« Imposer une éthique de l’euthanasie » - La Semaine Vétérinaire n° 1972 du 13/01/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1972 du 13/01/2023

Réflexion

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : par signatureLorenza Richard

Pour le praticien comportementaliste Thierry Bedossa, réaliser des euthanasies de convenance est inconcevable, et soulève un sujet encore tabou pour les vétérinaires.

« L’euthanasie m’a posé beaucoup de problèmes au cours de ma carrière, car ma génération a été formée à honorer les demandes des clients, et non à l’éthique, a confié Thierry Bedossa (A 89), vétérinaire comportementaliste à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), lors du congrès Pet Revolution, qui a eu lieu en distanciel les 3 et 4 décembre dernier. Pendant mes jeunes années vétérinaires, je me suis retrouvé confronté à des demandes d’euthanasie, et j’étais désemparé. Je n’ai jamais réussi à accepter de supprimer une vie, sauf quand j’avais face à moi un individu dans des états terminaux de souffrance physique ou psychique. Pour cette raison, je me suis fait mettre à la porte parce que, du point de vue de mes employeurs, je commettais une faute professionnelle. Cela a créé un cas de conscience chez moi, car je comprenais que j’avais contrarié mes patrons, notamment l’un d’entre eux que je vénérais à l’époque, pour qui il était important avant tout d’entretenir une clientèle, de la fidéliser et de la satisfaire. »

Maltraitance et fatigue compassionnelle

Thierry Bedossa rapporte que, d’après certaines études, « en Grande-Bretagne, 90 à 95 % des animaux de compagnie termineraient leur vie euthanasiés » et, « en France, environ 45 000 euthanasies par an sont pratiquées par des praticiens canins sur des individus qui ne sont pas dans des états terminaux de souffrance ». Ainsi, « la profession de vétérinaire est schizophrénique puisque nous sommes les amis des animaux, mais lorsque nous mettons un terme à la vie de l’un d’entre eux qui n’est pas en souffrance, physique ou psychique, nous sommes parmi les premiers maltraitants. C’est terrible à reconnaître et à dire, mais c’est un fait », assume-t-il. Cependant, il a constaté que réaliser une euthanasie de convenance provoque une fatigue compassionnelle chez tout vétérinaire, mais aussi chez le personnel de la clinique et chez les soigneurs des refuges. « Faire face au manque d’éthique des propriétaires qui nous demandent de commettre ce meurtre est à l’origine de cette fatigue majeure qui nous atteint tous. La charge mentale est forte. Il faut porter cette décision de façon collégiale, entre les vétérinaires de la structure, et pas seul ».

Enseigner l’éthique en école

Il ajoute que, jusque dans les années 2000, l’euthanasie était un non-dit, mais que depuis environ deux décennies, certains et certaines vétérinaires osent réfléchir à ce qui entoure cet acte, qui consiste à supprimer la vie. Cependant, en 2022, l’éthique n’est pas toujours enseignée dans les écoles nationales vétérinaires (ENV) françaises. « Sur ce sujet, comme sur tous ceux qui concernent la schizophrénie de la profession, nous ne pourrons pas nous en sortir seuls, sans convoquer la pensée des philosophes, des sociologues, des politistes, des anthropozoologues, des ethnologues, etc. », affirme Thierry Bedossa. Pour lui, il est essentiel que les étudiants sachent exercer une pensée critique et puissent avancer des arguments pour expliquer à un propriétaire que son animal n’est pas en état de souffrance, et que ce qu’il demande est odieux et inacceptable. Ils doivent pouvoir exprimer que leur conscience leur interdit de supprimer cette vie. Cependant, enseigner la critique en ENV amènerait une révolution, « car si nous donnons de la considération à chacun de ces individus qui sont sensibles et intelligents, on ne peut plus avoir de systèmes d’élevages intensifs, d’abattoirs ni d’expérimentation animale. La considération pour les animaux doit prendre le pas sur les intérêts économiques des filières, mais cela va être très difficile », reconnaît-il.

Refuser l’euthanasie en pratique

Dans sa pratique quotidienne, lorsqu’un individu atteint par une maladie chronique est présenté en consultation à Thierry Bedossa et que ses détenteurs lui demandent de l’euthanasier, il utilise des échelles pour évaluer sa qualité de vie, comme celle qui a été mise au point par la vétérinaire oncologue Alice Villalobos1. Cela permet de déterminer si l’euthanasier est faire preuve d’humanité. « Il est facile actuellement de réaliser des examens complémentaires, de demander au propriétaire de nous envoyer des photos ou des vidéos de la façon dont l’animal vit au quotidien, argumente-t-il. Avec le plan France Relance, l’État français a consacré en 2021 et en 2022 plusieurs millions d’euros pour aider les vétérinaires, avec l’association Vétérinaires Pour Tous, à faire face aux besoins des foyers impécunieux. Évaluer des états de douleurs, d’anxiété, de dégradation majeure des capacités cognitives, n’est donc pas une question de moyens financiers, mais d’engagement éthique. Nous sommes, plus que d’autres, capables de recommander au propriétaire ce qui peut améliorer la qualité de vie de son animal au quotidien. Il est simple d’objectiver, pour le sachant que nous sommes, que l’animal prend du plaisir chaque jour et d’expliquer à son maître que ce que lui ressent est une erreur, et que pratiquer l’euthanasie serait un véritable assassinat. »

Organiser une veillée funéraire

Enfin, lorsque la décision s’impose en raison d’un état de santé irrémédiablement dégradé, Thierry Bedossa nous invite à nous mettre à la place de l’animal. « L’état des connaissances actuelles nous permet d’être quasiment certains que les chiens et les chats sont, en général, plus attentifs que nous à ce qui se passe dans leur environnement et ont des capacités olfactives et auditives, notamment, plus importantes que les nôtres. Que comprend un animal de la situation quand il vient pour être euthanasié ? Lorsque nous injectons les barbituriques, est-ce que ses états de conscience s’arrêtent aussi vite que sa respiration et son cœur ? », interroge-t-il. En effet, le neurologue Steven Loreys2 a montré de façon expérimentale qu’une activité cérébrale existe encore dans les heures qui suivent la mort d’un mammifère. « La plupart d’entre nous, vétérinaires, ne tenons pas compte de cela. Je crois que chaque animal dont on supprime la vie a des états de conscience qui perdurent, et la présence du propriétaire à ses côtés est fondamentale. C’est pourquoi je lui demande toujours de faire en sorte que l’animal puisse le sentir, de lui faire des baisers, s’il a le courage de rester là, et je prends mon temps entre le moment où j’altère les états de conscience et l’injection du barbiturique qui va arrêter le cœur. Enfin, il peut rester autant qu’il le souhaite avec son animal après sa mort, comme lors des veillées funéraires pratiquées au début du XXe siècle. L’animal est pour son maître comme un membre de sa famille, qu’il est important d’accompagner avec toute la dignité et le respect possible. »

  • 1. Quality of life scale, dans : Villalobos A., Kaplan L.. Canine and Feline Geriatric Oncology : Honoring the Human-Animal Bond. 2e ed. Hoboken (New Jersey, États-Unis): Wiley-Blackwell; 2017. 370 p.
  • 2. Étude présentée lors de la dernière édition du Meeting of the European Veterinary Congress of Behavioural Medicine and Animal Welfare. evcbmaw2022.com.
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