Babésiose canine : situation en France et évolution - La Semaine Vétérinaire n° 1967 du 25/11/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1967 du 25/11/2022

Maladies vectorielles

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Patrick Bourdeau1

Si les enquêtes sur le territoire montrent que l’impact de la babésiose canine diminue, elles indiquent aussi une évolution, avec son extension à de nouvelles zones. La question de l’implication de Babesia vogeli, et de son vecteur, Rhipicephalus sanguineus, peut se poser.

En France métropolitaine, la babésiose représente la première maladie vectorielle affectant le chien. Décrite de longue date et largement répartie sur le territoire, elle est due typiquement à Babesia canis et connue pour être transmise par la tique Dermacentor reticulatus. Cependant, la situation et les connaissances sur les babésioses canines ont considérablement évolué (les parasites observés chez le chien appartiennent à 2 des 10 clades de piroplasmes connus), avec des changements tant sur le plan des agents responsables que sur celui de leur distribution, des vecteurs et de la dynamique évolutive de la maladie (voir tableau). Babesia vogeli, bien qu’encore mal répertoriée, est également présente dans le Sud-Est, y compris en Corse.

La maladie a fait l’objet de nombreuses études dans notre pays, mais peu recouvrent l’ensemble du territoire, ce qui limite la connaissance de la réalité du terrain. En outre, il est quasiment impossible de comparer les résultats d’études fragmentaires qui utilisent des méthodologies très différentes. Deux enquêtes nationales, menées en 2005 et 2019, permettent toutefois d’apporter un éclairage sur la situation française. Ces enquêtes1, 2, 3, 4 ont été construites sur des questionnaires très similaires, envoyés à l’ensemble des établissements de soins vétérinaires (ESV) de l’Hexagone, chacune explorant rétrospectivement les 5 années précédant l’envoi du questionnaire. Les données obtenues en 2015 auprès de 892 ESV et celles de 2019 auprès de 620 ESV ont permis de couvrir de façon assez homogène l’essentiel du territoire, d’assurer la bonne représentativité des informations fournies et de la situation du terrain pour la profession, et ainsi de comparer, sans biais, l’évolution de la maladie.

Une maladie en régression

En se fondant sur le nombre de cas annuels constatés par chaque clinique, rapporté à la taille de sa clientèle, il ressort que la prévalence annuelle moyenne de la « babésiose maladie » a diminué (la prévalence est pratiquement équivalente à l’incidence, car la durée d’infection n’est que de quelques mois en général pour la babésiose). La prévalence, évaluée à 1,4 % en 2006 (0,5 à 3 %), est de 0,61 % (0,45 à 0,7 %) en 2019, ce qui représenterait entre 45 000 et 70 000 cas diagnostiqués annuellement dans les ESV au cours de la dernière période d’étude.

De plus, en 2019, 16,6 % des cliniques ne voient aucun cas sur l’année, alors qu’elles n’étaient que 8,6 % en 2006 ;  68 % en recensent moins de 20 (49,6 % en 2006) ; et seules 4,9 % plus de 200 (6,5 % en 2006).

Ces chiffres sont confortés par l’évolution de la moyenne du nombre de cas annuels par établissement au niveau départemental, comme illustré sur la carte. On constate que les évolutions des valeurs moyennes vont toutes dans le sens d’une diminution du nombre de cas. Le nombre de départements dont la moyenne est située entre 21 et 50 cas par ESV est passé de 32 à 13, et pour ceux à plus de 50 cas, de 26 à 8. Cette régression s’accompagne néanmoins de disparités locales : en 2019, la prévalence peut atteindre jusqu’à 8,4 %, les départements les plus concernés sont l’Ariège, la Dordogne, le Gers, les Landes, la Haute-Loire, le Lot, le Lot-et-Garonne et le Tarn-et-Garonne.

Mais une évolution épidémiologique

Une autre question qui se pose est le caractère local (autochtone) de l’infection ou non. Ce point est délicat parce que l’origine géographique d’une infection est parfois difficile à préciser, même si pour une maladie de courte incubation, comme la babésiose, cela s’avère beaucoup plus simple et fiable. Sur les 18 départements à babésioses considérées non autochtones en 2006, cela ne serait plus le cas pour 7 d’entre eux en 2019, notamment pour le Gard mais aussi pour le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône. Ce constat pose la question de l’intervention dans ces zones de Babesia vogeli, dont le vecteur, Rhipicephalus sanguineus, est abondant, tandis que Dermacentor est peu présent, voire absent. Cela est corroboré par l’isolement de B.vogeli en France, tout particulièrement dans le Gard, sur quelques tiques collectées dans l’environnement. Une première détection moléculaire avait été faite en 2012 et confirmée en 20155,6. Il n’est pas exclu que cette espèce de Babesia, morphologiquement identique à B. canis, très commune dans les pays limitrophes méditerranéens, se soit discrètement installée récemment et poursuive depuis son chemin dans l’Hexagone, étendant ainsi le territoire d’endémicité des babésioses canines. Les informations du rôle de R. sanguineus dans la transmission de B.canis sont plus obscures, et il convient d’être circonspect lorsque les isolements moléculaires sont effectués à partir des tiques prélevées en gorgement sur les animaux. « Les parasites suivent leurs vecteurs… et les vecteurs suivent le climat » : cette babésiose paraît donc avoir de l’avenir car les modifications climatologiques sont très favorables à R. sanguineus et à sa remontée vers le nord ; elles paraissent en revanche l’être beaucoup moins pour les Dermacentor et, surtout, pour les Ixodes. Rappelons aussi que la présence de cette babésiose peut parfois être identifiée tardivement puisque la pathogénicité des parasites est bien moindre et que les tableaux cliniques plus frustes qu’avec B.canis. En outre, dans les régions ou les deux vecteurs sont présents, la situation peut être complexe avec une coexistence des deux Babesia. Une troisième espèce pourrait, dans un avenir proche, prendre de l’importance sur le territoire (voir encadré).

Une évolution de la lutte

La diminution de l’impact de la « babésiose maladie » à Babesia canis, telle qu’évaluée par les enquêtes, est liée à plusieurs facteurs parmi lesquels les performances des thérapeutiques et de la prévention. Sans aborder ici le cas de l’emploi des ixodicides, la prévention spécifique repose sur la chimioprévention et sur la vaccination. Le recours à la chimioprévention avec l’imidocarbe reste stable pour une partie des ESV en 2006 et 2019, respectivement de 13 et 12 %. La vaccination est beaucoup plus ancrée dans les pratiques de 80 % des ESV ayant répondu. Elle peut connaître des échecs réels ou supposés, mais leur pourcentage semble avoir évolué. Dans les ESV qui ont mentionné des échecs, ces derniers étaient peu fréquents en 2006 (moins de 25 % des vaccinés) pour 90 % d’entre elles, et très fréquents (plus de 50 % des vaccinés) pour 2 % d’entre eux. En 2019, les échecs très fréquents (plus de 50 % des vaccinés) se retrouvent dans 9 % des ESV. Sans pouvoir conclure, la question de la réalité de la progression locale de variants moins sensibles aux anticorps vaccinaux mériterait d’être étudiée.

S’agissant du traitement, qui repose depuis de nombreuses années sur l’usage quasi exclusif de l’imidocarbe, la problématique des échecs nécessiterait aussi d’être analysée (sous réserve bien sûr de l’exactitude du diagnostic). En 2006, 21 % des ESV avaient rapporté des échecs de l’imidocarbe, ils étaient 20 % en 2019. Pour 82 % des cliniques, la fréquence de ces échecs est restée stable, mais 12 % des structures l’ont déclarée en augmentation dans la seconde enquête.

Le cas de Babesia vulpes

Une troisième espèce représente un risque potentiel, Babesia vulpes (= Theileria annae = B. microti-like) (voir tableau). Cette petite Babesia a été initialement étudiée dans le nord-ouest de l’Espagne et au Portugal. Aujourd’hui, elle est plus largement décrite dans ces pays. En outre, le premier isolement moléculaire sur un chien en France date de 2015. Le renard roux est considéré comme son hôte réservoir sauvage naturel ; la tique Ixodes hexagonus en serait le vecteur. Tous deux étant communs en France, la probabilité d’une extension de B. vulpes sur le territoire est assez forte. Cette espèce peut être très pathogène, et l’infection n’est pas contrôlable par les traitements babesicides usuels, ce qui en fait un danger réel.

  • Voir la bibliographie sur : bit.ly/3tNiU1w. 
  • 1. Professeur agrégé des écoles nationales vétérinaires françaises, diplomate European Veterinary Parasitology College et European College of Veterinary Dermatology.
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