Voies de transmission des virus de l’abeille (partie 2) - La Semaine Vétérinaire n° 1965 du 11/11/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1965 du 11/11/2022

Synthèse

FORMATION MIXTE

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Cet article est le troisième d’une série de quatre qui vise à faire le bilan des connaissances sur les virus qui affectent l’abeille domestique. La première partie, décrivant les voies de transmission, est parue dans le n° 1962 du 21/10/2022. Cette seconde partie se focalise sur les liens entre voies de transmission et pratiques apicoles, en identifiant celles à risque.

Par Anne Dalmon,

Inrae, virologue, pathologiste de l’abeille

Chez l’abeille mellifère, deux principales voies de transmission virale sont décrites : la transmission horizontale, par absorption de nourriture contaminée, par l’intermédiaire d’un vecteur ou par contact direct ; et la transmission verticale à la descendance, par la reine ou par les faux bourdons. Des actions prophylactiques sont possibles à l’échelle de l’exploitation apicole pour limiter cette transmission et la dissémination des virus entre individus ou entre colonies.

Lutter contre Varroa destructor

La lutte contre Varroa destructor, principal vecteur de plusieurs virus chez l’abeille, est une priorité pour restreindre l’augmentation des charges en virus dans les colonies et prévenir leur dissémination par cet acarien. Il faut souligner que la charge en virus des ailes déformées, le deformed wing virus (DWV), croît avec le taux d’infestation par Varroa destructor. Une forte pression de ce dernier rend impossible le maintien de faibles charges en virus. À l’échelle individuelle, les signes cliniques sont accrus en cas d’infection précoce. À l’échelle de la colonie, un traitement tardif en saison ne diminue pas la charge virale moyenne avant l’entrée en hivernage : les abeilles d’hiver, dont la longévité est accrue, sont plus susceptibles d’avoir été infectées à des stades précoces si la pression de Varroa destructor est restée élevée à l’automne.

Isoler les colonies malades

Les risques de pillage des colonies affaiblies à cause d’une maladie virale par des colonies plus fortes ainsi que les risques de dérive d’abeilles infectées vers des colonies indemnes peuvent être évités en isolant les colonies symptomatiques dans un « rucher hôpital ». Ces colonies pourront être placées dans un lieu facilitant un suivi régulier de l’évolution des signes cliniques (à proximité de la résidence de l’apiculteur, par exemple, ou dans un lieu de passage). Elles seront visitées en fin de journée pour que le matériel puisse être complètement désinfecté avant d’aller inspecter les autres ruchers le lendemain. Lorsque les colonies n’expriment plus aucun signe clinique et retrouvent une dynamique de développement comparable aux autres, elles peuvent être réintégrées dans le cheptel.

Décontaminer son matériel

La désinfection du matériel apicole (lève-cadre) empêche d’éventuelles contaminations entre colonies. Les détergents, connus pour leur efficacité contre le Sars-CoV-2 et d’autres virus affectant l’humain, ne sont pas suffisants pour détruire efficacement les virus non enveloppés de l’abeille. L’eau de Javel ou la forte chaleur (chalumeau) sont à privilégier pour les lève-cadres.

Pour ne pas laisser de résidus sur la nourriture ou sur le matériel qui pourraient être souillés par des fèces d’abeilles infectées, il est prudent de respecter un vide sanitaire de quelques semaines avant de réutiliser les cadres de miel ou de pollen ou le corps de ruche d’une colonie très affaiblie ou morte. Par ailleurs, la congélation est sans effet sur les virus.

Rester vigilant sur l’élevage de reines

Une des phases les plus critiques est la multiplication du cheptel. Il est dangereux de créer des essaims à partir de colonies non-valeurs, qui peuvent résulter d’un mauvais état sanitaire ; il faut préférer la division de colonies fortes. Pour l’élevage de reines, l’état sanitaire des colonies d’origine doit être le meilleur possible en raison des risques de transmission verticale à la descendance. Le prélèvement des œufs dans une première colonie, suivi de l’élevage dans une deuxième colonie orpheline, puis du transfert dans la colonie où la reine est renouvelée augmente considérablement les risques d’accumuler des virus et de les transmettre par voies horizontales et verticale dans les colonies d’élevage.

Raisonner à différents niveaux

Certaines pratiques apicoles peuvent aggraver la dissémination des virus en favorisant des voies de transmission.

À l’échelle de la colonie, pour la maladie noire – provoquée par le virus de la paralysie chronique (chronic bee paralysis virus) et transmise par contact direct –, les trappes à pollen peuvent faciliter la transmission horizontale entre individus. D’une part en occasionnant des blessures superficielles cuticulaires, et d’autre part en gênant l’élimination des cadavres ou des abeilles infectées, ce qui laisse des sources de virus à l’entrée de la ruche ou à l’intérieur. En cas d’apparition de signes cliniques de la maladie noire, la trappe doit être retirée pour limiter sa transmission dans la colonie. Lorsque celle-ci exprime des signes cliniques dans la durée (sur plus d’une génération d’abeilles), il est utile de renouveler la reine, qui est peut-être infectée et transmet donc le virus à sa descendance.

À l’échelle du rucher, les pratiques de regroupement de cadres issus de ruches différentes augmentent également la dissémination de maladies virales entre colonies, en introduisant de nouvelles souches de virus. Elles doivent donc être proscrites pour des colonies faibles qui présentent des manifestations cliniques associées à une infection virale.

Maintenir l’équilibre

Pour rappel, plusieurs facteurs de stress amplifient l’effet des virus dans les colonies1 : exposition aux pesticides, stress nutritionnel, bioagresseurs, etc. L’apiculteur doit donc veiller à éviter leur accumulation afin de préserver un équilibre en deçà du seuil d’expression des signes cliniques. Il peut agir de façon préventive (lutte contre Varroa destructor, surveillance des signes cliniques, autres actions prophylactiques), cependant le suivi régulier des colonies ne doit pas impliquer des pratiques intrusives, comme une ouverture fréquente et prolongée des ruches, au risque de créer un stress répété. Des observations rapides suffisent pour détecter les situations critiques tout en limitant le nombre d’interventions. Une ouverture prolongée lorsque la température extérieure est faible diminue durablement celle de la ruche. Les ouvrières doivent alors fournir un effort pour rétablir la température du couvain entre 34 et 35 °C. 

Le choix de l’emplacement des ruchers est aussi un facteur clé de l’état de santé des colonies : ressources diversifiées à disposition, en quantité suffisante, dans un environnement favorable qui restreint leur exposition aux pesticides. Les transhumances permettent de gérer l’environnement des colonies, mais les effets sur leur santé sont controversés. 

Favoriser la diversité génétique 

Lors du renouvellement du cheptel, il serait prudent d’inclure des critères sanitaires dans les choix génétiques. Puisque certaines populations d’abeilles sont plus sensibles aux infections virales, maintenir une diversité génétique dans son cheptel afin que les signes cliniques ne se généralisent pas à l’ensemble des ruches amène une résilience à l’échelle de l’exploitation. L’aire géographique où sont sélectionnées et produites les reines pourrait être prise en compte. Des reines prélevées dans une zone non infectée par certains virus ne seront pas choisies pour leur résistance à ceux-ci. Lorsqu’elles sont introduites dans des zones où ces virus sont fortement présents, elles pourraient se révéler plus sensibles aux infections. Il est urgent de mettre au point des critères de sélection pour la résistance aux virus, en parallèle des travaux en cours pour la recherche de résistance à Varroa destructor. Par ailleurs, les reines commercialisées ne sont pas indemnes de virus, et certaines souches virales pourraient être véhiculées par les échanges de reines entre zones géographiques. Le rôle de l’humain dans la dissémination des maladies par échange de reines, d’abeilles et de matériel ne doit pas être oublié, ni sous-estimé.

  • 1. Voir l’article « Virus des abeilles : infections virales latentes ou symptomatiques ? » paru dans La Semaine Vétérinaire n° 1921 du 19/11/2021.
  • Pour approfondir le sujet, voir Yañez O., Piot N, Dalmon A., et al. Bee Viruses : Routes of Infection in Hymenoptera. Front Microbiol. 2020;11:943.
  • L’auteur remercie les apiculteurs qui ont contribué à enrichir cet article par leurs commentaires et leurs questions.
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