Les besoins nutritionnels des abeilles - La Semaine Vétérinaire n° 1977 du 17/02/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1977 du 17/02/2023

Apiculture

FORMATION MIXTE

Auteur(s) : Victoria Auffray

Cet article est le premier d’une série de trois. Le prochain abordera les conséquences d’une nutrition inadaptée ou mal gérée.

Comme tout être vivant, l’abeille a besoin de nutriments extraits de son alimentation pour permettre le fonctionnement de son organisme et assurer ses fonctions vitales, avec d’une part les macronutriments (acides aminés formant les protéines, glucides et lipides), et d’autre part les micronutriments (minéraux, oligoéléments et vitamines).

Ce sont les butineuses qui sont responsables de la collecte alimentaire pour toutes leurs congénères : elles récoltent les pollens et nectars floraux permettant de nourrir la colonie. La survie de cette entité est plus importante que celle de ses individus, c’est un super-organisme.

La biologie d’une colonie est également particulière en raison de la nature de ses ressources alimentaires. Les fleurs sont uniquement disponibles à la belle saison : c’est la période pendant laquelle les abeilles s’activent à récolter le plus de nourriture possible, et la transforment pour la conserver. Ainsi, des réserves sont disponibles l’hiver.

En raison des particularités de nutrition et de l’organisation de la ruche, il est important de considérer plusieurs échelles de nutrition reliées entre elles : celle du couvain (la génération des futures ouvrières), celle des adultes mais aussi celle de la colonie en général. Un déséquilibre à l’un de ces niveaux peut vite menacer l’intégrité et la survie de toute la ruche. Par exemple, un couvain de petite taille engendrera un manque d’adultes à la génération suivante pour effectuer les tâches d’entretien de la colonie, pouvant entraîner sa disparition.

La nutrition en apiculture est donc une affaire complexe.

Le pollen, riche en protéines et en lipides

Le pollen représente la source majoritaire de protéines et de lipides des abeilles. Sa composition est très variable selon l’espèce végétale, certains pollens sont donc considérés comme plus ou moins nutritifs. Le pourcentage de protéines est un critère de qualité : le pollen de tournesol contient généralement moins de 20 % de protéines, quand celui de colza, très nutritif, en contient jusqu’à 30 %. La composition en acides aminés est également un critère : l’eucalyptus est pauvre en isoleucine ; le pissenlit, en tryptophane, en arginine et en phénylalanine ; tous des acides aminés essentiels. En effet, les abeilles sont capables de synthétiser qu’une partie des acides aminés nécessaires au fonctionnement de leur organisme, le reste doit donc provenir de leur alimentation. Mais puisqu’elles consomment plus volontairement des mélanges de pollen, les carences sont prévenues. Cela implique néanmoins qu’une grande variété d’espèces végétales soit disponible dans leur environnement proche.

Les protéines issues du pollen représentent la plus grosse part de la gelée royale (18 % de protéines et acides aminés libres, 15 % de glucides, 3 à 6 % de lipides, vitamines, minéraux oligoéléments, 50-60 % d’eau). Des protéines appelées « protéines majeures de la gelée royale » (major royal jelly proteins) ont été identifiées : très riches en acides aminés, elles jouent un rôle majeur dans l’alimentation de la reine. Le pollen est également la source principale de vitamines, qui font partie des composés essentiels de la gelée royale.

Lors de sa collecte, le grain de pollen est enduit de nectar régurgité du jabot afin de former des pelotes, qui sont ensuite stockées sur les corbeilles à pollen de la troisième paire de pattes de la butineuse. Une fois à la ruche, les pelotes sont tassées dans les alvéoles, et un processus de fermentation les transforme en pain de pollen (ou pain d’abeilles), très stable dans le temps et nutritif. C’est sous cette forme que le pollen sera consommé par les abeilles au sein de la ruche. 

Le nectar, riche en glucides

Le nectar, issu de la sève de la plante, est la source principale de glucides pour l’abeille. Une fois collecté par la butineuse, il est régurgité dans les alvéoles où il subit une maturation et une déshydratation dans les rayons. Ce procédé permet d’obtenir le miel, concentré en sucres digestibles et conservables.

Les sucres les plus fréquemment retrouvés dans le miel sont les plus digestes : glucose, fructose, saccharose et maltose. Certains ne sont pas assimilables, et qualifiés de toxiques. Pour être assimilés par l’abeille, ils sont clivés par procédé enzymatique, grâce aux invertases (enzymes synthétisées par l’abeille), pour obtenir du glucose et du fructose. Ce sont eux qui interviennent dans le métabolisme cellulaire.

Des besoins nutritifs variables

Selon le stade biologique de l’individu et ses tâches dans la colonie, les besoins nutritifs sont très différents. En effet, le pollen est majoritairement consommé par le couvain et les jeunes ouvrières :  il leur permet de constituer un stock de protéines corporelles. On considère qu’une jeune abeille consomme environ 60 mg de pollen pendant ses dix premiers jours de vie. Au bout de quinze jours, des modifications physiques et physiologiques s’amorcent quand l’ouvrière devient butineuse, sa consommation s’oriente alors vers le miel, riche en énergie pour le butinage. Environ 4 mg de sucre par jour seraient nécessaires pour une butineuse. La reine et les jeunes mâles consomment eux aussi du pollen.

Pendant l’hiver, il faut un minimum de pollen dans la ruche afin de pouvoir élever un peu de couvain. De plus, lors de forte miellée, les ouvrières doivent construire les alvéoles et donc produire de grandes quantités de cire, ce qui nécessite des protéines.

À l’échelle de la ruche, les besoins sont variables, selon sa force et son nombre d’individus. Une colonie nécessite en moyenne 60 à 80 kg de miel (dont 20 kg sont consommés durant l’hiver) en zone tempérée, et 20 à 40 kg de pollen par an.

L’eau, une ressource essentielle

L’eau n’est pas considérée comme un nutriment, mais est indispensable pour tout être vivant. Chez l’abeille, l’élevage du couvain demande une grande quantité d’eau ; notamment la gelée larvaire peut contenir jusqu'à 70 % d'eau. Elle sert aussi à maintenir l’humidité relative à hauteur de 70 %, car le couvain est très sensible à la dessiccation. L’eau intervient également dans la régulation de la température de la colonie via la ventilation : la condensation dans la ruche permet de couvrir les besoins en eau des abeilles pendant l’hiver.

L’eau utilisée dans une ruche est soit collectée par des butineuses spécialisées soit extraite du nectar.

Une nutrition dépendante des paysages

La colonie d’abeilles est entièrement dépendante des ressources disponibles à proximité. Issue de fleurs cultivées et/ou sauvages, la floraison dans l’environnement immédiat du rucher doit s’étendre sur la période de temps la plus longue possible pour permettre une récolte maximale.

Le stock de la colonie et sa survie sont ainsi liés au paysage. Si le rucher est entouré de grandes cultures, les ressources sont moins variées et les floraisons groupées dans le temps. On peut alors constater des trous de miellée (périodes où il n’y a pas de nectar disponible), donc une famine en pleine saison apicole.

Le climat revêt également une grande importance puisqu’il dirige la succession des floraisons et leur durée.

Il apparaît donc essentiel de bien connaître l’environnement et les espèces végétales cultivées autour du rucher, et d’avoir en tête un calendrier approximatif de leur floraison.

  • D’après Auffray V, « Nutrition de l’abeille domestique productrice de miel (Apis mellifera) et de sa colonie‎ : revue de la littérature ». [Thèse d’exercice, médecine vétérinaire]. Toulouse: École nationale vétérinaire de Toulouse; 2020. 119 p. (bit.ly/3Yls7vF).
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