Utilisation pratique de la fluoxétine chez le chien - La Semaine Vétérinaire n° 1976 du 10/02/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1976 du 10/02/2023

Comportement

FORMATION CANINE

Auteur(s) : Audrey Chevassu

Conférencière

Dominique Lachapèle, DIE de vétérinaire comportementaliste, praticienne à Bordeaux (33) et en Béarn (64)

Article rédigé d’après la conférence « Comportement : utilisation pratique de la fluoxétine », organisée par Axience lors du congrès France Vet les 10 et 11 juin 2022 à Paris.

Les psychotropes ne sont pas obligatoires en cas de troubles du comportement, mais ils permettent de redonner une adaptabilité à l’animal, ce qui, souvent, facilite la mise en place d’une thérapie comportementale. Il convient de savoir différencier les comportements pathologiques de ceux qui ne le sont pas. Ce critère est déterminé selon le contexte de déclenchement, la pertinence de ce comportement, son intensité et la rapidité du retour à la normale.

Indications de la fluoxétine

La fluoxétine existe sous deux spécialités principales : Prozac en médecine humaine et Reconcile en médecine vétérinaire. Son autorisation de mise sur le marché concerne les troubles liés à la séparation, aux destructions, vocalises, défécations et mictions incontrôlées. Le médicament ne doit pas être utilisé seul mais associé à une thérapie comportementale. Les maladies ou syndromes concernés par ces symptômes sont l’autonomopathie essentielle1, l’hyperattachement secondaire, le syndrome hypersensibilité-hyperactivité, celui de privation sensorielle et la sociopathie.

Mode d’action des neurotransmetteurs

Les principaux psychotropes utilisés en médecine vétérinaire (clomipramine, sélégiline, fluoxétine) agissent sur des neurotransmetteurs différents (voir encadré). La fluoxétine agit principalement sur les récepteurs 5HT de la sérotonine, inhibant sa recapture au niveau de la fente synaptique. Comme la sérotonine reste plus longtemps dans l’espace synaptique, sa concentration augmente. Ce neuromédiateur agit sur le contrôle du sommeil, les autocontrôles, le signal d’arrêt des comportements, la patience, la prise alimentaire, le comportement sexuel et la satiété.

Particularités de la fluoxétine et posologie

La fluoxétine est une molécule dose-dépendante. Elle est associée à quelques effets secondaires peu graves et passagers (perte d’appétit, légère sédation, fatigue, sautes d’humeur). Elle facilite les autocontrôles (émotions et actes) et augmente le délai avant passage à l’acte, et donc diminue l’impulsivité. Elle améliore l’humeur et permet de stabiliser les émotions. Elle permet d’accroître le goût pour l’activité et les interactions. Enfin, elle améliore la qualité du sommeil. Son action est durable, avec un effet constant et régulier dès un mois de traitement. La durée de traitement conseillée est de six mois minimum pour laisser le temps à la thérapie comportementale d’avoir des effets sur le chien.

Sa posologie est de 2-4 mg/kg. La prise doit être quotidienne et à heure régulière. La dose peut être ajustée selon la sensibilité du chien à la molécule (ne pas descendre en dessous de 1 mg/kg, auquel cas le risque de morsure augmente). Son arrêt peut être envisagé une fois les objectifs de la thérapie comportementale atteints et que les comportements sont stables depuis plus de trois mois ; un sevrage est indispensable en diminuant la dose par deux (ou un jour sur deux) sur une période correspondant à une semaine par mois de traitement.

Afin d’éviter un syndrome sérotoninergique, la fluoxétine ne doit pas être utilisée en même temps que des molécules qui influencent le taux de sérotonine. Il s’agit, par exemple, des médicaments inhibant la recapture de la sérotonine (amitriptyline, clomipramine, fentanyl, tramadol…) et ceux inhibant le métabolisme de la sérotonine (amitraz, sélégiline).

Exemple à partir d’un cas clinique

Un golden retriever de 2 ans, 46 kg, a mordu une fois alors qu’il était sous la table au restaurant (trace de l’impact d’une dent) et grogne souvent lorsqu’il a quelque chose dans la gueule ou lorsqu’une personne étrangère veut le caresser. Il n’apprécie pas les contacts non désirés et se laisse difficilement manipuler par l’un de ses deux propriétaires qui en a peur. Il représente un danger par sa corpulence et la fréquence des agressions par irritation.

Les principaux neurotransmetteurs concernés sont la sérotonine (manque d’autocontrôle, impulsivité, absence de signal d’arrêt) et un peu la dopamine (anticipation, agression). Dans ce cas, la fluoxétine est intéressante pour permettre de contrôler le risque de morsure. La dose préconisée est de 80 mg (soit 1,7 mg/kg).

Une thérapie est également mise en place. Elle a pour but de diminuer le contrôle du chien sur les humains qui s’approchent de lui et d’augmenter le contrôle des propriétaires sur leur chien. La première règle à suivre est de demander au chien de venir plutôt que d’aller vers lui, afin qu’il n’ait pas de doute sur le fait que c’est bien son maître qui gère la situation. S’il ne vient pas, se déplacer un peu et lui redemander la même chose. Quand il vient, lui demander de faire assis et soit le récompenser de la voix, soit lui proposer de suivre ; moins il y a d’émotion, mieux c’est. Cela permet d’améliorer la relation entre le propriétaire et le chien, de créer des rituels et de faciliter petit à petit les apprentissages tels que l’habituation aux soins. L’apprentissage est poursuivi de manière positive et progressive, et le chien est suivi durant les deux premiers mois avec de réels progrès.

Particularités des autres psychotropes

Si la fluoxétine agit sur la sérotonine, d’autres médiateurs sont impliqués dans le comportement et ses troubles. La dopamine joue sur la locomotion, la mémoire, la cognition, l’apprentissage, la digestion, l’anticipation émotionnelle, la peur. La noradrénaline est le neurotransmetteur de l’éveil et de l’alerte. Elle agit sur la vigilance de l’animal, favorise le halètement, les tremblements et peut entraîner tachycardie et tachypnée. Enfin, le Gaba est un neurotransmetteur inhibiteur tandis que le glutamate est plutôt activateur. Le choix du psychotrope se fera selon les neuromédiateurs concernés et selon la demande des propriétaires, en particulier lorsqu’il y a un réel danger associé à l’animal.

La sélégiline agit sur les récepteurs de la dopamine. Elle ne doit pas être associée à d’autres molécules et ne nécessite pas de sevrage. La clomipramine agit principalement sur les récepteurs de la sérotonine et de la noradrénaline. Elle a également des effets anticholinergiques par l’action sur les récepteurs de l’acétylcholine (elle ne doit pas être utilisée chez des chats à risque d’obstruction urinaire ou épileptiques, car elle augmente le seuil épileptogène). Les deux premières semaines, il importe de prévenir les propriétaires d’un effet rebond et de comportements indésirables temporairement aggravés (par exemple, léchage compulsif). Elle nécessite un sevrage et ne doit pas être associée à d’autres psychotropes.

  • 1. Les autonomopathies du chien correspondent à un ensemble de troubles du comportement dans lesquels le processus d’attachement est dérégulé, engendrant une souffrance du chien en l’absence de sa figure d’attachement. On les qualifie d’essentielles lorsque les troubles de l’attachement ont une place centrale, et d’accessoires lorsqu’il existe une ou plusieurs comorbidités.
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