« Cancer des sinus chez les petits ruminants : une maladie négligée ? » - La Semaine Vétérinaire n° 1972 du 13/01/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1972 du 13/01/2023

FORMATION MIXTE

Auteur(s) : Clothilde Barde

Article rédigé d’après la conférence1 donnée le 10 octobre 2022 par Caroline Leroux (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) lors du webinaire coanimé par l’Unité mixte technologique pilotage de la santé des ruminants et l’Observatoire des maladies caprines (Omacap).

L’enzootic nasal tumor virus (ENTV) est un rétrovirus à l’origine de tumeurs nasales chez la chèvre et le mouton. Parmi les trois rétrovirus qui infectent ces deux espèces, on distingue les lentivirus des petits ruminants (virus de l’arthrite encéphalite caprine et virus Visna-maëdi) d’une part, et les b-rétrovirus oncogènes jaagsiekte sheep retrovirus (JSRV) et ENTV d’autre part. Génétiquement proches, le JSRV et l’ENTV sont responsables respectivement d’adénocarcinomes pulmonaires et de tumeurs nasales.

Un impact clinique majeur

En ce qui concerne les symptômes, les chèvres en phase terminale présentent un amaigrissement et des difficultés respiratoires, comme les moutons, mais aussi des déformations faciales qui peuvent provoquer jusqu’à une exophtlamie. Parfois, à l’autopsie, une ostéolyse des os de la face due à la tumeur est visible. L’évolution clinique est rapide après l’apparition des premiers signes ; l’animal meurt en quelques semaines. Les cellules épithéliales nasales tumorales produisent beaucoup de sécrétions nasales et, chez le mouton, les sécrétions dues au JSRV sont d’origine pulmonaire (aspect miliaire avec la présence de nodules tumoraux dans les poumons).

Voies de transmission

La transmission du virus chez la chèvre se fait principalement par voie aérienne, via les sécrétions nasales chargées en particules infectieuses, et par contact entre les animaux. Chez le mouton, la transmission se fait in utero ou en période périnatale. La présence de virus dans le lait et dans le colostrum suggère également une transmission par ingestion, comme cela a été montré pour le virus apparenté JSRV. En ce qui concerne la transmission par voie sexuelle, le virus JSRV peut également être mis en évidence dans la semence du bélier. La maladie peut se manifester sous forme de cas isolés, mais aussi sous forme de foyers, notamment lors de transmission aérienne du virus, ce qui conduit à une augmentation rapide du nombre d’animaux atteints de cancers et peut aboutir à l’élimination du troupeau.

Des particularités virales

L’ENTV partage avec les rétrovirus des propriétés spécifiques qui rendent son contrôle difficile. Ces virus sont intégratifs : le génome viral peut rester « caché » dans les cellules durant les étapes précoces de l’infection en s’intégrant définitivement dans le génome de l’hôte, où il peut subsister sans production de protéines ou de particules virales. Ils ne sont alors pas détectés par les cellules immunitaires et se transmettent lors de la multiplication cellulaire. Par ailleurs, les rétrovirus sont des virus persistants, ce qui signifie qu’ils restent présents dans les cellules de l’animal infecté toute sa vie. Enfin, comme tous virus à ARN, ils sont variables, c’est-à-dire que la réplication induit au cours des cycles de multiples erreurs (polymorphisme). Plus il y a de cycles de réplication, plus le risque de mutation du virus est important, avec un risque d’émergence de nouveaux variants plus pathogènes et/ou plus transmissibles. Par conséquent, comme un animal infecté ne signifie pas qu’il est « malade », il peut donc transmettre le virus même s’il ne présente pas de signes cliniques.

Une évolution longue

Par ailleurs, d’un point de vue virologique, outre les virus dits exogènes transmis entre animaux, il existe chez la chèvre et chez le mouton des formes endogènes du virus : des vestiges d’affections il y a des centaines de milliers d’années avec une intégration dans le génome de l’hôte (cellules germinales) de séquences virales. Dans une cellule anormale sont donc présentes des séquences génomiques virales endogènes et exogènes, ce qui rend la détection sérologique impossible. En effet, les séquences exogènes et endogènes présentent plus de 95 % de similitudes, la détection moléculaire du virus doit se faire par polymerase chain reaction (PCR) en connaissant bien les différences entre endogène et exogène, car il existe peu de variations entre elles (importance épidémiologie moléculaire). Pour cela, des outils de détection ante-mortem de l’infection par PCR (pour la forme ADN viral intégrée au génome cellulaire) ou par reverse transcriptase-PCR (pour les ARN viraux) réalisables à partir d’écouvillons nasopharyngés ont été mis au point.

Présence du virus en France

Grâce à une collecte d’écouvillons effectuée dans les troupeaux présentant une excrétion clinique depuis 2019, plus de 9 000 animaux ont été testés. Par cette approche, les chercheurs ont mis en évidence un taux élevé d’infection par l’ENTV dans des troupeaux dont l’incidence de cancers est forte, avec 20 à 50 % d’animaux testés positifs dans toutes les classes d’âge. Il semblerait donc qu’il existe une circulation massive du virus dans les troupeaux. Une autre étude reposant sur des analyses de prélèvements nasopharyngés en abattoir montre que le virus ENTV2 circule dans les troupeaux chez 5 % des animaux sans expression clinique (sur 86 tests). D’après les témoignages des éleveurs quant à leur vision de l’impact de la maladie, la maîtrise de celle-ci pose actuellement beaucoup de problèmes car il n’existe pas de traitements. Ainsi, dans les troupeaux de caprins où la présence de virus est forte, le développement de tumeurs s’est fait rapidement après l’apparition des premiers signes cliniques et s’est accompagné d’une hausse de la mortalité et du nombre de réformes, ce qui a un impact économique majeur allant dans certains cas jusqu’à l’élimination du troupeau. En 2021, 45 % des chèvres étaient infectées et 80 % étaient des mâles, selon les données connues.

Une maladie méconnue

Il existe en général une errance diagnostique en élevage car la maladie est peu connue et l’altération de l’état général des animaux se fait rapidement (apparition de symptômes, dégradation du bien-être animal, sentiment d’impuissance de l’éleveur, absence de prise en charge financière car la maladie n’est pas réglementée). De plus, l’un des problèmes est qu’à ce jour, il y a peu d’études sur les méthodes diagnostiques et pas de test standardisé, alors que la maladie est présente en France ainsi que dans d’autres pays. Ainsi, même si la fréquence des troubles respiratoires dans les troupeaux est de 1 à 15 %, celle de l’infection par l’ENVT reste inconnue. Puisque le virus est considéré depuis 2022 comme émergent, à l’origine de problèmes de santé animale à prendre en charge, et qu’il n’existe pas de traitements antiviraux, ni de vaccins (rétrovirus), ni de prévention lors de l’introduction d’animaux en élevage (pas de certitude sur le statut des ovins et des caprins lors de réintroduction), les mesures d’isolement ou d’élimination des individus symptomatiques sont donc indispensables pour éviter la propagation de l’infection au sein d’un troupeau, notamment via les sécrétions chargées en virus.

  • 1. bit.ly/3GiE3Xc.
  • 2. bit.ly/3WSboPB.
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