État de la situation vis-à-vis des virus influenza porcins - La Semaine Vétérinaire n° 1963 du 28/10/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1963 du 28/10/2022

Résavip

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

La 6e journée d’information du Réseau national de surveillance des virus influenza A chez le porc a permis de faire la lumière sur le génotype H1avN2#E, qui prédomine aujourd’hui en France. Les données du terrain, couplées à celles de laboratoire, suggèrent l’absence d’efficacité du vaccin actuellement disponible.

Dans la filière porcine, les virus influenza ne sont pas réglementés. Mais, étant donné leur impact sur la santé animale, tout comme le risque de transmission à l’humain, ils font l’objet d’un suivi organisé depuis 2011 par le Réseau national de surveillance des virus influenza A chez le porc (Résavip). Chaque année, leur journée d’information est l’occasion de faire le point sur la situation du terrain. L’édition 2022 s’est déroulée le 11 octobre dernier ; elle s’est attachée à mieux caractériser le nouveau génotype H1avN2#E. « Ce génotype est devenu majoritaire sur le territoire métropolitain depuis 2020, au détriment du H1avN1 qui l’était jusque-là. Cette situation a perduré en 2021, mais avec un léger infléchissement pour les huit premiers mois de 2022 », a indiqué Séverine Hervé, du laboratoire national de référence (LNR) pour l’influenza porcine de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). En 2021, le H1avN2#E représentait plus de la moitié des virus identifiés (environ 61 %). En deux ans, 20 départements ont été touchés. Les analyses génomiques ont révélé que le virus H1avN2#E appartenait à un nouveau clade, le 1C.2.4, par rapport au H1avN1, de clade 1C.2.1. Ces deux souches virales sont caractérisées par une franche distance antigénique, comme le montrent la phylogénie et les analyses de sous-typage antigénique (titrage des anticorps sériques inhibant l’hémagglutinine [IHA]).

En parallèle, depuis 2020, une diversité croissante dans les virus circulant sur le territoire est observée. En 2020 comme en 2021 ont ainsi été détectés des nouveaux virus réassortis comportant le gène H1pandemic-like 2009 : H1pdmN1 et H1pdmN2. Le nombre de détections du H1huN2 a beaucoup diminué, ce qui pose la question de sa possible disparition, d’autant qu’il n’a toujours pas été signalé en 2022.

Une protection vaccinale limitée

Les analyses en laboratoire ont montré une distance avec les antigènes vaccinaux du vaccin trivalent vaccin trivalent H1avN1-H1huN2-H3N2 Respiporc Flu 3. Cette distance se reflète dans les données épidémiologiques. En 2017, moins de 50 % des animaux testés étaient vaccinés ; ils étaient 56 % en 2021. Le vaccin Respiporc Flu 3 est le plus utilisé, le vaccin monovalent Flupan étant à la marge. La population vaccinée reste celle des reproducteurs. Si le taux de positivité ne change pas entre animaux vaccinés et non vaccinés depuis 2017, ce n’est plus le cas lorsque l’on s’intéresse uniquement à la population des reproducteurs. Le taux de positivité des reproducteurs vaccinés est nettement plus élevé depuis 2021, avec plus de 50 % des cas testés atteints.

Pour aller plus loin, une étude expérimentale menée par l’Anses s’est penchée sur l’évaluation de la protection vaccinale. « Les objectifs étaient d’étudier les réponses des porcs infectés par le virus H1avN2#E et d’évaluer la protection conférée par le vaccin trivalent par rapport à ce qui est observé chez les porcs infectés par le H1avN1 », a expliqué Céline Deblanc de l’unité virologie immunologie porcines du laboratoire de Ploufragan-Plouzané-Niort (Côtes-d’Armor, Finistère, Deux-Sèvres) de l’Anses. Plusieurs groupes de porcs ont été constitués : deux groupes non vaccinés et infectés, l’un par le H1avN1 et l’autre par le H1avN2#E ; deux groupes vaccinés et infectés par le H1avN1 ou par le H1avN2#E ; deux groupes témoins (non infectés), un non vacciné et un vacciné. Il en est ressorti que les signes cliniques étaient diminués chez les animaux vaccinés et infectés quel que soit le virus en cause, mais qu’ils l’étaient moins en cas d’infection à H1avN2, par rapport à une infection à H1avN1 ; un porc a même dû être euthanasié. Par ailleurs, la vaccination n’a pas permis de contrecarrer la baisse de croissance des animaux pendant les quatre premiers jours suivant l’infection pour les individus challengés par le H1avN2. Elle a réduit mais pas inhibé l’excrétion du H1avN2, et le virus excrété était toujours infectieux. La vaccination a induit très peu d’anticorps neutralisants anti-H1avN2 et a limité leur production postinfection ; il n’y avait pas, de plus, de réaction croisée avec le virus H1avN1, ce qui confirme la distance antigénique avec le H1avN2#E. Elle a provoqué une réponse cellulaire T, dont la réaction croisée avec le virus H1avN1 montre que les cellules T reconnaissent des épitopes communs aux deux virus.

Une clinique plus marquée

Cette étude expérimentale donne en outre des éléments de réponses quant aux conséquences cliniques d’une infection à H1avN2#E. Sur le terrain, si, depuis 2017, la forme classique de la grippe, d’intensité normale, est de loin la plus fréquente dans les élevages positifs du Résavip, ceux touchés par le nouveau génotype prédominant ont connu davantage de cas d’infection aiguë d’intensité élevée. Cela pose la question de sa pathogénicité par rapport aux précédents virus majoritaires qui circulaient jusqu’alors. Le groupe de porcs non vaccinés et infectés par le H1avN2, présentait des signes cliniques marqués et prolongés par rapport aux individus non vaccinés et infectés par le H1avN1. L’excrétion virale des animaux non vaccinés et infectés par le H1avN2 est apparue plus précoce.

Au-delà de la santé animale, ce nouveau génotype ne déroge pas à la règle des virus influenza porcins, qui ont tous un potentiel zoonotique. En septembre 2021, le premier cas d’infection humaine à H1avN2#E en France a été confirmé. Le patient était un homme d’une soixantaine d’années avec des comorbidités. Il avait présenté, en août, un syndrome grippal nécessitant une hospitalisation en réanimation. Il avait été exposé à des porcs d’élevage quatre jours avant l’apparition des signes cliniques. Les analyses génomiques ont mis en évidence un virus très proche du H1avN2#E, sans marqueurs génétiques majeurs d’adaptation à l’espèce humaine ni mutations associées à une baisse de la sensibilité aux antiviraux. Aucun autre cas n’a été retrouvé dans son entourage, ce qui exclut une transmission interhumaine. Le patient a été traité par un antiviral et est guéri.

Une collaboration avec la médecine humaine

L’enquête vétérinaire menée au niveau des élevages a révélé qu’un enchaînement d’événements sanitaires particuliers avait facilité cette possibilité de transmission. Il y aurait d’abord eu une infection à H1avN1 dans un élevage naisseur après la disparition de l’immunité passive ; puis les porcs ont été transférés dans l’élevage fréquenté par le patient, au sein duquel ils ont été infectés avec un virus H1avN2#E, possiblement par voie aéroportée. « L’infection à H1avN2#E aura boosté la réponse immunitaire vis-à-vis du H1avN1 primo-infectant. L’immunité préexistante dirigée contre le H1avN1 aura limité l’expression clinique de l’infection à H1avN2#E sans empêcher ni l’excrétion virale, ni la séroconversion », a indiqué Gaëlle Simon du LNR de l’Anses. Cette infection humaine a motivé une saisine du Haut Conseil de la santé publique, a précisé Sibylle Bernard-Stoecklin, coordinatrice de la surveillance influenza de Santé publique France, qui a rédigé un avis sur la prévention de la transmission à l’humain des virus influenza porcins, ce qui n’avait jamais été fait. Dans la continuité, la Haute Autorité de santé a acté l’inclusion des professionnels exposés aux virus influenza porcins et aviaires dans les populations cibles de la vaccination contre la grippe saisonnière. Ce vaccin ne conférera évidemment pas de protection individuelle contre les virus influenza porcins. L’objectif est de réduire le risque d’événements de réassortiment : en effet, le porc est réceptif aux virus influenza porcins, mais aussi humains. S’il y a co-infection, l’émergence de virus grippaux plus adaptés à l’espèce humaine ne peut être exclue. Ce cas illustre la collaboration entre les acteurs de la santé animale et ceux de la santé humaine, qui se renforce d’années en années, notamment avec la présence, depuis 2022, des experts en médecine humaine dans le groupe de suivi des virus influenza porcins. D’autres leviers seraient encore à activer pour faciliter les détections d’infections humaines à virus porcins. Dans ce cadre, une réflexion interdisciplinaire (santé animale et humaine) est en cours sur les modalités du renforcement de la surveillance des virus influenza animaux (dont les porcins) à l’interface homme-animal. Cela viendrait s’ajouter au réseau existant de surveillance événementielle de la grippe humaine. En ce qui concerne la santé animale, une saisine de l’Anses est en cours afin d’évaluer les risques liés à la grippe du porc.

Attention aux élevages mixtes porc-volaille

Il est connu que la dinde est un oiseau a priori plus réceptif que d’autres aux virus influenza porcins. Entre 2015 et 2019, deux cas d’infection à influenza porcins avaient été détectés. « En 2020, peu de temps après l’émergence du virus H1avN2#E, ont été signalées des chutes de ponte dans des élevages de dindes reproductrices en Bretagne, dans des zones avec des élevages porcins, a indiqué Gaëlle Simon, de l’Anses. Au cours des deux dernières années, plus d’une vingtaine de suspicions ont été déclarées, avec au moins 18 cas confirmés d’infection par le virus H1avN2#E. » Et inversemment, le porc est aussi une espèce réceptive aux virus influenza aviaires. La possibilité de transmission interespèces, et plus particulièrement de virus aviaires au porc, fait l’objet de procédures administratives détaillées dans une note de service de la direction générale de l’Alimentation : en cas de foyer d’influenza aviaire hautement pathogène dans un élevage mixte, les porcs doivent être examinés, un dépistage sérologique ou virologique sera effectué suivant la clinique.

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