L’alimentation à base d’insectes, un atout nutritionnel pour nos carnivores domestiques ? - La Semaine Vétérinaire n° 1961 du 14/10/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1961 du 14/10/2022

Nutrition

ANALYSE CANINE

Auteur(s) : Tanit Halfon

Depuis quelques années, les marques de croquettes à base d’insectes se multiplient. Selon les fabricants, outre des qualités nutritionnelles équivalentes, voire supérieures, à celles des produits carnés, ces aliments seraient hypoallergéniques et moins nocifs pour l’environnement à la fabrication. Mais que valent-ils vraiment ? Le point avec Sébastien Lefevbre, enseignant-chercheur en nutrition à VetAgro Sup.

Si les insectes sont une source intéressante de protéines pour les chats et les chiens, nous manquons encore de recul pour appréhender les potentiels risques allergiques, microbiens et chimiques de ces nouveaux aliments.

Les insectes présentent-ils les mêmes qualités nutritionnelles que les produits carnés ? Quels facteurs expliquent les variabilités ?

De manière générale, l’insecte apporte des protéines de qualité équivalente aux aliments carnés en matière d’acides aminés. La grosse différence par rapport à un ruminant est qu’un insecte est un concentrateur de protéines et d’acides gras. Il ne sera pas capable de valoriser les nutriments qu’il consomme, c’est-à-dire de synthétiser d’autres acides aminés ou d’autres acides gras essentiels que ceux fournis par son substrat alimentaire. Les insectes sont également une source de minéraux, mais ceux-ci sont présents en quantité limitée, ce qui implique pour les fabricants de complémenter leur aliment. Une autre de leurs particularités est d’avoir un exosquelette en chitine. Ce composant propre aux insectes est une substance azotée, qui va donc augmenter artificiellement le taux global de protéines. Suivant le processus d’extraction, il pourra y avoir des conséquences néfastes sur la digestibilité des aliments. Mais, en parallèle, la chitine a un effet de pansement gastrique ; ainsi, malgré une digestibilité moyenne, l’animal présentera des selles correctes. Afin de limiter la quantité de chitine, les aliments sont principalement fabriqués à base de larves, et pas d’insectes adultes.

Pour mieux appréhender la valeur nutritionnelle de chaque aliment du marché, il faudrait disposer de plus de données, or, actuellement, il y a un manque de transparence lié au fait que le secteur est récent et en phase de développement.

Cette source de protéines est-elle adaptée aussi bien aux chiens qu’aux chats ?

Oui. Toutefois, certaines vitamines utiles à l’espèce féline ne sont pas présentes en quantité suffisante dans les aliments à base d’insectes par rapport aux produits carnés. Elles doivent donc être ajoutées lors du processus de fabrication des croquettes.

Ces aliments sont identifiés par les fabricants comme hypoallergéniques. Cette affirmation est-elle justifiée ?

Il y a clairement un mésusage de ce qualificatif. Les protéines d’insectes présentent en effet la même allergénicité que n’importe quelle autre protéine animale ; elles ne sont pas du tout équivalente aux protéines hydrolysées. De plus, il a été montré que les chiens allergiques aux acariens de stockage présentaient une réactivité croisée avec les protéines de vers de farine. Chez l’homme, l’existence d’une allergénicité croisée avec les crustacés est maintenant bien connue. Cela dit, de manière théorique, il est vrai que varier les sources de protéines est pertinent en cas d’intolérance digestive ; toutefois, on perdra ce possible effet bénéfique sur le long terme car l’animal pourra se resensibiliser à cette nouvelle protéine. L’argument d’hypoallergénicité mis en avant par les fabricants est de l’ordre du marketing.

Y-a-t-il des données d'importance encore inconnues ?

À mon sens, la question principale est celle de la sécurité. À ce stade de développement, on manque de données pour appréhender l’ensemble des risques, y compris les risques de contamination chimique (métaux lourds) et microbienne, et ceux liés à la production de mycotoxines. Il convient donc de faire preuve de prudence. L’expérience nous dira ce qu’il en est.

En tant que praticien, quels sont les points de vigilance à retenir ?

En tant que professionnels de la santé animale, notre rôle est d’informer sur le manque de connaissances scientifiques disponibles. Ce sera au détenteur de l'animal de prendre la décision de tenter l’expérience ou pas. Le seul conseil que je pourrais donner est d’augmenter le ratio protido-calorique à 75-80 g de protéines/Mcal au lieu des 60 g/Mcal recommandé pour un chien adulte en bonne santé afin d’être certain de couvrir les besoins en acides aminés, étant donné les inconnus sur la digestibilité.

Pensez-vous que la protéine d’insectes soit un secteur d’avenir pour l’alimentation de nos carnivores domestiques ?

Répondre à cette question implique de prendre en compte la composante environnementale.

Dans notre contexte actuel de production animale, il n’y a pas d’intérêt environnemental à avoir une autre source de protéines, au contraire. Le petfood est fabriqué à partir de sous-produits valorisables de nos abattoirs, il ne s’agit pas d’une production supplémentaire d’aliments carnés. Les quelques analyses de cycles de vie dont on dispose ne montrent pas d’avantage environnemental. Si, demain, la production animale chute, alors l’élevage d’insectes deviendrait une solution très intéressante pour nourrir nos animaux de compagnie. Il y a en outre d’autres considérations qui peuvent entrer en ligne de compte : par exemple, pour les détenteurs végétariens, ces aliments peuvent être une bonne alternative aux produits carnés, pour des raisons éthiques. Ils peuvent aussi avoir un intérêt dans certaines situations cliniques, avec un effet « nouvelle protéine » si l’animal n’en a jamais mangé avant. Il reste toutefois encore beaucoup de questions en suspens, ce qui restreint l’intérêt de ces produits relevant aujourd’hui d’un marché de niche.

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