Changement climatique : quel impact sur les tiques ? - La Semaine Vétérinaire n° 1961 du 14/10/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1961 du 14/10/2022

Parasitologie

FORMATION CANINE

Auteur(s) : Audrey Chevassu

Conférencier 

Jacques Guillot, diplomate European Veterinary Parasitology College, professeur de parasitologie à Oniris (Nantes, Nantes-Atlantique).

Article rédigé d’après la webconférence « Tiques et maladies vectorielles : problématique des changements climatiques », organisée par le Cerba Vet College le 14 avril 2022.

L’un des risques du changement climatique est l’installation de vecteurs de maladies dans des zones jusque-là indemnes, par exemple par extension de leur aire de répartition. Il pourrait également avoir des conséquences directes sur la capacité vectorielle des parasites, tels que les tiques : évolution de la saisonnalité de leur activité, augmentation de la densité des populations, de la capacité de réplication des agents pathogènes, etc.

Espèces de tiques présentes en France et en Europe

Grâce au Citique1, un programme civique de recherche participative sur les tiques en France, un recensement des signalements de piqûres de ces parasites sur des hommes ou sur des animaux a été fait entre 2017 et 2019. L’un de ses enseignements est que la période la plus favorable à une piqûre de tique s’étend d’avril à juin en plaine et de mai à juillet en montagne. Plus de 800 tiques ont été identifiées, 83 % appartenaient au genre Ixodes et 11 % d’entre elles étaient infectées par Borrelia burgdorferi. Parmi les animaux piqués, 46 % étaient des chiens, 45% des chats, les autres sont répartis entre les équidés et les NAC. Les personnes ou les animaux piqués l’ont été principalement en forêt (48 %), mais aussi dans des jardins ou des parcs (29 %). Enfin, un peu plus de la moitié (52 %) ont été piqués en se baladant, contre 33 % sur leur lieu de résidence et 9 % au cours d’une d’activité professionnelle.

Deux études2,3 menées en Angleterre ont comparé les tiques identifiées sur des animaux en clinique vétérinaire à un an d’écart, en 2015 et en 2016. Le nombre d’Ixodes ricinus a baissé, passant de 89 % à 57,1 %, au profit d’Ixodes hexagonus, dont la population est passée de 9,8 % à 41,4 %. Les tiques du genre Ixodes restent malgré tout majoritaires.

En France, une étude similaire a été lancée en 2021 par le laboratoire MSD4. Les tiques majoritairement repérées sur les chiens et les chats appartiennent au genre Ixodes. L’espèce Dermacentor reticulatus a également été isolée, mais moins fréquemment, et plus particulièrement chez le chien.

De temps en temps, une espèce de tique inhabituelle et plus anecdotique se retrouve à la une des médias. Ce fut notamment le cas, pendant l’été 2020, de Hyalomma marginatum, parasite de la faune sauvage et des équidés présent dans le sud-est de la France, qualifiée alors de « tique géante ». Si son territoire d'origine est la Corse, il s’étend aujourd’hui dans le sud de la France à la suite d’introductions ponctuelles (sans doute par l’intermédiaire d’oiseaux migrateurs) et à l’instauration d’un climat favorable sur place.

Extension des territoires et augmentation des densités de population

Si l’on prend le cas d’Ixodes ricinus, l’extension de son aire de répartition fait régulièrement l’objet d’études en raison de l’agent pathogène de la borréliose de Lyme qu’elle transmet. Ce fut le cas en Suède5, où l’on a comparé sa distribution géographique entre les années 1980 et les années 1990. Le territoire de cette tique, plutôt originaire du sud, s’étend vers le nord-est du pays. La raison suspectée est l’élévation des températures, qui a pour effet d’agrandir la zone propice au développement de cette espèce.

Une étude6, conduite en France, s’est penchée sur les facteurs influençant la densité des populations de tiques dans les forêts de l’Essonne, de 2008 à 2014. Le rôle du changement climatique est difficile à mettre en évidence. Les résultats confirment que les tiques sont des vecteurs potentiels d’agents pathogènes en forêt, mais les modifications du climat n’augmentent pas significativement le risque d’infection par ces parasites. Il est seulement relevé que leur densité de population est dépendante de celle des vertébrés qui vivent dans la zone dans laquelle elles se trouvent. Ainsi, plus il y a d’hôtes disponibles, plus elles se reproduisent.

Une autre étude, menée cette fois-ci en Hollande et en Belgique7, s’est intéressée à Dermacentor reticulatus et à la transmission de Babesia canis et de Babesia caballi. Cette tique étend également son territoire dans ces pays, avec pour corollaire l’augmentation du nombre de cas de piroplasmose, à la fois chez les chiens et chez les chevaux.

Dans ces trois cas, il est noté soit une extension de l’aire de répartition des tiques dans les pays dans lesquelles elles vivent, soit une augmentation de leur densité ainsi que du risque de transmission de pathogènes divers. L’une des causes principales suspectée est le réchauffement climatique, qui modifie leur territoire et les populations de leurs hôtes.

Évolution des saisons actives

Le changement climatique a un impact direct sur les cas de babésiose transmise par Dermacentor reticulatus dans la population canine en Europe8. L’élévation des températures crée des conditions favorables, qui permettent à cette espèce de se répandre. Pour se développer, elle a besoin, au printemps, d’une augmentation brutale des températures (supérieure à 12 °C) et d’un dégel des sols. La fin de son cycle ne dépend pas de la saison, mais de conditions météorologiques spécifiques : une baisse de température brutale (inférieure à 9 °C) avec de fortes pluies concomitantes, une sécheresse persistante, une température supérieure à 20 °C ou inférieure à 5 °C. L’humidité relative et les précipitations n’influencent pas du tout les cas de babésiose canine. Des hivers doux ou tardifs ou des températures élevées plus précoces sur le plan mondial avancent donc la saison active des tiques, favorisent l’extension de leur territoire et multiplient leurs possibilités de transmission d’agents pathogènes.

Ainsi, les changements climatiques agissent déjà sur les cycles hôtes-vecteurs-pathogènes transmis. Mais ce ne sont pas les seuls facteurs en cause : voyages, échanges commerciaux, fragmentation des écosystèmes influent également sur ce phénomène. Les tiques ne présentent plus la même répartition géographique qu’avant, leur aire de répartition et la saisonnalité de leur activité changent également en raison de la hausse des températures. Une vigilance accrue sera donc à prévoir vis-à-vis de ces parasites.

  • 2. Abdullah S., Helps C., Tasker S., et al. Ticks infesting domestic dogs in the UK: a large-scale surveillance programme. Parasit Vectors. 2016;9(1):391.
  • 3. Davies S., Abdullah S., Helps C., et al, Prevalence of ticks and tick-borne pathogens: Babesia and Borrelia species in ticks infesting cats of Great Britain. Vet Parasitol. 2017;244:129-135.
  • 5. Lindgren E., Tälleklint L., Polfeldt T. Impact of climatic change on the northern latitude limit and population density of the disease-transmitting European tick Ixodes ricinus. Environ Health Perspect. 2000;108(2):119–23.
  • 6. Paul REL., Cote M., Le Naour E., Bonnet S. Environmental factors influencing tick densities over seven years in a French suburban forest. Parasit Vectors. 2016;9(1):309.
  • 7. Jongejan F., Ringenier M., Putting M, et al. Novel foci of Dermacentor reticulatus ticks infected with Babesia canis and Babesia caballi in the Netherlands and in Belgium. Parasit Vectors. 2015;8:232.
  • 8. Leschnika M., Kirtz G., Tichy A., Leidinger E. Seasonal occurrence of canine babesiosis is influenced by local climate conditions. Int J Med Microbiol. 2008;298 Suppl 1:S243-8.
Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr