentielles, en fonction du risque pour le consommateur. Cette réflexion nationale alimentera le débat européen.

Des avancées pour les préparations extemporanées

En attendant, une avancée « majeure aussi bien en filière canine que rurale » a été obtenue en France avec l’ordonnance n° 2022-414 du 23 mars 2022, qui autorise le vétérinaire à sous-traiter à un pharmacien la réalisation de préparations magistrales qu’il prescrit dans le cadre de la cascade (articles 112, 113 et 114 de la réglementation 2019/6). « Il est quasiment impossible à un vétérinaire praticien de respecter les bonnes pratiques de préparation définies par le décret du 9 juin 2004. Désormais, il peut vendre au propriétaire de l’animal la préparation qu’il a demandé au pharmacien de réaliser. Nous nous sommes battus pour faire passer ce que je trouve être une grande avancée pour les vétérinaires qui pratiquent la phyto-aromathérapie, aussi bien en filière canine que rurale, à l’occasion de la première ordonnance adaptant le Code de la santé publique au règlement 2019/6, commente Olivier Fortineau. Sur le terrain, les résultats ne sont pas encore palpables, mais nous avançons à la vitesse à laquelle peut avancer l’Europe. En attendant, les vétérinaires doivent prendre leur place en rédigeant des ordonnances quand ils font des prescriptions de médicaments à base de plantes. De plus, il est précisé dans la formation des vétérinaires sanitaires que l’utilisation de la phytothérapie est possible d’emblée sans respecter toutes les étapes de la cascade pour éviter le recours à un antibiotique critique. »

Une validation scientifique difficile

Malgré ces progrès, sur le terrain, « la phyto-aromathérapie rencontre des résistances chez des vétérinaires praticiens qui la rapprochent d’un certain ésotérisme, alors que les prescriptions sont basées sur une efficacité prouvée ou en cours d’étude », déclare Nathalie Schmitt, présidente du Groupe d’étude en biothérapie de l’Afvac. À ce jour en effet, les données scientifiques restent limitées, car « les études d’efficacité et d’innocuité sont complexes. Une plante est composée de plusieurs molécules et l’activité de chacune d’elles, prise individuellement, doit être étudiée in vitro, puis in vivo. L’activité in vivo dépend de la biodisponibilité des molécules, qui varie également si celles-ci sont utilisées individuellement ou dans le totum, c’est-à-dire l’ensemble de la plante. L’absorption des différents composés est le plus souvent favorisée lorsque c’est le totum qui est administré, et pas les composés pris individuellement. On peut également observer un effet de synergie des différents composés au sein du totum, qui doit donc lui-même être étudié in vitro, puis in vivo. Tout cela est long et fastidieux ».

En raison de la chronobiologie, la sécrétion des molécules d’une plante diffère entre le matin et le soir, l’été et le printemps, etc. Les récoltes doivent être standardisées pour obtenir les échantillons les plus homogènes possible. On peut également observer des contaminations par d’autres plantes sur les lots destinés à la fabrication de compléments alimentaires ou de phyto-médicaments. Une chromatographie est donc nécessaire pour s’assurer de la qualité des lots. « Le défi est ainsi la répétabilité et la standardisation des études et des lots. Cela explique en partie pourquoi il y a peu d’essais cliniques, mais cela ouvre un champ des possibles extrêmement vaste. »

Pour Yassine Mallem, professeur et responsable pédagogique du diplôme inter-écoles de phytothérapie vétérinaire à Oniris, « les études expérimentales doivent également être davantage développées et complétées par les études observationnelles ou des cas cliniques. Elles permettent d’obtenir des informations sur la pratique réelle en phytothérapie mais aussi de montrer son efficacité sur le terrain. Certes, elles ne remplacent pas les études randomisées mais apportent des résultats pouvant être demain précurseurs de grands essais cliniques. L’enjeu est de mettre en place des programmes de recherche, déjà préconisés dans un rapport du Sénat de 2017, soutenus par les pouvoirs publics et les partenaires privés pour permettre de générer des preuves scientifiques sur la qualité des plantes utilisées, leur mode d’action et leur sécurité d’emploi ». Les écoles vétérinaires ont pris leur part via l’encadrement de thèses expérimentales et cliniques (plus de 45 ces quatre dernières années, en partie avec l’appui de partenaires industriels).

Isabelle Lussot-Kervern (N 1994)

praticienne mixte et présidente du Répaas

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Avancer collectivement

Le Répaas est un réseau dont l’objectif est de rassembler les vétérinaires qui utilisent la phyto-aromathérapie. Le site internet1 propose des fiches sur les plantes médicinales et les huiles essentielles (HE). C’est un site participatif où chacun peut apporter sa contribution en partageant soit des données scientifiques, soit des retours d’expériences cliniques. Il s’agit d’un projet ambitieux avec un travail titanesque à fournir, qui va se construire sur plusieurs années. Il existe une structure semblable au niveau européen, l’European Scientific Cooperative on Phytotherapy, qui rassemble les données bibliographiques sur beaucoup de plantes médicinales, mais pour leur utilisation en médecine humaine.

Ce réseau vise également à l’amélioration des connaissances, en élaborant des protocoles de recherche. Une étude2, présentée lors du dernier congrès de l’Association vétérinaire équine française, a démontré les effets antibactériens in vitro d’HE sur des bactéries pathogènes chez le cheval. Des recherches ont également été menées sur les effets des HE sur les mammites chez la vache et présentées au congrès de la Société nationale des groupements techniques vétérinaires.

Le réseau souhaite donner des clés de compréhension aux praticiens afin qu’ils s’y retrouvent face à l’offre abondante de produits à base de plantes vendus hors circuit vétérinaire. L’engouement pour les médecines dites naturelles entraîne le développement d’une offre proportionnelle, mais sans cadre réglementaire comme celui qui existe pour les médicaments. Parmi les aliments complémentaires, beaucoup de noms évoquent une pathologie de façon plus ou moins explicite, sans pour autant garantir efficacité et innocuité. Des études montrent que ces mélanges sont souvent des poudres de qualité inégale, avec parfois des colorants pour leurrer les clients. Il est donc important que les vétérinaires s’approvisionnent auprès de laboratoires qui établissent des contrôles qualité transparents. Même dans le circuit vétérinaire, la composition de certains produits n’est pas détaillée, alors que les effets des plantes sont dose-dépendants et que la composition peut varier en fonction de nombreux critères : conditions de récolte, de stockage, de séchage, etc. De plus, certaines doses standard ne semblent pas adaptées.

Il est ainsi essentiel de connaître la composition d’un produit fini. Pour se renseigner, le site de l’Agence européenne du médicament met à jour régulièrement les données scientifiques3 sur les doses recommandées pour de nombreuses plantes chez l’humain, d’où la nécessité de rassembler les données dont nous disposons pour les animaux sur un site accessible à tous.

Nathalie Schmitt (N 2004)

praticienne canine, présidente du groupe d’étude en biothérapies de l’Afvac

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Intégrer la phytothérapie à sa réflexion quotidienne

Je suis titulaire du CEAV [certificat d’études approfondies vétérinaires en médecine Interne des animaux de compagnie] de médecine interne et du diplôme inter-universitaire de phyto-aromathérapie, ce qui me permet de combiner mes connaissances dans les deux domaines et d’aller plus loin en termes de possibilité de prescription. Je considère que la phytothérapie n’est pas une thérapeutique alternative car, même si je ne la prescris pas toujours, je l’intègre systématiquement à ma réflexion quotidienne en consultation, comme on peut se demander si l’on utilise des antibiotiques ou des corticoïdes. De plus, je me base essentiellement sur des études scientifiques pour ma pratique.

Le nombre de publications augmente et l’Europe est un peu en retard sur ce sujet. Le diplôme d’herboriste a été supprimé en 1941, et les connaissances sur les plantes ont été déclarées obsolètes, d’où un abandon au profit de la chimie alors qu’il aurait fallu continuer de les étudier. Bien que des plantes médicinales soient inscrites à la Pharmacopée française1, aucune ne figure sur les listes des médicaments indispensables de l’Organisation mondiale de la santé, alors qu’elles sont consignées sur les listes de nombreux pays asiatiques.

Nous aurions ainsi tort de tourner le dos à la phyto-aromathérapie au sein de la médecine dite intégrative, c’est-à-dire qui considère l’individu dans son ensemble, et les connaissances acquises sur le sujet montrent bien qu’elle devrait in fine faire à terme partie de l’allopathie.

Loïc JOUËT (N 1986)

praticien rural à Redon (Ille-et-Vilaine), membre de la commission des médecines complémentaires de la SNGTV

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Réfléchir à des solutions transitoires

Sur le terrain, la situation est « borderline » : il est difficile de ne pas utiliser des matières premières fort utiles mais absentes du tableau 1. De plus, la fixation des délais d’attente forfaitaires – 7 jours pour le lait et 28 jours pour la viande et doublés en agriculture biologique – est irréaliste. Par ailleurs, on constate un usage par les éleveurs de plantes et d’huiles essentielles sans ordonnance, et leur incorporation dans des aliments complémentaires et produits d’hygiène avec une législation moins contraignante, sans délai d’attente. Dans ce contexte, et en attendant que la réglementation évolue, quelles sont les solutions ? L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, devrait avancer selon ses moyens dans son travail de classement des plantes couramment utilisées sur le terrain, et non présentes dans le tableau 1. Pour de nombreuses plantes, des études bibliographiques devraient permettre de sécuriser le praticien dans ses préparations magistrales. Ne serait-il pas envisageable de tolérer l’usage des aliments complémentaires et des produits d’hygiène à base de plantes et d’huiles essentielles pour un usage thérapeutique, sous ordonnance ? Cela nous permettrait de sortir de l’hypocrisie actuelle où les fabricants vendent des produits sans allégation thérapeutique alors que c’est en réalité leur usage premier. Tolérer cet usage thérapeutique uniquement sur ordonnance permettrait aux fabricants de financer des essais validés par un tiers en confortant la profession dans son approche thérapeutique, aux enseignants de former élèves et vétérinaires sur des bases scientifiques et aux inspecteurs en pharmacie, certificateurs en agriculture biologique d’avoir une approche claire : oui, il est possible d’utiliser ces produits pour soigner un animal, mais sous contrôle vétérinaire.

Les atouts1 de la phytothérapie pour la santé animale

- Moyen supplémentaire de soin pour le vétérinaire, à ne pas opposer aux traitements conventionnels.

- Répond à une stratégie holistique, qui traite l’animal dans sa globalité.

- Efficacité basée sur la synergie d’action des principes actifs, qui appartiennent à des familles chimiques différentes et agissent sur des cibles pharmacologiques multiples, localisées sur des organes différents.

- Bonne acceptation par les propriétaires désireux d’une approche de soins non chimiques.

- Couvre des indications vastes et parfois non couvertes par la médecine conventionnelle (maladies virales avec les huiles essentielles).

- Contribue à réduire la résistance aux antibiotiques et anthelminthiques.

- Choix parmi un panel de plantes autorisées important.

- Moins d’impacts sur le microbiote digestif.

- Moins de rejets de substances de synthèse dans l’environnement.

1. Liste non exhaustive, établie d’après Yassine Mallem et Thierry Mauvisseau.

Des recommandations de bonnes pratiques pour les préparations extemporanées

Le site du Répaas [réseau de phyto-aromathérapie de l’Afvac-Avef-SNGTV] met à disposition des vétérinaires une fiche explicative1 sur les préparations extemporanées. Toute la procédure y est décrite tout comme les modalités d’approvisionnement en matières premières qui doit se faire « auprès de laboratoires sélectionnés pour leur capacité à fournir des contrôles qualité (chromatographies ou composition détaillée des huiles essentielles brutes ou autres contrôles qualité) ».

1. Recommandations pour les préparations extemporanées vétérinaires à base de plantes. Répaas; 2019. bit.ly/3YpzguQ.

  • 1. Le Répaas : rassembler, partager, rechercher. La Semaine Vétérinaire n° 1826 du 18/10/2019. bit.ly/3YhRTAO.
  • 2. Limites maximales de résidus (LMR) de médicaments vétérinaires. Anses, 2022. bit.ly/3XosXGB.
  • 3. Synthèse de la conférence européenne sur l’usage des plantes en médecine vétérinaire. Anses, 2022. bit.ly/3jUDVps.
  • 4. Phytothérapie et aromathérapie chez les animaux producteurs de denrées alimentaires. Avis révisé de l’Anses, rapport révisé d’expertise collective, avril 2022. bit.ly/3lsGHD3.
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