IAHP : l’épizootie s’accélère - La Semaine Vétérinaire n° 1960 du 07/10/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1960 du 07/10/2022

Maladies réglementées

ANALYSE MIXTE

Auteur(s) : Tanit Halfon

Les cas et les foyers d’influenza aviaire hautement pathogène se multiplient sur le territoire national depuis le mois d’août. Dans ce contexte de forte pression environnementale, le niveau de risque épizootique est passé de « négligeable » à « modéré ».

L’inquiétude monte d’un cran vis-à-vis de l’influenza aviaire hautement pathogène (IAHP). Au 29 septembre 2022, 18 foyers en élevage avaient déjà été confirmés sur le territoire. Ces détections d’IAHP, en élevage comme en faune captive ou en basse-cour, sont disséminées dans l’Hexagone et concernent 11 départements, en particulier le long des littorals nord et nord-ouest, surtout en Bretagne et dans les Pays de la Loire, mais également plus à l’intérieur des terres, comme dans l’Ain ou en Indre-et-Loire. Lors de la précédente épizootie 2021-2022, à la fin septembre aucun foyer en élevage n’avait été signalé : seul trois cas dans des basses-cours avaient été identifiés début septembre dans l’est de la France. Ce n’est que le 21 novembre 2021 qu’une autre détection avait été relevée : il s’agissait du premier foyer en élevage, localisé dans le département du Nord. Pour ce mois de septembre 2022, la précocité des détections dans le compartiment domestique s’explique par un contexte épidémiologique inédit : un maintien du virus dans l’avifaune sauvage. « En matière de dynamique virale, jusqu’à présent, il y avait une pause estivale, suivie d’une période hivernale à risque pour l’Europe, en lien avec les migrations d’oiseaux sauvages, notamment des anatidés – canards, oies – porteurs de virus de l’IAHP, sans expression de signes cliniques marqués. Cette année, nous n’avons pas eu de pause, le virus a continué de circuler et s’est même propagé chez certaines familles d’oiseaux qui n’étaient habituellement pas forcément touchées. Cela a été jusqu’à engendrer des mortalités massives, le long de la façade littorale nord de l’Europe, au niveau des Pays-Bas et de la Belgique, jusqu’à la façade atlantique en France », explique Béatrice Grasland, responsable du laboratoire national de référence Influenza aviaire à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail. En France, cela a été le cas pour les populations des fous de Bassan en Bretagne, sur leurs sites de nidification.

En voie d’endémisation

Dans ce contexte, l’hypothèse d’une endémisation de la maladie est sur la table, explique Jean-Luc Guérin, professeur d’aviculture et de pathologie aviaire à l’École nationale vétérinaire de Toulouse, en Haute-Garonne. « Nous sommes dans une phase qui s’apparente à de l’endémicité dans le compartiment sauvage. En particulier sur la façade littorale nord-atlantique, sans doute du fait d’une concentration de colonies d’oiseaux comprenant des juvéniles, ce qui facilite les contaminations et le maintien du virus, détaille-t-il. C’est un phénomène assez inédit à l’échelle européenne, que l’on observe aussi à l’échelle nord-américaine, d’être en présence d’un tel niveau d’exposition de l’avifaune sauvage non migratrice. À ce stade, il est toutefois impossible de prévoir si cette situation sera durable à long terme. »

L’importance de la contamination de la faune sauvage pourrait être sous-évaluée, d’après les experts de la plateforme d’épidémiosurveillance en santé animale (ESA). Il est en effet suspecté que l’infection ne serait pas associée à une surmortalité notable dans certaines populations d’oiseaux sauvages, notamment les canards sauvages, indiquent-ils dans une récente note1. Par ailleurs, ils alertent sur le niveau élevé de contamination des voies de migration dans le territoire national. Dans le couloir de migration Manche-Atlantique, « au moins cinq introductions primaires ont déjà eu lieu en Bretagne en lien avec un virus IAHP de génotype FR2, différent de ceux circulant au sein de l’avifaune sauvage le long des côtes », ont rappelé les experts. Selon les premières analyses, il s’agirait « d’un virus nouvellement introduit sur le territoire national ». De la même manière, sur la voie de migration Meuse-Rhin-Rhône, dans les Dombes, « au moins une introduction primaire en élevage de canards a été détectée dès la fin août ». Il s’agit d’un nouveau génotype, le FR11, signalant là aussi « une très probable nouvelle introduction de virus en France ». Les experts de l’ESA relèvent également la détection d’IAHP dans le centre de la France, en Indre-et-Loire. « On sait que ces nouvelles introductions sont liées à l’avifaune migratrice – les migrations ont déjà commencé pour certaines espèces depuis le mois d’août  ou à l’avifaune commensale », souligne Béatrice Grasland, qui a participé à la rédaction de cette note.

Un risque grandissant

En définitive, en plus de ce risque précoce, c’est l’ensemble du territoire qui est déjà concerné. Pour le Sud-Ouest, il est à noter que des cas en faune sauvage ont été repérés jusque dans les Pyrénées-Atlantiques. Pour la suite, l’arrivée de l’hiver sonne la période des migrations et des conditions météorologiques favorables à la survie du virus dans l’environnement. Ce dernier étant de plus caractérisé par une infectiosité importante, « il n’y a pas besoin d’une grande quantité de virus pour aboutir à des infections », indique Béatrice Grasland. Pour Jean-Luc Guérin, « à ce stade, nous ne disposons pas de données permettant de dire si les migrations vont empirer la situation. De toute façon, compte tenu de la dynamique virale en cours sur la façade nord-atlantique, le risque est déjà présent, avec ou sans oiseaux migrateurs. Ces derniers pourront effectivement apporter des virus et/ou se contaminer au contact de nos oiseaux sédentaires. Des échanges viraux sont aussi possibles, précise-t-il. Pour l’instant, nous n’avons pas de visibilité sur l’évolution de la pression environnementale par rapport à la faune sauvage, ni sur les évolutions possibles des souches virales en circulation. Ce qui est sûr est que ce sera un cap difficile à passer, et qu’il faudra composer avec ces incertitudes. » « Nous entrons dans une période avec des conditions favorables à des introductions massives et à des diffusions potentiellement importantes. Nous sommes dans une dynamique où le risque va continuer de s’élever », ajoute Béatrice Grasland.

Élévation du niveau de risque

Afin de gérer cette situation sanitaire inédite, les autorités sanitaires procèdent par étapes, en s'adaptant le plus possible au contexte local. Dès cet été, les multiplications de cas et de foyers ont d’abord amené à des mesures ciblées : des zones réglementées dites zones de contrôle temporaire (ZCT) ont ainsi été définies aux alentours des lieux de détections. Ces zones peuvent regrouper plusieurs communes, s’étendre à un département, voire à plusieurs. Pour exemple, depuis le 12 août 2022, toute la Bretagne est en ZCT. Plusieurs mesures spécifiques de lutte y sont en vigueur. En élevage, il s’agit en particulier de l’obligation de mise à l’abri selon les conditions définies par la réglementation (annexe II de l’arrêté du 29 septembre 2021), ainsi que des autocontrôles hebdomadaires dans les élevages de plus de 250 animaux à risque (tout élevage de palmipèdes; élevage de volailles qui ont eu accès au plein air, et ceux dont le niveau de biosécurité est faible), ou des autocontrôles en cas de mouvements d’animaux. Ces mesures relèvent de la responsabilité des opérateurs, qui en assument donc les coûts.

Le 2 octobre, face à l’augmentation du nombre de détections et à l’approche de l’hiver, il a été choisi d’aller vers des mesures nationales contraignantes, en haussant le niveau de risque épizootique de « négligeable » à « modéré ». Outre les mesures classiques associées à ce niveau de risque, de nouvelles mesures complémentaires, dont un dispositif d’autocontrôles volontaires pour les élevages de palmipèdes dans les zones à risque (zones à risque particulier et zones à risque de diffusion) et un renforcement des mesures de biosécurité sur un plus grand périmètre autour des foyers et des cas (mises à l’abri, autocontrôles, audits de biosécurité), ont été ajoutées.

S’adapter au long cours

« L’objectif est d’éviter au maximum que des introductions primaires aient lieu, d’essayer de les détecter le plus vite possible afin de pouvoir maîtriser la diffusion », explique Béatrice Grasland. En plus de la biosécurité et de la surveillance, l’autre point clé de lutte sera la réduction des densités d’animaux en élevage dans les zones à risque.  « Dans le Sud-Ouest, le plan Adour a été validé. C’est plus complexe dans le Grand-Ouest, précise Jean-Luc Guérin. En parallèle, nous menons des essais vaccinaux. Ils se déroulent correctement, sans incident, et nous disposerons des premiers résultats dans les prochaines semaines. » La vaccination n’est pas une mesure miracle, rappelle Béatrice Grasland. « Ce n’est qu’un outil de contrôle de l’infection que l’on pourra potentiellement utiliser dans un cadre précis. En outre, si elle est mise en place, une stratégie vaccinale n’empêchera pas totalement l’infection ni la circulation virale, avec le risque que le virus s’adapte pour échapper progressivement à la vaccination. C'est pour vérifier ce point précis que toute stratégie de vaccination devra s’accompagner de mesures renforcées de surveillance. » Dans ce contexte inquiétant, est-ce la fin de la diversité de l’élevage français, notamment du plein air ? Non, pour Jean-Luc Guérin. « Une fois ce cap passé, et à la lumière de l’expérience acquise sur les effets des différentes mesures de lutte en cours de mise en place, nous pourrons élaborer les modalités de protection les plus adaptées à chaque grande typologie d’élevage, dont le plein air. Cela nous permettra notamment de voir s’il semble inéluctable de mettre en œuvre une stratégie vaccinale à l’avenir. »

Abonné à La Semaine Vétérinaire, retrouvez
votre revue dans l'application Le Point Vétérinaire.fr