Violences domestiques : sans frontières entre les médecines légales - La Semaine Vétérinaire n° 1960 du 07/10/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1960 du 07/10/2022

Une seule violence

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Par Anne-Claire Gagnon

C’est une première au Royaume-Uni : le Royal College of Medicine et le Royal College of Veterinary Medicine ont tenu une remarquable journée de conférences sans frontière le 18 juin 2022 à Londres entre les médecines légales, autour des violences domestiques, fruit d’une gestation « éléphantesque », selon les organisateurs.

Si les systèmes judiciaires et les cultures sont différents, la violence s’exprime tout aussi dramatiquement au sein des foyers d’un côté ou l’autre de la Manche. Assister à une telle journée de formation est un privilège qui ne laisse pas indemne, en raison du partage des cas et des clichés des lésions présentés. Une publication scientifique1 intitulée « I thought he was going to kill me » (j’ai cru qu’il allait me tuer, NDLR) a failli être censurée, les relecteurs estimant la formulation trop émotionnelle, alors qu’il s’agissait, ni plus ni moins que d’une parole de victime, très parlante.

Des éclairages différents sur les violences domestiques

Roland Kouble (président de la British Association of Forensic Odontologists) a complété sa formation et pratique de chirurgien-dentiste d’un doctorat en médecine légale, utile pour le diagnostic différentiel de l’identité des morsures. Il a précisé que la peau est à la fois trop souple et changeante pour conserver la fidèle empreinte dentaire, sous l’effet des traumas, des hématomes provoqués et parfois des effets secondaires des traitements anticoagulants. Cependant, les arcades dentaires des enfants, des adultes et des chiens ont leur spécificité qui permet néanmoins d’orienter le diagnostic. Les irrégularités de certaines dentitions peuvent trahir et confondre les auteurs des agressions. Lors de coups de poing portés au visage, les lésions dentaires sont principalement des fractures (59 %), des luxations (27,2 %) voie des avulsions (13,7 %).

Le juge Philip Grey a évoqué la réalité des suicides auxquels les agresseurs poussent leurs victimes, et qui sont juridiquement très difficiles à démontrer, aussi flagrants soient les faits. L’emprise se traduisant par le contrôle des comportements et la coercition est un crime au Royaume-Uni, passible d’une peine maximale de 5 ans de  prison. La démonstration du lien de causalité entre l’emprise, la coercition, la perte de confiance, du respect de soi jusqu’à commettre l’irréparable, est souvent complexe. L’atteinte psychique est beaucoup moins facile à documenter que l’atteinte physique, même si les bleus à l’âme tuent également et souvent en silence.

Réalité du Lien entre les maltraitances

Kate Richards, présidente du Collège royal des chirurgiens vétérinaires (RCVS), a souligné le rôle privilégié des vétérinaires, au cœur du lien entre l’animal et l’humain, pour briser le cercle des violences domestiques. Notre consœur Paula Boyden, présidente de The Links Group2, a longuement présenté aux médecins légistes les similarités dans le tableau clinique entre enfant et animal battu, les études sur le lien entre ces violences, le repérage des unes permettant de prévenir ou dépister les autres. Au Royaume-Uni, les vétérinaires sont tenus de signaler les cas de maltraitances animales qu’ils constatent à la RSPCA (association de protection animale). The Links Group vient de publier la deuxième version de son guide (qui a été adapté en français par l’Association contre la maltraitante humaine et animale – AMAH3), dont les principales recommandations sont d’avoir au sein des cliniques une personne référente sur cette thématique et pour tous les praticiens de systématiquement poser la question sur la possibilité que l’animal soit victime de violences.

Être professionnellement curieux

Ce questionnement est également essentiel en médecine pour toutes les violences émotionnelles, sexuelles et doit être répété avec patience à chaque consultation, le moment où la victime accepte de confier ce qu’elle subit pouvant survenir parfois très tardivement. La majorité des victimes disent aimer leur conjoint mais détester leur comportement. The Links Group forme la profession vétérinaire et regrette qu’il y ait toujours si peu de vétérinaires légistes au Royaume-Uni. Du côté des médecins, l’IRISi4 forme les médecins généralistes à mieux comprendre et dépister les violences domestiques et maltraitances, qui commencent dès le contrôle de la carte bancaire de la conjointe. Les témoignages des praticiens généralistes confirment que leurs patientes à céphalées/dépression/lombalgies cachent beaucoup de misères et de violences domestiques, pour lesquelles le questionnement et l’aide sont sans commune mesure avec la prescription finalement facile d’antidépresseurs, une façon de mettre un mouchoir sur le problème. Le secret professionnel sur lequel repose la confiance nécessaire aux patients dans leur relation avec leurs soignants n’empêche aucun d’entre nous, vétérinaires et médecins, d’être professionnellement curieux pour savoir repérer les situations de violence domestique et porter assistance à nos patients.

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