L'efficacité du GS-441524 pour traiter la PIF est confirmée - La Semaine Vétérinaire n° 1961 du 14/10/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1961 du 14/10/2022

Antiviral

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Par Anne-Claire Gagnon

Une étude a démontré l’efficacité du métabolite du remdesivir dans le traitement de la péritonite infectieuse féline, seul traitement envisageable aujourd’hui pour cette maladie. Elle n’est pourtant utilisée légalement chez le chat que dans peu de pays, son usage vétérinaire se heurtant à des freins réglementaires, notamment en France.

C’est la toute première fois, et c’est donc un événement, que l’efficacité du Mutian Xraphconn1 – un médicament vétérinaire chinois indiqué pour le traitement de la péritonite infectieuse féline (PIF) qui contient, bien que ce ne soit pas mentionné sur sa notice, du GS-441524, métabolite du remdesivir – est prouvée par l’élimination du coronavirus félin (FCoV) après la guérison de la PIF. Une équipe allemande2 l’a en effet testé sur un jeune chat, qui est malheureusement décédé d’un accident de la voie publique 240 jours après avoir quitté la clinique en bonne santé.

Uvéite, fièvre et abattement

Ce jeune individu mâle castré est issu d’une portée de 8 chatons, dont 3 sont morts de la PIF et 2 ont été traités avec le Mutian Xraphconn dans le protocole suivi par cette équipe du centre de médecine clinique vétérinaire de Munich, en Allemagne. L’animal a 6 mois quand il est amené pour léthargie, inappétence et fièvre récurrente à la fin janvier 2021. Il n'est pas infecté par le virus de la leucose féline ni par le virus de l'immunodéficience féline négatif. Début février, il présente une anisocorie de l’œil gauche, avec un réflexe photomoteur lent. La pression intraoculaire est normale, et le bilan sanguin ne révèle qu’une anémie régénérative. Dix jours plus tard, le globe oculaire gauche est plus gros que le droit, et des dépôts de fibrine apparaissent dans la chambre antérieure avec un hyphema important et un décollement partiel de la rétine. La pression intraoculaire est mesurée à 23 mmHg et atteint 48 mmHg au moment où l’énucléation est effectuée.

L’analyse histopathologique montre une uvéite pyogranulomateuse et une névrite optique avec décollement de rétine. L’immunohistochimie, seul test possible de confirmation de la PIF du vivant de l’animal, identifie une réplication intense du FCoV dans les macrophages. L'analyse par polymerase chain reaction (PCR) des tissus oculaires est également positive.

Guérison clinique et disparition du FCoV dans les tissus

Le chat est admis dans le protocole et reçoit l’équivalent de 10 mg/kg/j de GS-441524 par voie orale pendant 84 jours. Hospitalisé 7 jours pour le début du traitement, il fait une courte hyperthermie à J2, mais retrouve l’appétit et gagne du poids, passant de 1,8 kg à 2,1 kg à J7. L'indice de Karnofsky (évaluation de l’état clinique) passe de 70 % à J0 à 100 % à J7, quand le chat est rendu à ses propriétaires, qui administreront la suite du traitement. À J168, il pèse 4 kg.

Au cours des examens de contrôle, les cliniciens constatent que ses ganglions mésentériques restent de taille supérieure à la moyenne. L’anémie est contrôlée à J56, et les valeurs des protéines (albumine et globulines) se normalisent à J28, après avoir présenté un pic à J7. Les PCR sont négatives dans les fèces dès J2, dans le sang à J7. En revanche, les titres d’anticorps sont restés hauts jusqu’à J56.

L’autopsie de l'animal a pu être effectuée grâce à la diligence et à la générosité d’esprit des propriétaires. Elle confirme les lésions sur la colonne vertébrale et sur le crâne dues à la violence du choc. Aucun épanchement n’est constaté dans l’abdomen et dans la cavité pleurale. La seule anomalie relevée est une hyperplasie ganglionnaire. L’ensemble des tissus a été analysé par PCR et par immunohistochimie (avec un lot témoin d’un chat mort d’une forme nerveuse de PIF). Aucun FCoV n’a pu être mis en évidence par aucune méthode chez ce chat, attestant de sa guérison, clinique et virale. Les auteurs de l'étude appellent les autorités réglementaires des pays dans lesquels le recours au GS-441524 n'est pas encore permis à légiférer. L'objectif est de faire cesser le marché noir vers lequel se tournent les propriétaires désespérés pour sauver leur chat, en l’absence de diagnostic et de suivi vétérinaire.

Quand la presse ouvre le débat pour le grand public

Deux étudiantes journalistes de l’Institut pratique du journalisme Dauphine (Paris 9e) ont publié une longue enquête1 dans Libération, très bien documentée, sur la situation française en matière du traitement des chats atteints (ou supposés) de péritonite infectieuse féline (PIF) en France.

Les vertus du journalisme d’investigation

On y découvre notamment Stéphanie, qui a suivi des études de droit et n’est pas vétérinaire, qui injecte le produit miracle « à tous les félins malades qui font étape chez elle depuis 3 ans, dans le confort de sa petite maison de banlieue parisienne. Ce jour-là, Kobé est le 1 007e chat qu’elle soigne ». Elle se dit prête à prendre le risque d’une condamnation pour exercice illégal de la médecine vétérinaire (2 à 5 ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende). « Mais cette maladie a emporté des chats à qui je tenais à la folie. Maintenant je veux en sauver le plus possible. »

Pas de renvoi d’ascenseur vers les chats pour Gilead

Gilead Sciences, qui détient le brevet du remdesivir (le GS-441524 étant son métabolite), a d’abord travaillé sur le traitement de la PIF avec Niels Pedersen (université de Californie, à Davis, aux États-Unis), bien avant l'épidémie de Covid-19. La porte-parole de Gilead Sciences a répondu aux journalistes de Libération : « Compte tenu de la nature évolutive de la pandémie, nous accordons la priorité à la poursuite de la recherche et du développement du remdesivir. Parallèlement, nous étudions également les possibilités d’octroi de licences pour le GS-441524 à des fins vétérinaires, notamment pour le traitement de la PIF. » Mais, à l’heure actuelle, la molécule « n’est pas un médicament sous licence disponible chez Gilead », ajoute-t-elle.

Il faut rappeler que Gilead s’est servi des excellents résultats des études menées sur les chats pour proposer le remdesivir comme traitement potentiel du Covid-19, sans le même succès. Ce ne serait donc que justice que les chats puissent profiter d’un principe actif qu’ils ont eux-mêmes testé… Une forme de One Health vraiment réciproque.

Une interdiction qui pousse à la rébellion

Si cet article vulgarisé comporte quelques erreurs scientifiques et fait l’impasse sur la situation des vétérinaires hors de l'Hexagone, il a le mérite de montrer comment une interdiction non justifiée (le GS-441524 est délivré par les vétérinaires britanniques aux félins dûment diagnostiqués par leurs soins, idem en Australie, etc.) conduit certains à l’exercice illégal de la médecine vétérinaire, d’autres à transgresser des interdictions, avec une seule et même ambition, sauver des chats d’une mort certaine.

Les enseignants que nous avons contactés dans les quatre écoles vétérinaires françaises n’ont, à ce jour, pas été sollicités pour l’étude de concept annoncée depuis plusieurs mois par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail. Peut-on promouvoir le bien-être animal et réduire les vétérinaires à l’impuissance thérapeutique en matière de PIF, alors même que l’état de la science a changé ? Si, sur le papier, ce n’est qu’une incohérence sémantique administrative, pour les chats, c’est une question de vie ou de mort.

1. Prunier L., Péron A. La fiole histoire d’un trafic de médicaments pour chats. Libération. 21 septembre 2022.

  • 2. Krentz D, Zwicklbauer K, Felten S, et al. Clinical Follow-Up and Postmortem Findings in a Cat That Was Cured of Feline Infectious Peritonitis with an Oral Antiviral Drug Containing GS-441524. Viruses. 2022;14(9):2040.
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