Les enseignements des diagnostics territoriaux - La Semaine Vétérinaire n° 1971 du 06/01/2023
La Semaine Vétérinaire n° 1971 du 06/01/2023

Désertification vétérinaire

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Tanit Halfon

Les rapports sur le maillage vétérinaire rendus dans le cadre de l’appel à manifestation d’intérêt ont mis en lumière le lien étroit entre facteurs humains et organisationnels et l’arrêt de l’activité rurale. Pour l’éviter, les solutions à mobiliser sont multiples et à adapter à chaque territoire.

Mieux vaut prévenir que guérir. Cet adage colle parfaitement au phénomène de désertification vétérinaire en zones rurales, qui gagne du terrain en France. Ce constat est ressorti de l’analyse des 11 diagnostics territoriaux, dont un premier bilan a été présenté par Lucile Frayssinet (T 19) et Philippe Baralon (T 84), du cabinet de conseil Phylum, lors de la dernière journée nationale vétérinaire, qui s’est tenue à l’École nationale vétérinaire d’Alfort (Val-de-Marne), le 29 novembre 2022. Phylum avait été choisi pour accompagner les territoires sélectionnés dans le cadre de l’appel à manifestation d’intérêt1, les aider à établir un diagnostic local et à élaborer des pistes de solutions. Tous les enseignements tirés de ces diagnostics feront l’objet d’une synthèse, qui paraîtra courant 2023. Elle servira à poser les bases d’un cadre méthodologique mobilisable par tous les territoires qui seraient concernés par un problème de maillage vétérinaire. Elle permettra aussi de disposer d’un panel d’actions possibles.

De la marginalisation à l’arrêt de la pratique rurale

Premier enseignement de ce bilan : le schéma d’arrêt de l’activité rurale mobilise les mêmes déterminants. Face à un manque de temps, lui-même lié à un manque de vétérinaires, la clinique mixte aura tendance à se recentrer sur ses activités indispensables. En découle un sous-investissement technique et stratégique en exercice rural, générant une baisse d’attractivité des entreprises pour les jeunes qui s’y destinent. Eux sont, en effet, à la recherche de structures avec un volume d’activité suffisant associé à de la technicité. En conséquence, il est difficile de recruter des praticiens ruraux, ce qui aggrave le manque de temps à consacrer à cette pratique: le cercle vicieux de la marginalisation de l’activité rurale s’installe. C’est à ce moment-là que s’observe une perte de profitabilité, qui est donc secondaire. Il n’y a pas d’écart de profitabilité entre les différents secteurs d’une activité mixte équilibrée. La cessation complète de l’activité rurale sera liée à des facteurs humains et non économiques ; il suffit de peu, comme un arrêt maladie, un congé maternité… Une fois arrêtée la pratique rurale, il est très compliqué de revenir en arrière.

Anticiper et innover

Tous les territoires ne sont pas au même niveau. Certains sont en situation de précrise, avec des tensions encore peu perceptibles par les éleveurs mais bien identifiées par les vétérinaires. D’autres sont déjà en situation de crise ouverte. Et, une fois que celle-ci s’installe, et que les éleveurs se rendent compte du manque de vétérinaires, il est déjà trop tard. Détecter précocement apparaît donc comme un fort enjeu local pour lutter contre ces déserts. Phylum parle de gestion prospective du maillage, qu’il faudrait envisager à une échelle pertinente, avec une gouvernance et structuration adaptée. Au-delà de cet aspect, quelles sont les solutions pour prévenir l’installation de ces déserts ? Plusieurs pistes ont été présentées. Parmi celles-ci, en ce qui concerne le recrutement des jeunes, les stages tutorés sont apparus comme un levier intéressant. Si, selon le cabinet, d’un point de vue quantitatif, on arrive au bout du dispositif, les modalités d’accueil des jeunes pourraient évoluer. Les rapports proposent, entre autres, un partenariat entre grosses et petites structures pour que ces dernières puissent accueillir les stagiaires, ou la possibilité d’inclure des jeunes formés hors de France. Autre idée : créer des liens entre vétérinaires de première ligne multiespèces et les vétérinaires référés, afin d’avoir un soutien pour les cas difficiles et la réalisation de certains gestes techniques. Dans cette optique, le recours à la téléexpertise ou de la téléassistance pourrait être envisagé. En zones rurales, les rapports ont montré qu’il peut être difficile de trouver un logement en location. Ce point a été pris en compte dans les solutions : offrir des logements de transition pour les jeunes arrivants, pas spécifiquement pour les vétérinaires, afin de créer un lieu de socialisation en dehors du travail ; mettre en place un service de conciergerie pour la recherche d’emploi du conjoint, du lieu de scolarisation pour les enfants, etc.

Mutualiser et tester

La mutualisation est un autre axe d’action, d’ordre organisationnel. Elle peut s’envisager à plusieurs niveaux. Entre structures voisines – c’est la solution privilégiée lorsqu’elle est encore possible – ou à une échelle plus large, par exemple départementale. C’est le cas dans la Sarthe, qui s’y prête bien d’un point de vue géographique (axes routiers), où il est projeté d’avoir trois ou quatre équipes de gardes de rurale pour tout le département, avec un numéro d’appel unique, un secrétariat spécialisé et un logiciel d’optimisation des déplacements. En parallèle, la clinique canine d’urgence serait située au Mans. Seraient alors demandées des aides financières directes pour les astreintes. En Ardèche et en Dordogne, une organisation collective est en discussion pour les campagnes de prophylaxie, avec une révision des tarifs (hors cadre de négociation) couplée à une aide aux investissements de contention pour les éleveurs. Le dernier échelon de mutualisation correspondrait à une intervention de l’État pour gérer la problématique, et ce n’est pas encore envisagé pour le territoire. De manière générale ressort l’intérêt d’aides financières pour les éleveurs et pour les vétérinaires. Néanmoins, deux pistes majeures de solutions coincent : la télémédecine et la contractualisation. Pour les deux, les rapports relèvent une forte résistance des vétérinaires et une faible appétence des éleveurs. Vis-à-vis de la télémédecine, il y a une méconnaissance du sujet et une vision très réductrice de son application. Quant à la contractualisation, elle génère une double crainte : du côté des éleveurs, payer pour des services absents ou inutiles, de celui des vétérinaires, perdre du chiffre d’affaires. Dans ce contexte, le cabinet Phylum suggère de lancer des expérimentations pilotes sur ces deux points, sur la base du volontariat.

Les clientèles mixtes : oui mais...

La pratique canine est un plus pour un établissement de soins vétérinaires : il s’agit d’activités complémentaires, qui structurent les entreprises et les équipes. De plus, le fait d’avoir des cliniques mixtes favorise un maillage plus resserré qu’avec des entreprises spécialisées en pratique rurale. En revanche, cette synergie disparaît en dehors des heures d’ouverture de la clinique, et les gardes en canine alourdissent la charge de travail pour les praticiens, plus importante que celles en rurale.

Attention au prix du médicament

De manière fréquente, il ressort des rapports sur le maillage vétérinaire que le prix du médicament est un motif d’insatisfaction des éleveurs. Ce point ne doit pas être négligé, a alerté Philippe Baralon, associé gérant du cabinet de conseil Phylum, car le risque serait d’arriver à un découplage « de fait », ce qui induirait un décrochage de l’activité rurale par perte de profitabilité. Il faudrait engager une réflexion sur cet enjeu pour trouver la solution la plus adaptée à chacun, selon une approche libérale (mutualisation des achats et veille concurrentielle) ou collaborative. Dans tous les cas, travailler la relation entre le vétérinaire et l’éleveur en mobilisant le dispositif du suivi sanitaire permanent apparaît comme un élément central.

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