La contamination chimique de la cire - La Semaine Vétérinaire n° 1953 du 23/08/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1953 du 23/08/2022

Filière apicole

FORMATION MIXTE

Auteur(s) : Tanit Halfon

D’après une présentation faite aux journées vétérinaires apicoles 2021 à Oniris (Nantes) par Joseph Létondal, vétérinaire diplômé interécole Apiculture et pathologie apicole, commission apicole de la Société nationale des groupements techniques vétérinaires (SNGTV).

Étant donné sa nature lipidique, la cire est une matrice apicole ayant la capacité d’accumuler de nombreux résidus chimiques de nature lipophile, dont des médicaments vétérinaires, comme les acaricides utilisés pour lutter contre Varroa destructor. Le risque est alors d’aboutir à un syndrome dit de « maison toxique », d’autant que la concentration de résidus ne va pas diminuer avec le processus industriel de recyclage des cires.

Une contamination hétérogène au sein de la ruche

La cire apparaît comme la matrice la plus chargée en résidus d’acaricides, de l’ordre du milligramme par kilo, bien plus que le pollen ou pain d’abeilles (partie grasse et pollen enseveli), et plus encore que le miel (de l’ordre du µg/kilo) : on parle de la cire comme d’un « puits ultime » de contamination. Sur l’ensemble des résidus acaricides contenus dans la ruche, on estime qu’environ 70 % sont accumulés dans la cire, 25 % dans le pain d’abeilles ou pollen, et le reste dans le miel. Les principaux acaricides lipophiles provenant des traitements apicoles sont 25 à 33 fois plus concentrés dans la cire que dans le pollen. La cire du nid du couvain va contenir 5 à 10 fois plus de résidus que la cire à miel. La concentration en résidus est aussi dix fois plus élevée dans la cire des cadres qui a été au contact des bandes de traitement : selon une étude suisse de 2020, une concentration de 800 mg/kg en moyenne de coumaphos (Checkmite®) est retrouvée dans de la cire en contact avec la lanière de traitement, juste après le traitement contre 28 mg/kg dans la cire sans contact avec la lanière !

Une contamination qui diminue après traitement

Les résidus les plus fréquemment retrouvés sont le coumaphos et le tau-fluvalinate. Si ce dernier est utilisé en tant que varroocide, mais aussi en agriculture, le coumaphos n’est théoriquement plus autorisé en France. L’amitraz et ses métabolites sont aussi détectés dans les cires. Le niveau de résidus va augmenter avec le nombre de traitement ou sa durée, et va baisser, très lentement, après l’arrêt de l’utilisation des traitements. Toutefois, cette baisse est relative : selon l’étude suisse précédemment citée, la concentration en coumaphos de la cire ayant été directement en contact avec les lanières reste tout de même à une concentration de 250mg/kg au printemps suivant le traitement contre 5,3 mg/kg dans la cire sans contact (et 65mg/kg dans 2 cadres entiers ayant accueilli une lanière). Sachant qu’à partir de 50mg/kg sont décrits des effets indésirables au niveau de la colonie, comme des signes cliniques sur abeilles adultes.

Des transferts de contaminants

La capacité des cires à accumuler des contaminants chimiques est problématique à plusieurs niveaux. D’une part, il y a un phénomène constant de diffusion aux différents compartiments de la ruche, à partir de la cire contaminée. On peut ainsi retrouver ces contaminants dans les cadres de hausse et même dans la cire nouvellement produite par les abeilles : il a été montré, par exemple, que la cire d’opercule pouvait contenir des pyréthrinoïdes ou du thymol en quantité significative, bien que les niveaux de contamination dans ces cires d’opercules soient globalement plus faibles que dans les cires des cadres de corps. Les abeilles peuvent diffuser, via leur cuticule, ces contaminants chimiques, au sein des différents compartiments de la ruche. Un transfert des contaminants directement de la cire au miel est aussi possible. La migration des résidus chimiques au miel est d’autant plus élevée que les substances sont peu lipophiles. De manière générale, le taux de transfert le plus élevé est de la cire au pain d’abeille à proportion de la richesse lipidique de celui-ci, et de sa persistance dans la ruche avant utilisation (« pollen enseveli »).

Des conséquences sur la santé

D’autre part, l’exposition non intentionnelle des abeilles aux contaminants au niveau de tous les compartiments de la ruche aura des conséquences sur la santé de la colonie, d’autant plus que les abeilles sont pauvres en gènes codant pour des enzymes participant à la dégradation des molécules toxiques. Le couvain est particulièrement concerné puisque la larve d’abeille repose et se développe sur de la cire, et consomme aussi le pain d’abeille contenu dans le même matériau. De manière générale, l’exposition chronique à des contaminants chimiques pourra aboutir à des mortalités brutales ou retardées, voire des effets sublétaux, avec des conséquences fatales pour la colonie ou les productions de la ruche. La relation entre le taux de résidus et la mortalité des colonies varie selon les études, et dépend des effets additifs et/ou synergiques des molécules : on parle d’« effet cocktail ». Par exemple, une mortalité peut survenir en présence de coumaphos et tau-fluvalinate, même à des doses séparément sublétales. On décrit aussi une potentialisation de manière décalée : par exemple, une colonie pré-exposée à l’amitraz sera plus sensible au tau-fluvalinate ou au coumaphos par la suite, alors que l’inverse n’est pas observé.

Enfin, l’exposition chronique à des résidus d’acaricides participe à la sélection de Varroa résistants aux acaricides, rendant plus difficile la lutte contre l’acarien. Aujourd’hui, il a été démontré que la présence de tau-fluvalinate résiduel s’accompagne d’une augmentation de la fréquence de l’allèle résistant aux pyréthrinoïdes dans la population d’acariens au fil du temps.

Bonnes pratiques et cadre réglementaire

Face à ces risques, plusieurs recommandations peuvent être faites : d’abord, ne pas recycler les cadres ayant été en contact avec les lanières de traitement. De plus, ces cadres ne devraient plus recevoir de couvain dès le printemps suivant. L’ Institut technique de l’abeille, l’Itsap, recommande aussi d’utiliser des cires d’opercule pour produire de nouvelles feuilles de cires, étant donné qu’elles seraient les moins contaminées, par rapport aux cires de corps d’abord, puis aux cires des hausses. Il faudrait aussi dépolluer la cire avant son retour dans le circuit, avec un ciblage des polluants à éliminer prioritairement, mais à ce stade, il s’agit encore de techniques expérimentales sans applications industrielles. Enfin, trouver des solutions thérapeutiques non polluantes est une piste à envisager. Côté réglementaire, actuellement, le risque de contamination chimique de la cire d’abeilles n’est que partiellement encadré. En effet, à la différence de la cire en tant que produit alimentaire qui obéit aux exigences de la Directive Miel (et donc soumise aux limites maximales de résidus – LMR – fixées pour le miel, le pollen et la gelée royale), il n’existe pas de normes toxicologiques pour la cire d’abeilles utilisée par la filière apicole. Sachant que la France est le deuxième pays importateur de cire en Europe (principalement des cires en provenance de pays asiatiques) et qu’en 20 ans, l’importation de la cire a été multipliée par huit ! Dans ce contexte, il apparaît nécessaire d’engager une réflexion pour définir des LMR pour la cire d’abeille utilisée par les apiculteurs.

Le cas de l’adultération

En matière de contamination chimique, le cas particulier de l’adultération est une pratique frauduleuse consistant à ajouter de manière délibérée des substances étrangères à la cire d’abeille, pour réduire le coût de fabrication. Cette pratique peut provoquer des effets néfastes au développement du couvain, aboutissant par exemple à un enlèvement répété des larves par les abeilles, à des effondrements de cadres, etc.

Les pesticides agricoles

Si la cire est une matrice apicole centrale dans l’accumulation de résidus médicamenteux acaricides et leur diffusion au sein de la ruche, la situation est différente pour les pesticides utilisés en agriculture et autres toxiques introduits par les abeilles. Dans ce cas, c’est le pollen qui est l’interface la plus à risque (sauf pour le méthoxyfénozide).

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