Les stratégies des laboratoires pour faire face à l’inflation - La Semaine Vétérinaire n° 1965 du 11/11/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1965 du 11/11/2022

Marché

PHARMACIE

Auteur(s) : Michaella Igoho-Moradel

Augmentation des coûts des matières premières, de production et de distribution, explosion des prix de l’énergie, difficultés d’approvisionnement… Avec une inflation record en 2022, la facture s’alourdit aussi pour l’industrie de la santé animale.

Aux grands maux les grands remèdes. Comme d’autres secteurs, les laboratoires pharmaceutiques vétérinaires sont confrontés à une flambée des prix de l’énergie. Pour faire face à une inflation généralisée, les industriels ont revu à la hausse leurs prix de vente, dont ceux des médicaments vétérinaires. En réaction, les praticiens ont dû modifier leurs tarifs. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et le Service de la statistique et de la prospective du ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, en un an (entre septembre 2021 et septembre 2022), les prix des services et des produits vétérinaires ont connu une nette augmentation (+ 5,3 %), supérieure à 15 % pour certains, et encore plus marquée dans le secteur du petfood. Comment les laboratoires expliquent-ils ces fortes hausses ? La situation actuelle est-elle un prétexte pour augmenter les prix ? Cette inflation est-elle un monstre incontrôlable ? Décryptage.

Des coûts de production quasiment doublés

« L’inflation actuelle touche l’industrie des produits de santé animale et humaine principalement à travers plusieurs facteurs : l’augmentation des prix des matières premières (principes actifs, excipients, métaux, réactifs) ; de ceux des composants nécessaires à l’emballage (papier pour les étuis et les notices, aluminium pour les blisters, plastiques pour les flacons, les blisters, les tubes, verre, etc.) ; de ceux de l’énergie (gaz et électricité) pour la production et le transport ; la hausse des salaires, qui est négociée dans notre branche avec les organisations représentatives de salariés », explique Jean-Louis Hunault, président du syndicat de l’industrie du médicament et réactif vétérinaires. Selon le syndicat des entreprises du médicament, en un an, l’industrie pharmaceutique a constaté une inflation comprise entre 25 et 30 % par rapport aux tarifs habituels, et des délais d’approvisionnement qui ont quasiment doublé (+ 111 %). « Principes actifs (+ 31 %), solvants (+ 77 %), aluminium (+ 23 %), caisses en carton (+ 262 %) : les prix d’achat de la plupart des matières premières utilisées pour produire médicaments et vaccins ont bondi en douze mois. » Comme en santé humaine, les laboratoires pharmaceutiques vétérinaires font face à une crise inédite. « La situation actuelle impacte l’activité de tous les acteurs du marché. Nos fabricants ont augmenté leurs prix jusqu’à 80 % pour certains produits. Ces secteurs sont confrontés à une explosion de leurs dépenses énergétiques. Le contexte est assez violent », témoigne Julien Rochet, président du laboratoire Osalia. Et d’ajouter : « Pour autant, j’ai constaté une solidarité et une bienveillance collective de nos partenaires vis-à-vis de la situation, car l’inflation nous concerne tous. La profession dans son ensemble opte pour des stratégies cohérentes et toutes les parties prenantes font preuve de responsabilité. »

Une inflation difficile à absorber

Pour traverser la tempête, les laboratoires indiquent pratiquer des tarifs plus élevés. « Comme l’ensemble des acteurs du monde économique et industriel, Boehringer Ingelheim est touché et se voit contraint de réagir à la hausse de ses coûts. Par conséquent, nos prix ont dû être augmentés », déplore le laboratoire. D’autres industriels ont fait le choix de modifier leurs tarifs à la fin de l’année 2022 ou l’année prochaine. Osalia, par exemple, a appliqué au début de cette année une « augmentation pondérée », qui n’a pas été répétée les mois suivants. « Nous avons cherché à absorber au maximum l’inflation et avons attendu le dernier moment pour la répercuter sur nos prix. Mais nos réserves de marge ne nous permettent pas de ne pas prendre en compte les tendances actuelles du marché », commente Julien Rochet. Même son de cloche chez MSD Santé animale : « Cette année, nous n’avons pas répercuté les hausses que nous subissons afin de ne pas impacter le marché. Nous chiffrons actuellement les conséquences de l’inflation sur nos coûts de production. Cet exercice n’est pas simple. Nous avons trois sites de production en France, et les factures énergétiques explosent. Les coûts inhérents au transport (+ 15 %), au carburant, à l’électricité ont un effet significatif sur nos activités. Nous naviguons à vue », explique Daniel Beauchamp, directeur général de la filiale France.

Des augmentations prévues en 2023

Chez Elanco France, la hausse des coûts de production a motivé le choix du laboratoire d’aligner ses prix en fonction. « La plupart de nos tarifs ont été augmentés au quatrième trimestre de cette année pour certaines classes thérapeutiques. Ce n’est pas lié à l’inflation mais à l’augmentation globale de nos coûts de production (logistique, matières premières, énergie, emballages, etc.) et de ceux annoncés par nos fournisseurs (de l’énergie notamment). Nous avons constaté depuis juillet que l’évolution de la parité euro-dollar accélère indirectement le prix de l’énergie », évoque Marc Henninger, responsable de l’accès au marché de l’entreprise pharmaceutique. Toutefois, l’impact de l’inflation n’est pas le même pour tous les industriels. Il dépend de la localisation de leurs usines de production et de la gamme thérapeutique qu’ils commercialisent. « Notre pays, qui est le leader européen dans la production de médicaments vétérinaires, connaît une inflation moindre que chez nos voisins grâce à la politique en faveur des ménages, ce qui peut probablement contribuer à diminuer les conséquences de la hausse de nos charges », explique Jean-Louis Hunault. En effet, les autres pays enregistrent des taux d’inflation bien plus élevés et, certainement, des augmentations de prix plus sévères, comme en Allemagne et en Espagne, où le taux d’inflation est respectivement de 8,8 % et de 10,5 %*, quand il est limité à 6,5 % dans l’Hexagone. La crise est-elle alors un prétexte pour accroître les prix ? Les laboratoires alignent leurs pourcentages de revalorisation sur ceux de l’inflation de façon à conserver un minimum de marge. Cette problématique est bien connue des vétérinaires, également chefs d’entreprise. « En 2023, nous augmenterons nos prix en nous alignant davantage sur l’inflation. Les hausses seront comprises entre 4 et 6 % pour tous les secteurs économiques. Ce sont les taux que nous ciblons. Tous nos produits seront susceptibles d’être concernés », détaille Julien Rochet. Chez MSD Santé animale France aussi, la stratégie s’adapte à la particularité de la situation. « Pour l’année 2023, nous appliquerons une augmentation en-deçà du taux d’inflation annoncé par l’Insee, toutes gammes confondues. Nous tentons de contenir au mieux la hausse des prix. Mais il est certain que celle-ci est inférieure à l’impact réel de l’inflation sur nos coûts de production », ajoute Daniel Beauchamp.

Adapter les stratégies

En début d’année prochaine donc, la hausse des tarifs pratiqués par les centrales d’achat sera certainement alignée sur l’inflation. Les vétérinaires en ont déjà été informés, comme le prévoit la réglementation. Pour ses ventes directes, le laboratoire Boehringer Ingelheim informe ses clients un mois avant toute modification tarifaire. « Pour rappel, en France, nous vendons principalement nos médicaments aux distributeurs, qui appliquent librement leurs prix par la suite », souligne l’entreprise. « Ces hausses ont été annoncées en amont à nos clients. Ils n’en n’ont pas été surpris puisqu’elles arrivent dans un contexte général d’augmentation, notamment dans le secteur du petfood et des équipements en clinique », commente de son côté Marc Henninger. Seront-elles ponctuelles ? La plupart des laboratoires estiment qu’il est encore trop tôt pour se prononcer, la situation étant incertaine. « Nous mettons tout en œuvre afin que ces augmentations soient le plus minimes possible, et nous n’en prévoyons pas de nouvelles à court terme, comme pour le premier trimestre 2023. Mais les prévisions restent difficiles dans un marché volatil qu’est celui de la santé animale. Les prix peuvent descendre ou monter brutalement », confie-t-il. MSD Santé animale France opte pour la prudence et adapte sa stratégie en fonction de l’évolution de la situation. « Nous tentons de trouver un compromis entre l’augmentation de nos charges, des coûts de production et ce qui est acceptable pour le client final. Nous sommes très à l’écoute de nos clients et souhaitons les accompagner dans ce contexte de crise, comme nous l’avons fait au début de la pandémie de Covid-19 », Daniel Beauchamp.

Inflation, de quoi parle-t-on ?

Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques, l’inflation est la perte de pouvoir d’achat de la monnaie, qui se traduit par une hausse générale et durable des prix. En s’ajoutant aux dommages causés par la pandémie de Covid-19, la crise ukrainienne a accentué le ralentissement de l’économie mondiale et a favorisé une inflation élevée. Sont notamment en cause les prix de l’énergie, qui ont augmenté de façon exceptionnelle. « L’inflation perdure plus longtemps que prévu à un niveau élevé. Dans de nombreuses économies, elle a atteint, au premier semestre 2022, un pic inédit depuis les années 1980. Les tensions inflationnistes se propagent au-delà de l’alimentation et de l’énergie, les entreprises de tous les secteurs de l’économie répercutant le renchérissement des coûts de l’énergie, des transports et de la main-d’œuvre », explique l’Organisation de coopération et de développement économiques.

  • 1. Banque centrale européenne. bit.ly/3E84COK.
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr