Inégalités salariales hommes-femmes : des progrès restent à faire - La Semaine Vétérinaire n° 1974 du 27/01/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1974 du 27/01/2023

Vie professionnelle

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Michaella Igoho-Moradel

Dans la profession, à caractéristiques strictement identiques (poste, années d’expérience…), les femmes gagnent en moyenne 9,3 % de moins que les hommes, selon une étude1 publiée en novembre 2022 par des épidémiologistes et des économistes de la santé de l’École nationale vétérinaire de Toulouse (Haute-Garonne) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Cet écart « toutes choses égales par ailleurs » reste inexpliqué. « Toutefois, une certaine vigilance est requise lors de l’interprétation de ce chiffre car cet écart n’est pas nécessairement et exclusivement causé par la discrimination. Il est possible que cet écart soit dû à des données incomplètes ou impossibles à vérifier, comme les heures de travail inhabituelles, la motivation ou le rythme de travail des vétérinaires salariés », précisent les chercheurs. Avec les données initiales, ce taux monte à 12,3 %. « Cette estimation a été attribuée au fait que les hommes font plus de gardes que les femmes. De plus, les hommes sont en moyenne plus âgés que les femmes sur le marché du travail vétérinaire ; par conséquent, ils ont plus d’expérience, donc un salaire plus élevé », poursuivent-ils.

Un salaire moyen de 2 771,04 euros

Ces données sont issues d’une enquête menée en 2021 par le Syndicat national des vétérinaires d’exercice libéral (SNVEL) auprès de 250 praticiens salariés (toutes espèces animales confondues) de moins de 40 ans : les femmes représentaient 84,7 % des répondants, 61,6 % d’entre eux étaient en niveau 4, il n’y avait pas de vétérinaires de niveau 1 et les deux vétérinaires de niveau 5 ont été exclus. De nombreux vétérinaires avaient une expérience limitée (54,3 % avaient moins de huit ans d’expérience) et beaucoup n’avaient pas de gardes dans la semaine (48,6 %) ou en fin de semaine (40,3 %). Les salaires mensuels variaient de 1 058,24 à 4 571 euros, avec une moyenne de 2 771,04 euros. « La répartition des salaires diffère selon le sexe, les hommes perçoivent plus souvent un salaire supérieur à 3 500 euros que les femmes », soulignent les auteurs. Les salaires varient également selon le niveau, les vétérinaires de niveau 4 sont plus susceptibles d’être payés plus de 3 000 euros. L’expérience joue également dans le niveau de rémunération. « Les vétérinaires de niveau 4 sont plus susceptibles d’être payés plus de 3 000 euros. L’étude constate une proportion plus importante de femmes au niveau 4, mais cela ne modifie pas l’écart salarial. De plus, les hommes étaient plus susceptibles que les femmes d’avoir 0 à 4 ans d’expérience, tandis que plus de femmes avaient de huit à douze ans d’expérience (21,8 contre 10,3 %). Aussi, ils étaient plus représentés au niveau 2 (26 contre 11 % pour les femmes), tandis que les femmes étaient plus représentées au niveau 4 (63 contre 53 % pour les hommes) », expliquent les auteurs.

Plus d’astreintes

Les hommes font plus de gardes le week-end (71,8 contre 57,4 % pour les femmes) et pendant la semaine (66,66 contre 49,61 % pour les femmes). Les vétérinaires ayant moins de quatre ans d’expérience et ceux ayant entre huit et douze ans ont effectué la plupart des gardes. L’étude précise que le fait d’avoir 1 à 12 astreintes par week-end par an a augmenté le salaire de 11,3 % par rapport aux vétérinaires n’ayant pas d’astreinte le week-end.  « Cette estimation est passée à 7 % pour les vétérinaires ayant effectué 13 gardes ou plus le week-end par an. De plus, le fait d’avoir 1 ou 2 gardes par semaine augmentait le salaire de 8,5 par rapport aux vétérinaires sans gardes la semaine. » Les raisons de cet écart salarial doivent être identifiées. Les auteurs ont raisonné « toutes choses égales par ailleurs », en utilisant la régression linéaire et la décomposition de Blinder-Oaxaca. « L’écart qui persiste après avoir examiné les différences entre les caractéristiques des hommes et des femmes sur le marché du travail est souvent interprété comme une discrimination. Pourtant, ce résultat doit être interprété avec prudence car cet écart peut résulter de certaines caractéristiques non observables entre vétérinaires que les employeurs valorisent. » Les auteurs citent les heures de travail inhabituelles, un esprit d’entreprise, la prise de risque ou d’autres facteurs. « Les absences de la main-d’œuvre et les heures de travail plus courtes peuvent expliquer une partie importante de l’écart salarial parmi les professions hautement qualifiées. De plus, cet écart n’est pas nécessairement lié à la discrimination des employeurs car cet écart existe même lorsque les vétérinaires sont des travailleurs indépendants », indiquent les chercheurs.

Entretien avec Guillaume Lhermie, professeur en économie de la santé animale et santé publique vétérinaire à l’École nationale vétérinaire de Toulouse, l’un des auteurs de l’étude sur l’écart salarial entre les femmes et les hommes vétérinaires en France en 2021

Pourquoi avoir mené cette étude ?

Initialement, notre étude portait sur la désertification vétérinaire, et nous nous sommes demandé si, face aux difficultés de recrutement, des entreprises vétérinaires proposent des salaires supérieurs à ceux de la convention collective afin d’attirer les candidats. Puis l’offre est plus rare, les salaires augmentent-ils ? Cet écart salarial hommes-femmes est rapidement apparu. La profession vétérinaire n’échappe pas à ce phénomène qui touche de nombreux secteurs.

Que révèle-t-elle ?

Notre étude démontre que, dans la profession vétérinaire, l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes, toutes choses égales par ailleurs, est de 9,3 %. Mais l’objectif de nos travaux n’est pas d’expliquer les causes de cet écart. En revanche, notre méthodologie nous a permis de contrôler les différents biais d’analyse brute. En incluant plusieurs facteurs influençant le salaire (années d’expérience, nombre d’heures et de jours passés au travail…), nous parvenons à mettre en évidence cette différence, entre deux vétérinaires homme et femme avec des caractéristiques similaires, excepté le genre. Nous n’expliquons pas son origine. Toutefois, nous pouvons émettre des hypothèses issues de la littérature.

Quelles sont ces hypothèses avancées ?

Les facteurs qui peuvent jouer sont essentiellement individuels. La prise de risque est certainement différente entre les hommes et les femmes. Les hommes ont tendance à négocier leurs salaires, à aller au conflit avec l’employeur et à entreprendre plus. Ils ont également certainement tendance à plus s’associer que les femmes, et l’écart salarial refléterait cette caractéristique. Ces dernières pourraient rechercher davantage un meilleur équilibre entre leur vie professionnelle et personnelle. Mais si notre analyse met en avant des résultats « toutes choses égales par ailleurs », cela veut bien dire qu’elles ne le sont pas, égales.

Les femmes auraient donc tout intérêt à mieux négocier leurs salaires pour inverser la tendance ?

Probablement. Dans tous les cas, notre étude met en évidence de manière scientifique cette différence salariale. Nous ne disons pas quelles sont les pistes pour les améliorer mais que ces discriminations ne disparaîtront pas toutes seules. Les femmes peuvent s’engager dans cette voie, mais la solution peut aussi venir d’un mouvement collectif, qui commence par une prise de conscience.

Dans cette profession, les femmes sont plus nombreuses que les hommes. Le marché pourrait finir par se réguler naturellement ?

Probablement, mais ce serait par défaut. Dans cette hypothèse, la discrimination sera éliminée car elle ne serait plus vue. Cela serait un nivellement par le bas car les salariés auraient perdu potentiellement 10 % de leurs salaires.

Vous mentionnez dans votre étude que celle-ci comporte des limites. Lesquelles ?

L’une des limites importantes est que le questionnaire ne différencie pas le type de pratiques (canine ou rurale). On pourrait estimer que les écarts entre le salaire de la convention collective et le salaire réel sont peut-être plus importants en activité rurale qu’en activité canine. Car l’offre en activité rurale est plus limitée qu’en pratique canine. Les employeurs sont donc susceptibles de payer plus pour être sûrs d’attirer ou de maintenir leurs salariés en poste. Dans tous les cas, ces données sont préliminaires et méritent d’être confrontées à une étude menée à plus large échelle.

Prévoyez-vous de réaliser une autre étude sur ce thème ?

Une nouvelle étude investiguera les causes de cette différence en partant du principe que cette discrimination genrée n’est pas forcément voulue par les employeurs. Elle peut s’expliquer par d’autres facteurs, psychologiques ou sociologiques. Même si les hommes font plus de gardes ou plus d’heures, à niveau de compétences égales, cela n’explique pas l’écart de salaire ajusté. D’autres facteurs, comme la capacité d’entreprendre, sont à prendre en compte. Une enquête par questionnaire sera lancée au printemps prochain.

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