Le « sans antibiotique » en élevage : attention danger ? - La Semaine Vétérinaire n° 1959 du 30/09/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1959 du 30/09/2022

DOSSIER

Auteur(s) : Par Tanit Halfon

Dans certains secteurs des productions animales, la non-utilisation des antibiotiques est devenue la norme. Cette démarche entreprise par des opérateurs privés a été un levier pour s’engager dans la réduction des antibiotiques et l’amélioration des pratiques d’élevage. Mais elle soulève aujourd’hui des questions d’ordre scientifique, éthique et économique.

L’adage « les antibiotiques, c’est pas automatique » est aujourd’hui bien maîtrisé en médecine vétérinaire des animaux d’élevage. Dans le cadre des plans ÉcoAntibio, depuis 2011, le niveau d’exposition globale des animaux d'élevage1 a baissé de 22,5 % pour les bovins, 55,5 % pour les porcs, 64,4 % pour les volailles et 39,9 % pour les lapins. Dans certaines filières, le porc et la volaille surtout, on va plus loin, avec des cahiers des charges qui interdisent presque totalement leur utilisation : à la clé, une dénomination « sans antibiotique » sur l’étiquette de vente, valorisée auprès des consommateurs dans la grande distribution. Mais… « les démarches « sans antibiotique » (SAB), qui ont été un levier parmi d’autres, notamment réglementaires, pour réduire les usages en antibiotiques, doivent être questionnées car elles conduisent, dans certaines situations et pour respecter la charte, à ne pas traiter des animaux qui le nécessitent et pourraient l’être », expliquent Catherine Belloc et Maridor Mily-Leblanc, enseignantes-chercheuses à Oniris (Nantes). Ce constat a été dressé dans le cadre d’un projet de recherche européen, Roadmap2, qui vise à aider à la réduction de l’usage des antibiotiques dans les productions animales. Dans ce cadre, un living lab pour les filières porcine et aviaire, associant chercheurs, représentants vétérinaires, instituts techniques, et interprofessions a été lancé. La Direction générale de l’alimentation (DGAL) est également impliquée dans ce travail. « Notre question était de voir comment progresser encore dans les usages des antibiotiques. Au bout d’un an et cinq réunions, la conclusion est qu’il faut s’engager désormais sur le principe du “mieux” plutôt que du “moins” ». Jocelyn Marguerie, vétérinaire en aviaire, président de la commission avicole de la Société nationale des groupements techniques vétérinaires (SNGTV), fait partie du groupe de recherche et décrypte. « Au départ, il y avait une intention louable de prendre en main l’objectif, positif, commun de démédication et de la lutte contre l’antibiorésistance. Mais il y a eu un emballement marketing avec des marques qui en ont fait un critère de différenciation commerciale ; certaines sont allées même jusqu’à associer le SAB et le bien-être animal, alors que le SAB n’en est pas la démonstration. »

Une démarche non encadrée

Actuellement, le SAB est une démarche privée, sans cadre officiel comme pour les signes officiels de qualité nationaux (AOC, Label Rouge, Agriculture biologique) ou communautaires (AOP, IGP, Bio, etc.). Chaque opérateur est donc libre de définir ses objectifs et les pratiques d’élevages associées. L’intérêt : se démarquer de la concurrence, pour mieux valoriser ses produits. Le SAB s’est développé dans la continuité des plans ÉcoAntibio. Le SAB n’est qu’un des volets des cahiers des charges qui intègrent aussi des composantes bien-être animal, alimentation, environnement…Ces cahiers des charges plus complexes mettent en avant la responsabilité sociétale des entreprises qui les commercialisent. L’allégation SAB peut aussi être apposée par les opérateurs, sur des produits bénéficiant déjà des signes officiels. Côté prix, il s’agit généralement de produits « entre deux » : plus chers que les produits dits standards, et moins que les signes officiels.

En porc, les recherches menées dans le cadre de Roadmap ont permis d’estimer à 15 % la part de porcs SAB produits en France en 2020. Parmi cette production, on trouve le SAB à partir de 42 jours (deux à trois semaines après le sevrage) et le SAB depuis la naissance. C’est la coopérative Cooperl qui domine, en volume, le secteur, avec 45 % de sa production de porcs SAB, équivalente à 1 million de porcs charcutiers produits annuellement SAB à partir de la naissance (245 élevages), et 1,5 million de porcs à partir de 42 jours (510 élevages). Cette viande de porc correspond à la marque Brocéliande « Bien élevé » qui inclut aussi la non-castration des porcelets mâles, une alimentation avec des céréales françaises cultivées sans pesticide, sans OGM (< 0,9 %), et des élevages certifiés haute valeur environnementale.

En volaille, il y a plusieurs niveaux en matière d’utilisation des antibiotiques : l’interdiction de certains types d’antibiotiques (colistine, fluoroquinolones), la garantie d’un pourcentage de lots sans antibiotique, et enfin le SAB. Il n’y a pas de données pour le veau.

Pour la volaille comme pour le porc, le marché est considéré comme mature et il n’y a pas de perspectives de développement. 

Une source de stress

C’est en volaille que la problématique est la plus marquée, soulignent les deux enseignantes. En effet, dans ces systèmes de production, « le traitement concerne systématiquement un lot entier. En élevage porcin il est possible de traiter un sous-groupe ou quelques individus ».

Nathalie Rousset, directrice régionale Bretagne en santé et hygiène à l’Itavi, qui a travaillé sur le SAB en filières volaille dans le Roadmap, explique : « Une difficulté importante pour les éleveurs est la gestion de la mortalité. En volaille, les quinze premiers jours de vie sont assez critiques, avec le risque de colibacillose de démarrage. un traitement antibiotique précoce des lots était souvent prescrit si le taux de mortalité cumulé ne diminuait pas après trois jours, souvent pour traiter une colibacillose précoce. Mais dans un cahier des charges SAB, un traitement implique que le lot en entier sera déclassé. Avec pour conséquence de se passer de prime, alors que les surcoûts de production restent les mêmes. Pour l’éleveur et le vétérinaire, la question est de savoir s’il est possible d’attendre, de gérer le problème d’une autre manière, mais avec le risque d’effets néfastes possibles au long cours comme des boiteries à entérocoques, ou des récidives. C’est une source de stress pour l’éleveur. La prise de décision est rendue plus complexe ».

Dans ces situations, l’appel au vétérinaire peut être carrément délaissé : « Il peut y avoir une baisse de sollicitation du vétérinaire, avec certains qui évacuent la question du diagnostic, dit Jocelyn Marguerie. Ce n’est pas la majorité des cas. Il faut faire preuve de pédagogie et expliquer le rôle de l’accompagnement vétérinaire, qui reste le garant de la qualité sanitaire des produits et du bien-être animal. »

Dans ces démarches se pose aussi la question de la valorisation financière pour les éleveurs. « Le coût de production augmente de plus en plus dans les élevages, avec des difficultés pour nos filières à répercuter ces coûts aux consommateurs. La valorisation du surcoût généré par le “SAB” n’est pas toujours à la hauteur de ce qu’elle devrait être. Côté consommateur, il est aussi difficile d’évaluer le consentement à payer », explique Nathalie Rousset.  La question est aussi posée en filière porcine (voir témoignage de Claudio Trombani).

Redonner le pouvoir de décision aux vétérinaires et aux éleveurs

Aujourd’hui, il n’existe pas de données chiffrées sur la hausse de mortalité en filières SAB en France. On trouve quelques données, par contre, dans des études étrangères, l’essor de la démarche SAB n’étant pas cantonné au territoire français. Les données ne vont pas toutes dans le même sens suivant les études, mais il semble y avoir une tendance à des effets négatifs dans les filières avicoles tant au niveau santé que performances. Aux États-Unis, les quelque 500 vétérinaires, éleveurs et techniciens de différentes filières interrogés dans le cadre d’une enquête3 sur cette question en 2019, ont estimé qu’il fallait augmenter les contrôles sur la santé et le bien-être animal dans ces systèmes.

« L’usage des SAB ne peut pas être drivé avant tout par des considérations de marché, mais par des enjeux de santé et de bien-être des animaux et de santé publique, expriment Catherine Belloc et Maridor Mily-Leblanc. La décision est du ressort de l’éleveur et du vétérinaire, lequel doit de plus respecter l’obligation de soins déontologique. Un cahier des charges ne peut anticiper toutes les situations auxquelles animaux, éleveurs et vétérinaires seront confrontés. Le travail maintenant est de pouvoir définir des indicateurs de suivi des élevages, pour lesquels on démontrerait qu’ils permettent de piloter avec précision l’usage minimal des antibiotiques garantissant santé et bien-être des animaux. » Dans cette optique, le vétérinaire est un interlocuteur important. Nathalie Rousset souligne : « Dans notre enquête, on a bien senti qu’il y avait un besoin de réassurance et de pédagogie, même si les éleveurs sont assez autonomes. Là où les choses se passent bien, c’est qu’un encadrement est présent. Le vétérinaire en fait partie. »

D'autres enjeux

Au-delà de la technique, se posent aussi des questions sur la communication et l’économie. Comment communiquer aux consommateurs sur les pratiques d’élevage et l’usage raisonné des antibiotiques ? Ce qui avait été soulevé dès 2014 par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) (voir encadré). De manière plus globale, l’objectif de réduction des antibiotiques soulève des enjeux économiques : quelle compétitivité économique pour les exploitations, les filières et les structures vétérinaires ? soulignent les enseignantes.

Quel que soit le bilan des discussions, l’objectif pour tous reste de toute façon bien de tendre au maximum vers le sans antibiotique. Et c’est tout à fait possible : sur le terrain, l’amélioration des pratiques fait qu’une grande partie des lots conventionnels qui finissent sur le marché ne sont, de toute façon, déjà plus traités avec des antibiotiques, indiquent les enseignantes. De plus, la nouvelle réglementation européenne sur le médicament vétérinaire va aller dans le sens d'une réduction accrue des usages des antibiotiques.

Claudio Trombani (Parme 10)

Praticien porcin à Landivisiau (Finistère)

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Un travail de pédagogie

La démarche SAB nous a demandé de mieux formaliser notre accompagnement des élevages, dans une démarche d’amélioration continue. Cela se traduit par un suivi mensuel des animaux qui ne finiront pas au final dans l'allégation SAB, via un suivi des bilans des saisies en abattoir et des traitements qui ont été réalisés pour déceler un éventuel début de maladie au sein de l'élevage en question. Il y a aussi une utilisation plus fréquente d’outils d’intelligence artificielle de vidéosurveillance pour détecter précocement d’éventuels signes cliniques pendant des phases délicates comme le post-sevrage. Nous avons développé des outils de suivi propres à notre clientèle. Tout cela enrichit notre pratique, et peut être vu comme un levier pour aider à valoriser l’expertise vétérinaire. Le revers de la médaille est qu’il faut être vigilant sur d’éventuels dérapages avec un éleveur qui ne traiterait pas alors que l’animal en a besoin. Le zéro antibiotique n’existe pas, et il faut s’attacher à faire un travail de pédagogie en amont pour l’éviter, car soigner un animal malade est un devoir vis-à-vis du bien-être animal. Jusqu’à présent, ce n’est pas arrivé dans ma pratique. Aujourd’hui, le SAB s’inscrit dans des démarches plus globales : on évolue vers des cahiers des charges à points, incluant des aspects multiples, dont le SAB, mais aussi des volets de bien-être animal, bien-être de l’éleveur, d’environnement… Au vu de cette complexité, qui implique des investissements de la part des éleveurs, leur rémunération ne me semble pas suffisante. 

Jocelyn Marguerie (N 02)

Praticien aviaire à Bressuire (Deux-Sèvres) et président de la commission avicole à la SNGTV

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Le vétérinaire n’est pas le décideur final

L’installation du SAB dans les cahiers des charges a été progressive : il y a d’abord eu le travail collectif de baisse d’usage des antibiotiques avec le premier plan Écoantibio. À partir de 2016 s’est opérée une bascule franche et rapide de certains acteurs importants du secteur vers le SAB. Cela représente aujourd’hui une part significative de l’activité du cabinet et deux tiers des élevages que je suis, car différents segments de production sont concernés, volailles de chair, canards gras et œufs de consommation. Les éleveurs sont soumis à une interdiction totale d’usage des antibiotiques en engraissement ou en ponte. Les vétérinaires viennent en appui pour trouver des solutions : dans cette optique, la démarche est assez vertueuse voire stimulante, en ce qu’elle permet d’améliorer les pratiques vers plus de prévention, notamment vaccinale. Nous proposons aussi aux éleveurs des solutions de phytothérapie validées réglementairement, sans résidus dans les viandes, associées à un phytogramme, qui est un outil que nous avons développé au sein du réseau Cristal. Malgré tout, on peut être confronté à des situations d’impasses thérapeutiques, avec une hausse des mortalités et des qualités de lots dégradées, sans solutions alternatives aux antibiotiques. Le problème est qu’en cas d’usage, l’éleveur fera face à des conséquences commerciales. Côté vétérinaire, nous ne sommes pas décideurs, mais partenaires des élevages et organisations de production, l’objectif étant que cela se passe le mieux possible. Ces situations ne sont confortables ni pour l’éleveur ni pour le vétérinaire. Cette approche binaire n’est pas tenable sur la durée, et il faudra trouver collectivement un compromis.

Corinne Jaureguy (N 88)

Praticienne à La Guerche-de-Bretagne (Ille-et-Villaine) et présidente de la commission veaux de boucherie à la SNGTV

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Une démarche à la marge chez le veau de boucherie

En filière veau de boucherie, beaucoup d’efforts ont été faits, et aujourd’hui, la majorité des animaux sont élevés sans antibiotiques pendant deux tiers de leur période d’engraissement. La démarche SAB stricto sensu est encore peu développée dans la filière. Les cahiers des charges sont confidentiels à chaque société d’intégration et négociés avec la grande distribution. Généralement, on vise le SAB à partir de 45-60 jours, avec la garantie d’un nombre limité de traitements avant. Pour les opérateurs ayant mis en place ces démarches, il n’y aura pas de retour en arrière.

Ce sont des progrès intéressants pour l’amélioration des pratiques. Pour certains, peu d’élevages que je suis dans ma clientèle, le travail est davantage axé sur la prévention, avec la vaccination, des plans d’alimentation spécifiques…c’est complexe mais sans difficultés notables dans nos pratiques puisque les cahiers des charges ont fixé un seuil d’âge cohérent pour soigner les animaux. La vraie difficulté est lorsqu’on se retrouve parfois dans la situation où un traitement antibiotique est nécessaire après l’âge seuil du cahier des charges ; dans ce cas, le traitement est évidemment mis en place pour soigner le ou les animaux, mais il y aura une sortie du cahier des charges. La traçabilité des traitements et des animaux est une condition incontournable. Une autre question est celle de l’étiquetage : face à l’allégation SAB qui est différente selon les cahiers des charges et les filières, que va comprendre le consommateur ?

Aline Lefebvre (Liège 03)

Praticienne en porcine à Plestan (Côtes-d’Armor)

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Un bon levier de changement de pratiques

Les trois quarts de ma clientèle sont dans une démarche sans antibiotiques. Je n’y vois quasiment que du positif. En effet, contrairement aux plans ÉcoAntibio vécus comme une contrainte, cette démarche s’inscrit dans une approche volontariste, avec à la clé, une valorisation financière pour les éleveurs à condition d’être dans un bon cahier des charges. Cela les pousse plus facilement à s’engager dans une amélioration de leurs pratiques, en même temps que cela valorise leur travail. En pratique, il y a un plus grand travail en termes de traçabilité. Pour le reste, les améliorations des pratiques d’élevage étaient déjà en cours au sein de la filière qui tend dans sa globalité vers un usage très réduit des antibiotiques, même sans faire partie d’un cahier des charges le notifiant.

Dans mon exercice, cela se traduit par un meilleur partenariat avec les éleveurs, dans une approche préventive. Nous sommes davantage présents en élevage, et effectuons un suivi plus large, incluant les problématiques de zootechnie, d’alimentation, de bien-être animal… La partie diagnostic y est développée. Cela rend le métier plus intéressant, et une source d’attractivité pour les jeunes vétérinaires. Il y a bien sûr des limites car nous ne disposons pas d’alternatives thérapeutiques efficaces aux antibiotiques pour toutes les pathologies.

Une allégation trompeuse selon la DGCCRF

En 2014, la DGCCRF constatait que l’allégation était trompeuse selon la réglementation européenne,  notamment selon l’article 7.1.c du règlement 1169/2011, qui stipule que les informations sur les denrées alimentaires ne doivent pas induire en erreur « en suggérant que la denrée possède des caractéristiques particulières, alors que toutes les denrées similaires possèdent ces mêmes caractéristiques, notamment en insistant particulièrement sur la présence ou l’absence de certains ingrédients et/ou nutriments ». La mention était « une démarche intéressante » dans le cadre de la lutte contre l’antibiorésistance, mais « pas acceptable dans sa présentation actuelle » car elle entretient une confusion chez le consommateur. D’une part en laissant croire que certains modes d’élevages vont être consommateurs d’antibiotiques par rapport à d’autres, d’autre part, parce qu'elle peut donner une image négative des antibiotiques.

La DGCCRF avait commencé un travail pour encadrer cette allégation en 2015, mais il a finalement été abandonné. Contactée sur la reprise éventuelle de ce travail, la DGCCRF n'a pas donnée suite à nos sollicitations.

Ces risques avaient aussi été pointés du doigt en 2020, par le Conseil national de l’alimentation (CNA) dans son avis 85 « Réflexion pour une expérimentation d’un étiquetage du mode d’élevage ». Le CNA avait rappelé à cette occasion que « pour assurer le bien-être des animaux, il faut les maintenir en bonne santé, ce qui nécessite parfois l’administration de médicaments selon des règles précises. Des allégations de type SAB ne sont pas des gages de bonnes pratiques en termes de bien-être animal ». Aux considérations commerciales s’ajoutent ainsi des considérations éthiques.

  • 1. anses.fr/fr/system/files/ANMV-Ra-Antibiotiques2020.pdf
  • 2. Le projet Roadmap est porté par des chercheurs de plusieurs pays. Il est financé dans le cadre de l’appel à projet européen H2020, et s’étale sur la période de 2019 à 2023 (roadmap-h2020.eu/)
  • 3. urlz.fr/jiuJ
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