Vétérinaires en Ukraine : une lutte acharnée - La Semaine Vétérinaire n° 1951 du 01/07/2022
La Semaine Vétérinaire n° 1951 du 01/07/2022

Conflit et solidarité

ANALYSE GENERALE

Auteur(s) : Photoreportage de Maël Jeanthon et Thibaut Nouailhetas

Dans leurs cliniques, ou sur les routes, nombreux sont les vétérinaires ukrainiens à n’avoir jamais cessé leur activité. Un engagement presque sacrificiel, tant leur dévouement est exemplaire. Nous avons rencontré des vétérinaires sur le terrain.

La vieille estafette d’Artem Korsunski brinquebale sur les routes escarpées de la banlieue nord d’Odessa. « Désolé pour les secousses, s’excuse le vétérinaire équin dans un sourire. Je devais m’acheter une nouvelle voiture, mais la guerre a commencé. Finalement, avec ma femme, nous utilisons cet argent pour acheter de la nourriture pour les chevaux… Tant qu’elle roule », ajoute l’homme en tapotant sur le tableau de bord d’un autre temps. Pourtant, chaque nid-de-poule semble à même d’achever ce « cabinet sur roues » – nom qu’il donne à son Suzuki à la vingtaine d’années bien tassées. Et la conduite pied au plancher de son conducteur ne fait rien pour arranger les choses. « Déjà treize heures, grimace le vétérinaire de 37 ans en jetant un coup d’œil à sa montre. Pour le moment, il me reste une dizaine d’interventions. Mais les appels sont incessants. La journée sera longue, et la nuit courte… » L’homme ne s’y trompe pas, coupé par la bruyante sonnerie de son téléphone portable. Pas le temps de s’arrêter, il faudra jongler entre le téléphone et le volant. Le compte rendu sera aussi bref que le coup de fil : « Une opération de routine, demain à la première heure, lâche, laconique, celui qui exerce depuis dix-huit ans. La propriétaire du cheval m’a demandé d’échelonner le paiement de mon intervention. Comment refuser ? Il n’y a plus beaucoup de travail, plus d’argent… plus grand-chose en fait. Alors on se serre les coudes les uns les autres ». Cité culturelle, balnéaire, mais avant tout portuaire, la « Perle de la mer Noire » est aujourd’hui jugulée par le blocus russe, empêchant quelconque importation ou exportation. L’économie locale, à défaut d’avoir pu y résister, n’en finit plus de s’effondrer.

« C’est dur mentalement, mais nous n’avons pas le choix »

Une quinzaine de kilomètres plus au sud se dresse l’arboretum de la ville. À deux pas, une ruelle au goudron craquelé et quelques places de parking à la peinture effacée jouxtent un bâtiment au béton vieilli. Le décor de la clinique vétérinaire Ushakova, spécialisée en animaux domestiques, ne paye pas de mine, même si une fresque de graffitis animaliers lui donne un charme certain. Devant la porte, Vladen Ushakov, colosse à la quarantaine passée, patiente dans sa polaire anthracite. Regard vitreux, bâillements fréquents, et cernes apparents, impossible pour le vétérinaire de masquer sa fatigue. Impossible également qu’il se départe de son large sourire. Plus de dix années déjà que l’homme dirige l’établissement avec sa femme Nataliia. Ce dimanche matin, trois clients sont déjà en salle d’attente et la petite entreprise tourne à plein régime. Clinique de garde ? La réponse fuse : « Nous préférerions… mais même pas. Nous ne sommes plus que trois docteurs, trois techniciens et deux secrétaires, alors que nous étions dix-sept avant la guerre. Alors on essaye de faire de notre mieux, presque douze heures chaque jour. C’est dur mentalement, mais nous n’avons pas le choix. » Car les employés du centre médical sont loin d’être les seuls à s’être réfugiés au sein de la Moldavie toute proche, ou en Roumanie. « Dans le même temps, le nombre de rendez-vous a augmenté encore et encore ! s’emporte Nataliia, teintant son discours de grands gestes. En plus des opérations de routine, des centaines de personnes viennent faire vacciner leurs animaux pour pouvoir partir en Europe. Et nous recevons aussi beaucoup d’habitants venus de la banlieue de Kiev, de Mykolaïv et de Kherson… » Et comment oublier la menace aérienne, qui, la veille encore, a forcé le million d’habitants d’Odessa à ne dormir que d’un œil. « Les sirènes ont hurlé plusieurs fois et il y a eu un bombardement pas très loin d’ici, poursuit la trentenaire. Il y a déjà eu plusieurs cliniques détruites, et les animaux domestiques en souffrent autant, voire plus, que les hommes. »

Le rationnement est de mise

Filant vers les prochaines écuries au volant de son fourgon blanc, Artem, le vétérinaire équin, abonde dans le sens de ses confrères : « Entre les blessures dues aux vitres qui explosent lors des bombardements, et le stress, responsable de maladies rénales, ils ne doivent pas chômer », compatit l’homme. Avec les chevaux, la situation n’est pas vraiment meilleure. Le mois dernier, j’ai dû en opérer un qui avait marché sur une mine ». Les accidents sont fréquents, et les rares champs non minés sont réquisitionnés par l’armée. Difficile, dans ces conditions, de sortir les chevaux de leurs écuries. « Pour eux, c’est un enfer de pas pouvoir se défouler. Parfois les militaires acceptent de nous laisser un champ pour deux heures, mais c’est rare. Et cela affecte aussi leur santé, en leur créant des problèmes aux membres. Pour ne rien arranger, les scieries ont presque toutes fermé et ne produisent plus les copeaux pour leur litière. » À peine a-t-il garé sa camionnette dans l’allée menant aux écuries que trois équidés se sont déjà attroupés contre la clôture dans la petite carrière, regards braqués sur le docteur. « Ils commencent à me connaître désormais, et ils savent pourquoi je suis là », avance Artem, tout sourire. La distribution de nourriture. Routine indispensable. Les côtes saillantes des chevaux en attestent. Aujourd’hui encore, la priorité ira aux plus fragiles, une jument et son poulain d’un mois et demi. Pour les autres, le rationnement est de mise. « Il faut gérer avec ce qu’il nous reste, regrette Artem en pointant du doigt la demi-douzaine de sacs restant dans son utilitaire. Eux ne sont pas mal en point, et ont accès au paddock. Il y a bien pire ! » Qu’il paraît loin le temps où le centre, spécialiste de l’hippothérapie, proposait différentes activités aux jeunes patients de l’hôpital pédiatrique. Quatre mois déjà sans aucun enfant en selle, pas davantage de revenus, et l’établissement (sur) vit grâce à la générosité des organismes de charité… et aux sacrifices de son employé. « J’ai renoncé à mon salaire du mois dernier pour leur acheter du foin. Je pouvais faire sans, eux non. Ce n’est pas plus compliqué que ça », pose Vladimir, responsable du centre. Mais cela ne pourra pas durer indéfiniment, lui aussi a une famille à nourrir.

« Les dons sont vitaux pour nous »

Si Artem n’est affilié à aucune association, l’homme collecte toutefois les dons venus de l’étranger. « À l’heure actuelle, nous manquons cruellement de matériel. Matériel de base comme les cages pour les chiens, matériel médical comme des simples pansements, ou du traitement contre les tiques, et également bien sûr de matériel chirurgical » détaille-t-il. Car devant l’urgence, le vétérinaire équin a ouvert un refuge pour chiens et chats abandonnés il y a un mois. Quarante-cinq félins et canidés sont accueillis et soignés, en attendant qu’un foyer les adopte. Difficile, pourtant, de convaincre de l’utilité de cette cause face à la souffrance humaine dans certaines régions du pays. Une situation que connaît bien Vladen Ushakov, également président de l’association vétérinaire ukrainienne des animaux de petite taille (Usava). « Évidemment, les dons sont vitaux pour nous, le manque est réel. Au niveau financier d’abord, pour les achats de première nécessité et l’organisation de convois vers d’autres villes d’Ukraine comme Mykolaïv. Nous sommes aussi en rupture de médicaments, des sédatifs aux médicaments cardiovasculaires, en passant par les antibiotiques, nous manquons de tout ! »

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